SCÈNE I

Un corridor.--La sentinelle se tient au loin la carabine au bras.

--Quelques jeunes prisonniers sortent de leurs cellules avec des

chandelles.--Il est minuit.

JACOB.--Vraiment, nous allons nous réunir?

ADOLPHE.--La sentinelle boit la goutte, le caporal est

des nôtres.

JACOB.--Quelle heure est-il?

ADOLPHE.--Près de minuit.

JACOB.--Mais si la garde nous surprend, notre pauvre

caporal est perdu.

ADOLPHE.--Éteins donc la chandelle: tu vois comme la

lumière se réfléchit sur la fenêtre. Ils éteignent la chandelle. La

ronde est un vrai badinage: il lui faudra frapper longtemps,

échanger le mot d'ordre, chercher les clefs.... Puis

les corridors sont longs.... Avant d'être surpris nous nous

séparons, les portes se ferment, chacun se jette sur le lit

et ronfle.

Les autres prisonniers arrivent de leurs celulles.

FREJEND.--Amis, allons dans la cellule de Konrad, c'est

la plus éloignée; elle est adossée au mur de l'église: nous

pouvons, sans être entendus, y chanter et crier à l'aise.

Aujourd'hui, je me sens disposé à donner un libre cours

à ma voix: en ville on se figurera que les chants partent

de l'église, c'est demain Noël.... Eh! camarades, j'ai quelques

bouteilles aussi.

JACOB.--A l'insu du caporal?

FREJEND.--Le brave caporal aura sa part aux bouteilles;

c'est un Polonais, un de nos anciens légionnaires

que le czar a transformé de force en Moscovite. Le caporal

est bon catholique, et il permet aux prisonniers de passer

ensemble la soirée les veilles des fêtes.

JACOB.--Si on l'apprend, nous le payerons cher.

Les prisonniers entrent dans la cellule de Konrad, y font du

feu et allument la chandelle.

JACOB.--Mais voyez comme Jegota se fait triste: il ne

s'était pas douté qu'il pouvait bien avoir dit à ses foyers

un éternel adieu.

FREJEND.--Notre Hyacinthe a dû laisser sa femme en

couches, et il ne verse pas une larme.

FÉLIX KOLAKOWSKI.--Pourquoi en verserait-il? Qu'il

rende plutôt gloire à Dieu! Si elle met au monde un fils,

je lui prédirai son avenir.... Donne-moi ta main; j'ai quelque

talent en chiromancie, je te dévoilerai l'avenir de ton

fils. Il regarde dans la main. S'il est honnête sous le gouvernement

moscovite, il fera infailliblement connaissance avec

les juges et la kibitka.... Qui sait? peut-être nous trouvera-t-il

encore tous ici?--Vivent les fils! ce sont nos compagnons

pour l'avenir.

JEGOTA.--Êtes-vous ici depuis longtemps?

FREJEND.--Comment le savoir? Nous n'avons pas de

calendrier, personne ne nous écrit: le pire est d'ignorer

quand nous en sortirons.

SUZIN.--Moi, j'ai sur ma fenêtre une paire de rideaux

de bois, et je ne sais pas même quand il fait nuit ou jour.

THOMAS.--J'aimerais mieux être sous terre, affamé,

malade, livré au supplice du knout et même de l'inquisition,

que de vous voir ici partager ma misère. Les brigands!...

Ils veulent nous enfouir tous dans la même

tombe!...

FREJEND.--Quoi! c'est peut-être pour moi que tu

pleures? Pour moi peut-être? Je le demande, de quelle

utilité est ma vie? Encore si nous avions la guerre; j'ai

quelque talent pour me battre, et je pourrais larder les

reins à quelques cosaques du Don. Mais en paix! A quoi

bon vivrais-je une centaine d'années?... Pour maudire les

Moscovites, pub mourir et devenir poussière! Libre,

j'aurai passé ma vie inaperçu, comme la poudre ou le

vin médiocre. Aujourd'hui que le vin est bouché et la

poudre bourrée, j'ai en prison toute la valeur d'une bouteille

ou d'une cartouche. Libre, je m'évaporerais comme

le vin d'un broc débouché, je brûlerais sans bruit, comme

la poudre sur un bassinet ouvert. Mais si l'on m'entraîne,

chargé de fers, en Sibérie, les Lithuaniens, nos frères, se

diront en me voyant passer: «Voilà ce noble sang, voilà

notre jeunesse qui s'éteint! Attends, infâme czar! attends,

Moscovite!» Un homme comme moi, Thomas, se ferait

pendre pour que tu restasses un moment de plus dans le

monde; un homme comme moi ne sert sa patrie que par

sa mort. Je mourrais dix fois pour te faire ressusciter, toi

ou le sombre poëte Konrad, qui nous raconte l'avenir

comme un bohémien. A Konrad. Je crois, puisque Thomas

le dit, que tu es un grand poëte; je t'aime, car tu ressembles

aussi à la bouteille: tu verses tes chants, tu inspires

le sentiment, l'enthousiasme!... mais nous, nous

buvons, nous sentons..., et toi, tu décrois, tu te dessèches.

A Thomas et à Konrad. Vous savez que je vous aime, mais on

peut aimer sans pleurer. Allons, mes frères, plus de tristesse;

car, si je m'attendris une fois et si je me mets a

larmoyer, alors plus de feu, plus de thé.

Il fait le thé.--Un moment de silence.

JACOB.--Quel long silence! N'y a-t-il pas de nouvelles

de la ville?

TOUS.--Des nouvelles!

ADOLPHE.--Jean est allé aujourd'hui à l'interrogatoire;

il est resté une heure en ville. Mais il est silencieux et

triste, et, à en juger par sa mine, il n'a guère envie de

parler.

UN DES PRISONNIERS.--Eh bien! Jean, des nouvelles?

JEAN SOBOLEWSKI, tristement.--Rien de bon aujourd'hui....

On a expédié vingt kibitka pour la Sibérie.

JEGOTA.--De qui? des nôtres?

JEAN.--D'étudiants de Samogitie.

TOUS.--En Sibérie!

JEAN.--Et en grande pompe; il y avait affluence de

spectateurs. Je demandai au caporal de m'arrêter un instant,

il me l'accorda. Je me tins au loin, caché entre les

colonnes de l'église. On disait la messe; le peuple affluait

de toutes parts. Soudain il s'élance à flots vers la porte,

puis vers la prison voisine. Seul, je restai sous le portique,

et l'église devint si déserte que, dans le lointain, j'entrevoyais

le prêtre tenant le calice à la main, et l'enfant de

choeur avec sa sonnette. Le peuple ceignait la prison d'un

rempart immobile; les troupes en armes, les tambours en

tête, se tenaient sur deux rangs comme pour une grande

cérémonie; au milieu d'elles étaient les kibitka. Je lance

un regard furtif, et j'aperçois l'officier de police s'avancer

à cheval. Sa figure était celle d'un grand homme conduisant

un grand triomphe... oui... le triomphe du czar du

Nord, vainqueur de jeunes enfants! Au roulement du tambour,

on ouvre les portes de l'hôtel de ville... ils sortent....

Chaque prisonnier avait près de lui une sentinelle, la

baïonnette au fusil. Pauvres enfants!... ils avaient tous,

comme des recrues, la tête rasée, les fers aux pieds!... Le

plus jeune, âgé de dix ans, se plaignait de ne pouvoir soulever

ses chaînes et montrait ses pieds nus et ensanglantés.

L'officier de police passe, demande le motif de

ces plaintes.... L'officier de police, homme plein d'humanité,

examine lui-même les chaînes.... Dix livres... c'est

conforme au poids prescrit!... On entraîna Jancewski: je

l'ai reconnu!... les souffrances l'avaient fait laid, noir,

maigre; mais que de noblesse dans ses traits! Un an

auparavant, c'était un sémillant et gentil petit garçon;

aujourd'hui, il regardait de la kibitka comme de son rocher

isolé le grand empereur!... Tantôt, d'un oeil fier, sec,

serein, il semblait consoler ses compagnons de captivité;

tantôt il saluait le peuple avec un sourire amer, mais

calme; il semblait vouloir lui dire: Ces fers ne me font

pas tant de mal!... Soudain j'ai cru voir son regard tomber

sur moi. Comme il n'apercevait pas le caporal qui me

tenait par mon habit, il me supposa libre! il baisa sa

main en signe d'adieu et de félicitation, et soudain tous

les yeux se tournèrent vers moi. Le caporal me tirait de

toutes ses forces pour me faire cacher; je refusai, mais je

me serrai contre la colonne; j'examinai la figure et les

gestes du prisonnier. Il s'aperçut que le peuple pleurait

en regardant ses fers, et il secoua les fers de ses pieds

comme pour montrer à la foule qu'il pouvait les porter.

La kibitka s'élance... il arrache son chapeau de la tête, se

dresse, élève la voix, crie trois fois: «La Pologne n'est

pas encore morte!...» et il disparaît derrière la foule.

Mes yeux suivirent longtemps cette main tendue vers le

ciel, ce chapeau noir pareil à un étendard de mort, cette

tête violemment dépouillée de sa chevelure, cette tête

sans tache, fière, qui brillait au loin, annonçant à tous

l'innocence et l'infamie des bourreaux. Elle surgissait du

milieu de la foule noire de tant de têtes, comme, du sein

des flots, celle du dauphin prophète de l'orage. Cette main,

cette tête, sont encore devant mes yeux et resteront gravées

dans ma pensée. Comme une boussole, elles me marqueront

le chemin de la vie et me guideront à la vertu....

Si je les oublie, toi, mon Dieu! oublie-moi dans le ciel!

LWOWICZ.--Que Dieu soit avec vous!

CHAQUE PRISONNIER.--Et avec toi!

JEAN SOBOLEWSKI.--Cependant les voitures défilaient,

on y jetait un à un des prisonniers. Je lançai un regard

dans la foule serrée du peuple et des soldats. Tous les visages

étaient pâles comme des cadavres, et dans cette foule

immense, il régnait un tel silence que j'entendais chaque

pas et chaque bruissement des chaînes! tous sentaient

l'horreur du supplice!... Le peuple et l'armée le sentaient,

mais tous se taisaient, tant ils ont peur du czar.... Enfin

le dernier prisonnier parut: il semblait résister; le malheureux!

il se traînait avec effort et chancelait à chaque

pas.--On lui fait descendre lentement les degrés; à peine

a-t-il posé le pied sur le second, qu'il roule et tombe:

c'était Wasilewski. Il avait reçu tant de coups à l'interrogatoire,

qu'il ne lui était pas resté une goutte de sang sur

le visage. Un soldat vint et le releva; il le soutint d'une

main jusqu'à la voiture, et de l'autre il essuya de secrètes

larmes.... Wasilewski n'était pas évanoui, affaissé, appesanti,

mais il était roide comme une colonne. Ses mains

engourdies, comme si on les eût dégagées de la croix,

s'étendaient au-dessus des épaules des soldats. Il avait les

yeux hagards, hâves, largement ouverts!... Et le peuple

aussi a ouvert les yeux et les lèvres.... Et soudain un seul

soupir, parti de mille poitrines, retentit autour de nous,

un soupir creux et comme souterrain; on eût dit un gémissement

qui sortait à la fois de toutes les tombes enfouies

sous l'église. Le détachement l'étouffa par le roulement

du tambour et par le commandement: «Aux armes!

marche!...» On se met en mouvement, et les kibitka fendent

la rue, rapides comme le vol d'un éclair. Une seule

paraissait vide: elle contenait pourtant un prisonnier,

mais un prisonnier invisible!... Seulement, au-dessus de

la paille apparaissait une main ouverte, livide, une main

de cadavre, qui tremblotait comme un signe d'adieu.--La

kibitka s'enfonce dans la mêlée....--Avant que le

fouet ait dispersé la foule, on s'arrête devant l'église....

Soudain j'entends la sonnette; le cadavre était là.... Je

jette les yeux dans l'église déserte, je vois la main du

prêtre élever au ciel la chair et le sang du Seigneur, et je

dis: «Seigneur, toi qui, par le jugement de Pilate, as

versé ton sang innocent pour le salut du monde, accueille

cette jeune victime de la justice du czar; elle n'est ni

aussi sainte ni aussi grande, mais elle est aussi innocente!»

(Long silence.)

L'Abbé Lwowicz.--Frère, ce prisonnier peut vivre encore.

Dieu seul le sait.... Peut-être nous le dérobera-t-il

un jour. Je prierai.... Joignez vos prières aux miennes

pour le repos des martyrs: savons-nous le sort qui nous

attend tous demain?

Frejend.--Quel affreux récit! il m'a arraché la dernière

de mes larmes.... Je sens que ma raison s'égare....

Félix, console-nous un peu...! O toi, si l'envie t'en prenait,

ne ferais-tu pas rire le diable dans les enfers?

Plusiers Prisonniers.--Oui, Félix, une chanson!...

Versez-lui du thé, du vin.

Félix.--Vous le voulez tous: il faut que je sois gai

quand mon coeur se brise. Eh bien, je serai gai, écoutez

ma chanson. (Il chante.)

«Peu m'importe la peine qui m'attend, les mines, la Sibérie

ou les fers! toujours, en fidèle sujet, je travaillerai

pour le czar.

«Si je bats le métal avec le marteau, je me dirai: «Cette

mine grisâtre, ce fer, servira un jour à forger une hache

pour le czar!

«Si l'on m'envoie peupler les steppes, je prendrai en

mariage une jeune Tartare; peut-être de mon sang naîtra-t-il

un Pahlen pour le czar.

«Si je vais dans les colonies, je cultiverai un jardin, je

creuserai des sillons, et, chaque année, je ne sèmerai que

du lin et du chanvre.

«Avec le chanvre, on fera du fil, un fil grisâtre qu'on enveloppera

d'argent: peut-être aura-t-il l'honneur de servir

un jour d'écharpe au czar.»

Les prisonniers chantent en choeur.

«Naitra-t-il un Pahlen pour le czar?»

SUZIN.--Mais voyez: Konrad est immobile, absorbé,

comme s'il se remémorait ses péchés pour la confession.

--Félix! il n'a rien entendu de ta chanson.--Konrad!...

Voyez!... son visage pâlit... il se colore de nouveau.... Est-il

malade?

Félix.--Attends!... silence!... Je l'avais prévu!... Oh!

pour nous qui connaissons Konrad, ce n'est pas un mystère.--Minuit

est son heure! silence, Félix!... nous

allons entendre une autre chanson!

JOSEPH, regardant Konrad.--Frères, son âme est envolée...

elle erre dans une contrée lointaine.... Peut-être lit-elle

l'avenir dans les cieux?... Peut-être aborde-t-elle les esprits

familiers qui lui raconteront ce qu'ils ont appris

dans les étoiles!... Quels yeux étranges!... la flamme

brille sous ses paupières... et ses yeux ne disent rien, ne

demandent rien... ils n'ont pas d'âme... ils brillent comme

les foyers qu'a délaissés une armée partie en silence et

dans l'ombre de la nuit pour une expédition lointaine:

avant qu'ils s'éteignent, l'armée sera de retour dans ses

quartiers.

KONRAD chante.--Mon chant gisait moite dans le tombeau,

mais il a senti le sang!... Le voilà qui regarde de

dessous terre, et, comme un vampire, il se dresse, avide,

de sang!... Oui!... vengeance!... vengeance!... vengeance

contre nos bourreaux, avec l'aide de Dieu, et même malgré Dieu!...

Et le chant dit:

«Moi, je viendrai un soir, je mordrai mes frères, mes

compatriotes. Celui à qui je plongerai mes défenses dans

l'âme, se dressera, comme moi, vampire... et criera: «Oui,

vengeance!... vengeance!... vengeance contre nos bourreaux,

avec l'aide de Dieu, et même malgré Dieu!»

«Puis nous irons, nous nous abreuverons du sang de

l'ennemi; nous hacherons son cadavre! Nous lui clouerons

les mains et les pieds pour qu'il ne se relève pas, et qu'il

ne reparaisse plus même comme spectre.

«Nous suivrons son âme aux enfers!... Tous, nous lui

pèserons de notre poids sur l'âme jusqu'à ce que l'immortalité

s'en échappe... et tant qu'elle sentira, nous la mordrons!...

Oui!... vengeance! vengeance! vengeance contre

nos bourreaux, avec l'aide de Dieu, et même malgré

Dieu!»

L'ABBÉ LWOWICZ.--Konrad, arrête, au nom de Dieu!

c'est une chanson païenne.

LE CAPORAL.--Quel regard affreux!... C'est une chanson

satanique!

KONRAD.--Je m'élève!... je m'envole!... Là, au sommet

du rocher... je plane au-dessus de la race des hommes,

dans les rangs des prophètes!... De là, ma prunelle fend,

comme un glaive, les sombres nuages de l'avenir; mes

mains, comme les vents, déchirent les brouillards!... Il

fait clair... il fait jour!... J'abaisse un regard sur la terre:

là se déroule le livre prophétique de l'avenir du monde!...

Là, sous mes pieds! vois, vois les événements et les siècles

futurs, pareils aux petits oiseaux que l'aigle poursuit!...

Moi, je suis l'aigle dans les cieux!... Vois-les sur la terre

s'élancer, courir; vois cette épaisse nuée se tapir dans le

sable!...

QUELQUES PRISONNIERS.--Que dit-il?... Quoi?... Qu'est-ce

donc?... Vois, vois quelle pâleur!

Ils saisissent Konrad.

Calme-toi!

KONRAD.--Arrêtez! arrêtez!... arrêtez! je recueillerai

mes pensées, j'achèverai mon chant, j'achèverai!...

LWOWICZ.--Assez! assez!

D'AUTRES.--Assez!

LE CAPORAL.--Assez! que Dieu vous bénisse!... La

sonnette, entendez-vous la sonnette? la ronde, la ronde

est à la porte... éteignez la chandelle: chacun chez soi!...

UN DES PRISONNIERS, regardant à la fenêtre.--La porte est

ouverte... les voilà....--Konrad est évanoui: laissez-le

seul dans sa cellule! (Tous s'échappent.)

Autour de la table · 第 25 / 66 题