Goethe ne vit et ne put voir dans l'homme qu'une victime de la fatalité;
soit qu'il croupit dans l'ignorance, soit qu'il s'élevât par la science,
l'homme lui sembla devoir être le jouet des passions et la victime de
l'orgueil. Il ne reconnut qu'une puissance dans l'univers, l'inflexible
réalité. Goethe ferma le siècle de Voltaire avec un éclat qui effaça
Voltaire lui-même. «On sent dans cette pièce, dit madame de Staël on
parlant de _Faust_ et en le comparant _à plusieurs écrits de Voltaire_,
une imagination d'une toute autre nature; ce n'est pas seulement le
monde moral tel qu'il est qu'on y voit anéanti, main c'est l'enfer qui
est mis à sa place. Il y a une puissance de sorcellerie, une pensée de
mauvais principe, un enivrement du mal, un égarement de la pensée, qui
fait frissonner, rire et pleurer tout à la fois. Il semble que, pour un
moment, le gouvernement de la terre soit entre les mains du démon. Vous
tremblez, parce qu'il est impitoyable; vous riez, parce qu'il humilie
tous les amours-propres satisfaits; vous pleurez, parce que la nature
humaine, ainsi vue des profondeurs de l'enfer, inspire une pitié
douloureuse.»
Ce passage est beau et bien senti. Goethe, tout disciple de Voltaire
qu'il est, le laisse bien loin derrière lui dans l'art de rapetisser
Dieu et d'écraser l'homme: c'est que Goethe a de plus que Voltaire la
science et le lyrisme, armes plus puissantes que l'esprit, et
auxquelles il joint encore l'esprit, dernière flèche acérée qu'il tourne
contre la patience de Dieu aussi bien que contre la misère de l'homme.
Certes, Goethe passe pour un grand poëte, et le nier semblerait un
blasphème. Cependant, dans les idées que nous nous faisons d'un idéal de
poëte, Goethe serait plutôt un grand artiste; car nous, nous ne
concevons pas un poëte sans enthousiasme, sans croyance ou sans
passions, et la puissance de Goethe, agissant dans l'absence de ces
éléments de poésie, est un de ces prodiges isolés qui impriment une
marche au talent plus qu'aux idées. Goethe est le vrai père de cette
théorie, tant discutée et si mal comprise de part et d'autre, de l'_art
pour l'art_. C'est un si puissant artiste que ses défauts seuls peuvent
être imités, et qu'en faisant, à son exemple, de l'_art pour l'art_, ses
idolâtres sont arrivés à ne rien faire du tout. Cette théorie de Goethe
ne devait pas et ne pouvait pas avoir d'application puissante dans
d'autres mains que les siennes: ceci exige quelques développements.
Je ne sais plus qui a défini le poëte, un composé d'artiste et de
philosophe: cette définition est la seule que j'entende. Du sentiment du
beau transmis à l'esprit par le témoignage des sens, autrement dit _du
beau matériel_, et du sentiment du beau conçu par les seules facultés
métaphysiques de l'âme, autrement dit _du beau intellectuel_, s'engendre
la poésie, expression de la vie en nous, ingénieuse ou sublime, suivant
la puissance de ces deux ordres de facultés en nous. L'idéal du poëte
serait donc, à mes yeux, d'arriver à un magnifique équilibre des
facultés artistiques et philosophiques; un tel poëte a-t-il jamais
existé? Je pense qu'il est encore à naître. Faibles que nous sommes, en
ces jours de travail inachevé, nous sentons toujours en nous un ordre de
facultés se développer aux dépens de l'autre. La société ne nous offre
pas un milieu où nos idées et nos sentiments puissent s'asseoir et
travailler de concert. Une lutte acharnée, douloureuse, funeste, divise
les éléments de notre être et nous force à n'embrasser qu'une à une les
faces de cette vie troublée, où notre idéal ne peut s'épanouir. Tantôt,
froissés dans les aspirations de notre âme et remplis d'un doute amer,
nous sentons le besoin de fuir la réflexion positive et le spectacle des
sociétés humaines; nous nous rejetons alors dans le soin de la nature
éternellement jeune et belle, nous nous laissons bercer dans le vague
des rêveries poétiques, et, nous plaçant pour ainsi dire tête à tête
avec le créateur au sein de la création, aspirant par tous nos pores ce
qu'Oberman appellerait _l'impérissable beauté des choses_, nous nous
écrions avec Faust, dans la scène intitulée _Forêts et Cavernes_:
«Sublime esprit, tu m'as donné, tu m'as donné tout, dès que je te l'ai
demandé... tu m'as livré pour royaume la majestueuse nature et la force
de la sentir, d'en jouir. Non, tu ne m'as pas permis de n'avoir qu'une
admiration froide et interdite: en m'accordant de regarder dans son sein
profond, comme dans le sein d'un ami, tu as amené devant moi la longue
chaîne des vivants, et tu m'as instruit à reconnaître mes frères dans le
buisson, tranquille, dans l'air, dans les eaux....»
Dans cette disposition nous sommes artistes; dans cette disposition
Goethe était panthéiste, ce qui n'est qu'une certaine manière
d'envisager la nature en artiste, en grand artiste, il est vrai.
Mais la solitude et la contemplation ne suffisent pas plus à nos besoins
qu'elles ne suffisent à ceux de Faust, et ce n'est pas la voix de
Méphistophélès qui vient nous arracher à ces retraites, c'est la voix
même de l'humanité qui vient nous crier comme lui: _Comment donc
aurais-tu, pauvre fils de la terre, passé ta vie sans moi_? En effet,
nous sentons que toutes nos aspirations vers la Divinité sont
impuissantes, que nous travaillons à nous élever jusqu'à elle hors de la
voie qu'elle nous a assignée. Nous sentons que cette belle nature n'est
rien sans l'action de l'humanité, à qui Dieu a confié le soin de
continuer l'oeuvre de la création. En vain notre imagination peuple ces
solitudes de rêves enchantés: les anges du ciel ne descendent pas à
notre voix. Notre puissance ne peut évoquer ni les génies de l'air, ni
les esprits de la terre. Nous savons trop bien que le génie qui protège
la nature terrestre, que l'esprit qui alimente sa fécondité, que l'ange
qui forme un lien entre la beauté intelligente de la matière et la
sagesse aimante de Dieu, nous savons bien que tout cela c'est l'homme,
c'est l'être voué ici-bas au travail persévérant, et investi de
l'intelligence active. D'ailleurs, notre vie ne se borne pas seulement à
la faculté de voir et d'admirer le monde extérieur. Il faut qu'il aime,
qu'il souffre, qu'il cherche la vérité à travers le travail et
l'angoisse. C'est en vain qu'il voudrait se soustraire aux orages qui
grondent sur sa tête; l'orage éclate dans son coeur, la société ou la
famille le réclament, le lien des affections ne vent pas se rompre: il
lui faut retourner à la vie!
Et bientôt recommence autour de nous le tumulte du monde; bientôt les
sentiments humains s'agitent en nous plus héroïques ou plus misérables
que jamais; et si, dans cet ouragan qui nous entraîne, les pensées de
notre cerveau et les besoins de notre coeur cherchent une foi, une
vertu, une sagesse, un idéal quelconque, nos travaux d'esprit prennent
une direction nouvelle. Ce sentiment du beau matériel, dont l'art était
pour nous l'expression naguère, s'applique désormais, riche des formes
que l'art nous inspire, à des sujets plus étendus et plus graves. Dans
cette disposition nous sommes philosophes; nous serions vraiment poëtes
si nous pouvions manier assez bien l'art pour en faire l'expression de
notre vie métaphysique aussi bien que celle de notre vie poétique.
Mais cela serait un progrès que l'art n'a pu porter encore à un degré
assez éminent pour vaincre les résistances du préjugé qui veut limiter
la tache de l'artiste-poëte à la peinture de la vie extérieure, lui
permettant, tout au plus, d'entrer dans le coeur humain assez avant pour
y surprendre le mystère de ses passions. Goethe, le plus grand artiste
littéraire qui ait jamais existé, n'a pas su ou n'a pas voulu le faire.
Dans le plus philosophique et le plus abstrait de ses ouvrages, dans
_Faust_, on le voit trop préoccupé de l'art pour être complètement ou du
moins suffisamment philosophe. Dans ce poème magnifique où rien ne
manque d'ailleurs, quelque chose manque essentiellement, c'est le secret
du coeur de Faust. Quel homme est Faust? Aucun de nous ne peut le dire.
C'est l'homme en général, c'est la lutte entre l'austérité et les
passions, entre l'idéal et l'athéisme. Mais que cette lutte est faible,
et comme le frivole esprit du doute l'emporte aisément sur cet homme
mûri dans l'étude et la réflexion! Comme on voit le néant de cet homme,
que Dieu pourtant appelle son serviteur, dans un prologue puéril et de
mauvais goût, étroit portique d'un monument grandiose[3]!
[Note 3: Sauf les strophes chantées dès le début par les trois
archanges, qui sont d'une poésie sublime.]
Il me cherche ardemment dans l'obscurité, et je veux
bientôt le conduire à la lumière.
Si c'est de l'homme en général que la Divinité parle ainsi, il faut
avouer que l'esprit de malice a beau jeu contre elle, et qu'il n'a qu'à
effleurer la terre de son aile pour que la terre entière tombe en sa
puissance. Si le fameux docteur Faust est là seulement en question, Dieu
et le lecteur se trompent grandement au début, sur la puissance
intellectuelle de ce sage que la moindre plaisanterie de Méphistophélès
va déconcerter, que la moindre promesse de richesse et de luxure va
précipiter dans l'abîme. Si c'est _Goethe_ lui-même dont la grande
figure nous apparaît à travers celle du docteur, nous voici éclairés, et
nous comprenons pourquoi, dans la forme et dans le fond de son oeuvre,
l'artiste est resté incomplet, obscur, embarrassé ou dédaigneux de se
révéler. Nous comprenons pourquoi la chute de Faust est si prompte et le
triomphe de Méphistophélès si naïf. Nous pensions assister à la lutte
de l'idéal divin contre la réalité cynique; nous voyons que cette lutte
ne peut se produire dans une âme toute soumise par nature à la réalité
la plus froide. La où il n'y avait pas de désirs exaltés, il ne peut
arriver ni déception, ni abattement, ni transformation quelconque. Voilà
pourquoi Goethe ne m'apparaît pas comme l'idéal d'un poëte, car c'est un
poëte sans idéal.
Il nous faut donc chercher le secret de Faust au fond du coeur de
Goethe. Alors que le poëte nous est connu, le poëme nous est expliqué.
Sans cela, Faust est une énigme, il est empreint de ce défaut capital
que l'auteur ne pouvait pas éviter, celui de ne pas agir conformément à
la nature historique du personnage et au plan du poëme. Il y avait
longtemps que Goethe était intimement lié avec Méphistophélès lorsqu'il
imagina de raconter les prouesses de celui-ci à l'endroit du docteur
Faust, et, s'il lui fut aisé de faire agir et parler le malin démon avec
toute la supériorité de son génie, il lui fut impossible de faire de
Faust un disciple de l'idéal détourné de sa route. Faust, entre ses
mains, est devenu un être sans physionomie bien arrêtée, un caractère
flottant, tourmenté, insaisissable à lui-même; il n'a pas la conscience
de sa grandeur et de sa force; il n'a pas non plus celle de son
abaissement et de sa faiblesse. Il est sans résistance contre la
tentation; il est sans désespoir après sa chute. Son unique mal, c'est
l'ennui; il est le frère aîné du spleenétique et dédaigneux Werther.
Avant son pacte avec le diable, il s'ennuie de la sagesse et de la
réflexion: à peine s'est-il associé ce compagnon _froid et fier_, qu'il
s'ennuie encore plus de cette éternelle et monotone raillerie qui ne lui
permet de s'abandonner naïvement ni à ses rêveries, ni à ses passions.
Avant Marguerite, il s'ennuyait de la solitude; depuis qu'il la possède,
il ne l'aime plus, ou du moins il la néglige, il l'oublie, il sent le
vide de toutes les choses humaines, et c'est Méphistophélès qui vient le
rappeler à sa maîtresse: _Il me semble qu'au lieu de régner dans les
forêts, il serait bon que le grand homme récompensât la pauvre fille
trompée de son amour_. A quoi Faust répond: _Qu'est-ce que les joies du
ciel dans ses bras? Qu'elle me laisse me réchauffer contre son sein, en
sentirai-je moins sa misère? Ne suis-je pas le fugitif, l'exilé_?
Puis il retourne vers elle, car il est bon, compatissant et juste; et
cette loyauté naturelle, que le démon ne peut vaincre en lui, est encore
un trait distinctif du caractère de Goethe, qui rend le personnage de
Faust plus étrange et plus inconséquent. Où est le crime de Faust? Il
est impossible d'imaginer en quoi il a pu mériter l'abandon où Dieu le
laisse, et en quoi il remplit ses engagements envers le diable. Son
cerveau poursuit toujours un certain idéal de gloire et de puissance
surhumaine qui n'est pas pourtant l'idéal divin; il n'est ni assouvi ni
entraîné par les passions que lui suggère l'esprit du mal. On ne voit
pas en quoi il a trompé Marguerite. Il n'y a trace d'aucune promesse de
sa part, ni d'aucune exigence intéressée de celle de la jeune fille.
S'il se laisse ravir loin d'elle par les beautés de la solitude,
quelques mots de Méphistophélès, instincts de concupiscence que Faust
sait ennoblir par le remords, le ramènent auprès d'elle. Si Marguerite
lui manifeste ses naïves terreurs, loin de la détacher de ses croyances,
il tâche de la rassurer en lui expliquant les siennes propres, et il
semble chérir en elle la candeur naïve et la pieuse ignorance. Si,
bientôt entraîné de nouveau loin d'elle par l'inquiète curiosité, il
s'élance sur le Broken, au milieu du sabbat magique, c'est-à-dire au
milieu des passions délirantes, de la débauche et de la fausse gloire
humaine (si spirituellement chantée par des girouettes et des étoiles
tombées); l'horreur que lui inspirent le blasphème et l'obscénité vient
le saisir dans les bras d'une impure beauté, pour faire passer devant
ses yeux l'image fantastique de Marguerite. Ce passage du sabbat de
Faust est étincelant d'esprit et admirable de terreur.
MÉPHISTOPHÉLÈS à Faust qui a quitté la jeune sorcière.--Pourquoi
as-tu donc laissé partir la jeune fille qui chantait si
agréablement à la danse?
FAUST.--Ah! au milieu de ses chants, une souris ronge
s'est élancée de sa bouche.
MÉPHISTOPHÉLÈS.--C'était bien naturel. Il ne faut pas
faire attention à ça. Il suffit que la souris ne soit pas grise.
Qui peut y attacher de l'importance, à l'heure du berger?
FAUST.--Que vois-je?
MÉPHISTOPHÉLÈS.--Quoi?
FAUST.--Méphisto, vois-tu une fille pâle et belle qui
demeure dans l'éloignement? Elle se retire languissamment
de ce lieu, et semble marcher les fers aux pieds. Je
crois m'apercevoir qu'elle ressemble à la bonne Marguerite.
MÉPHISTOPHÉLÈS.--Laissons cela! personne ne s'en
trouve bien. C'est une figure magique, sans vie, une
idole. Il n'est pas bon de la rencontrer; son regard fixe
engourdit le sang de l'homme et le change presque en
pierre. As-tu déjà entendu parler de la Méduse?
FAUST.--Ce sont vraiment les yeux d'un mort qu'une
main chérie n'a point fermés. C'est bien là le sein que
Marguerite m'abandonna; c'est bien le corps si doux que
je possédai!
MÉPHISTOPHÉLÈS.--C'est de la magie, pauvre fou! car
chacun croit y retrouver celle qu'il aime.
FAUST.--Quelles délices! et quelles souffrances! Je ne
puis m'arracher à ce regard. Qu'il est singulier, cet unique
ruban rouge qui semble parer ce beau cou... pas plus
large que le dos d'un couteau!
MÉPHISTOPHÉLÈS.--Fort bien! je le vois aussi; elle
peut bien porter sa tête sous son bras, car Persée la lui a
coupée. Toujours cette chimère dans l'esprit? Viens donc
sur cette colline, etc.
Et quand Faust, revenu du sabbat, apprend le malheur où Marguerite est
tombée, il exprime sa douleur et sa colère contre le démon en un style
digne des plus beaux élans de Shakespeare. Son âme s'élance vers la
Divinité, et il fait entendre ce cri de juste reproche: «Sublime esprit!
toi qui m'as jugé digne de te contempler, pourquoi m'avoir accouplé à ce
compagnon d'opprobre qui se nourrit de carnage et se délecte de
destruction?» Dans son indignation véhémente, Faust, se dessinant pour
la première fois, est animé de cette puissance de droiture et de cette
franchise grande et simple qui rachètent si admirablement dans Goethe
l'absence des facultés idéalistes. Il terrasse l'insolence du démon, et
le force à le conduire auprès de Marguerite pour la sauver. Ici le rôle
de l'amant ayant cessé, et celui de l'homme commençant, on ne s'aperçoit
plus de tout ce qui a manqué à Faust pour répondre à l'amour de
Marguerite, on voit seulement la probité et le zèle qui s'efforcent de
racheter des crimes bien involontaires, car il n'a pas dépendu de Faust
que l'amour d'une femme comblât le vide de son coeur, et Méphistophélès
s'empare de lui au dénouement d'une façon bien arbitraire. D'où il faut
conclure que Goethe, grand artiste, sublime lyrique, savant ingénieux et
profond, noble et intègre caractère, mais non pas philosophe, mais non
pas idéaliste, mais non pas tendre ou passionné dans un sens délicat,
n'a pas pu ou n'a pas voulu exécuter Faust tel qu'il l'avait conçu.
Toute cette histoire, tout ce drame, tous ces personnages, tous ces
événements si admirablement posés, si pleins d'intérêt, de grâce,
d'énergie et de pathétique, n'encadrent pas le sujet qu'ils devaient
encadrer, c'est-à-dire la lutte du sentiment divin contre le souffle de
l'athéisme. Ce n'est pas le drame de _Faust_ tel que nous le concevrions
aujourd'hui, et tel que Goethe l'avait rêvé sans doute avant d'y mettre
la main: c'est l'histoire du cerveau de Goethe esquissée moitié d'après
nature, moitié d'après sa fantaisie; c'est l'histoire du siècle dernier,
c'est l'existence de Voltaire et de son école; c'est le résultat des
systèmes de Descartes, de Leibnitz et de Spinosa, dont Goethe est le
lyrique et l'admirable vulgarisateur; et voici comment je résumerais
_Faust_:--Le culte idolâtre de la _nature déifiée_ (comme l'entendait le
XVIIIe siècle), troublant un cerveau puissant jusqu'à le dégoûter de la
condition humaine, et lui rendant impossible le sentiment des affections
et des devoirs humains.--Pour châtiment terrible à cette aberration de
la science et de la philosophie qui divinise la matière et oublie la
cause pour l'effet, le principe pour le résultat, Goethe, poussé par un
instinct prophétique qu'il n'a pas compris lui-même, a infligé au
disciple de Spinosa un horrible ennui, un lent désespoir, contre lequel
échouent la raillerie voltairienne, l'orgueil scientifique et la
puissante sérénité de la propre organisation de Goethe.
Une telle philosophie (si c'en est une) ne pouvait pas avoir un autre
résultat. Après l'enivrement de la victoire remportée sur la
superstition du catholicisme, après le bien-être que doit éprouver
l'esprit humain lorsqu'il vient de se débarrasser d'un obstacle et de
faire un grand pas dans sa vie de perfectibilité le besoin d'idéal se
manifeste, et pour quiconque se refuse à reconnaître ce besoin,
l'absence d'idéal devient un supplice profond, mystérieux, non avoué,
non compris; une sorte de damnation fatale qu'il appellera satiété,
spleen, misère humaine, mais qui s'explique facilement pour les
disciples de l'idéal. Le culte de la nature, renouvelé par Goethe de
J.-J. Rousseau et de l'école du XVIIIe siècle, étendu et ennobli par le
génie synthétique qu'il manifesta dans l'étude des sciences naturelles,
ne pouvait toutefois suffire aux besoins d'une intelligence aussi vaste
et d'un esprit aussi droit que le sien. Cette création sublime qu'il
chanta sur les plus harmonieuses cordes de sa lyre, privée de la pensée
d'amour créatrice, que Dante appelle _il primo amor_, dut bientôt lasser
le désir de son âme, et se montrer à son imagination effrayée, muette,
insensible, terrible, _inconsciente_, comme la fatalité qui l'avait
produite et qui présidait à sa durée. Son génie fit te tour de
l'univers, et, dans son vol immense, il salua toutes les splendeurs de
l'infini; mais, quand son vol l'eut ramené sur la terre, il sentit ses
ailes s'affaiblir et se paralyser; car, aux cieux comme ici-bas, il
n'avait compris et senti que matière, cl ça n'était pas la peine d'avoir
franchi de tels espaces pour ne rien découvrir de mieux. Il eût consenti
a mourir pour en savoir davantage:
Un char de feu plane dans l'air, et ses ailes rapides
s'abattent près de moi. Je me sens prêt à tenter des chemins
nouveaux dans la plaine des cieux, au travers de
l'activité des sphères nouvelles; mais cette existence
sublime, ces ravissements divins, comment, ver chétif,
peux-tu les mériter? C'est en cessant d'exposer ton corps
au doux soleil de la terre, en te hasardant à enfoncer ces
portes devant lesquelles chacun frémit.... Ose d'un pas
hardi aborder ce passage, au risque même d'y rencontrer
le néant!
Il faudrait citer d'un bout à l'autre tous ces monologues de _Faust_, où
Goethe a peint de couleurs si magnifiques la soif de la connaissance de
l'infini. Mais qu'on y cherche une seule phrase qui prouve que cette
soif de l'orgueil et de la curiosité soit échauffée par un sentiment
d'amour divin, à peine trouvera-t-on quelques mots qu'il fallait bien
mettre dans la bouche du docteur Jean Faust pour lui conserver un peu la
physionomie de la légende et l'esprit du moyen âge, mais qui sont si mal
enchâssés, si peu dans la conviction ou dans les instincts de l'auteur,
qu'ils y répandent une obscurité et une contradiction évidentes. Il faut
bien le dire: le sentiment de l'amour a manqué à Goethe; ses passions
de femme n'ont été que des désirs excités ou satisfaits; ses amitiés,
qu'une protection et un enseignement; sa théosophie symbolique, qu'une
allégorie ingénieuse voilant le culte de la matière et l'absence d'amour
divin. Une seule pensée d'amour eût ouvert à Faust cet abîme des cieux
dont le mystère écrase son ambition. Qu'il croie à la providence, à la
sagesse, à la bonté, à l'amour du créateur; qu'au lieu de traduire ainsi
le texte de la Genèse: _Au commencement était la force_, il écrive: _Au
commencement était l'amour_, il ne se sentira plus seul dans l'univers
en lutte avec un esprit jaloux dont, à son tour, il jalouse la
puissance; l'amour lui révélera dans son être une autre faculté que
celle de dominer tous les êtres; cette royauté du souverain esprit qui
l'étonne et l'indigne lui semblera légitime et paternelle; il n'aura
plus ce besoin cuisant et insensé d'être le maître de l'univers, l'égal
de Dieu; il reconnaîtra une puissance devant laquelle il est doux de se
prosterner dès cette vie, et dans le sein de laquelle il est délicieux
de s'abîmer en espérance lorsqu'on s'élance vers l'avenir.
Privé de cet instinct sublime, Goethe a-t-il été vraiment poëte? Non,
quoique pour l'expression et pour la forme il soit le premier lyrique et
le premier artiste des deux siècles qu'il a illustrés. A-t-il été
philosophe? Non, quoiqu'il ait fait des travaux sur les sciences
naturelles qui le placent, dit-on, au rang des plus illustres
naturalistes, et qu'il ait su, le premier, exprimer dans un magnifique
langage poétique les idées d'une métaphysique assez abstraite.
La longue et riche chaîne des travaux de Goethe me confirme dans cette
conviction, qu'il est artiste plus que poëte. Nulle part je ne le vois
enthousiasmé, entraîné par le sentiment du beau idéal dans le caractère
humain. Esclave du sujet qu'il traite, adepte impassible de la réalité,
il tracera d'une main chaste et froide les obscénités qui doivent
caractériser la plaisanterie de Méphistophélès; il assujettira le génie
de Faust aux formes étroites et grossières de l'art cabalistique dont il
est aisé de voir qu'il a fait _ad hoc_ une étude consciencieuse. S'il
crée l'intéressante figure de Marguerite, il se gardera pourtant de nous
la montrer sous une forme trop angélique. Ce sera toujours une simple
fille de village, vaine au point de se laisser séduire par des présents,
soumise à l'opinion au point de commettre un infanticide. Sa douleur et
son infortune nous émeuvent profondément, mais nous comprenons fort bien
que Faust ne puisse avoir pour elle qu'un amour des sens. Si Goethe fait
parler le préjugé implacable qu'on appelle honneur de la famille, c'est
par la bouche grossière et cruelle d'un soudard, ou par la voix amère et
médisante d'une méchante villageoise. Qui est le coupable dans la
tragédie de Marguerite? Est-ce Faust parce qu'il l'a rendue mère? Est-ce
Marguerite parce qu'elle a tué son enfant? Est-ce son frère Valentin
parce qu'il l'a maudite et déshonorée? Est-ce sa compagne Lisette parce
qu'elle l'a décriée et trahie? Est-ce l'opinion ou les lois humaines
qu'il faut détester pour avoir poussé Marguerite à ce crime? Est-ce la
vanité ou la lâcheté de cette infortunée qu'il faut maudire? Est-ce
l'indifférence du ciel qui abandonne cette faible victime à
Méphistophélès, et la voix effrayante des prêtres catholiques qui la
pousse au désespoir? En vérité, Faust me paraît le moins coupable de
tous, et le diable, qui sans cesse ramène Faust auprès de Marguerite,
est beaucoup moins haïssable que le Dieu du prologue. Ainsi Goethe,
esclave du _vraisemblable_, c'est-à-dire de la vérité vulgaire, ennemi
juré d'un héroïsme romanesque, comme d'une perversité absolue, n'a pu se
décider à faire l'homme tout a fait bon, ni le diable tout à fait
méchant. Enchaîné au présent, il a peint les choses telles qu'elles
sont, et non pas telles qu'elles doivent être. Toute la moralité de ses
oeuvres a consisté à ne jamais donner tout à fait raison ni tout à fait
tort à aucune des vertus ou des vices que personnifient ses acteurs. Il
vaudrait mieux dire encore que ses acteurs ne personnifient jamais
complètement ni la vertu ni le vice. Les plus grands ont des faiblesses,
les plus coupables ont des vertus. Le plus loyal de ses héros, le noble
Berlichingen, se laisse entraîner à une trahison qui ternit la fin de sa
carrière, et le misérable Weislingen expire dans des remords qui
l'absolvent. Il semble que Goethe ait eu horreur d'une conclusion
morale, d'une certitude quelconque.
Aussi malheur à qui a voulu imiter Goethe! En dépouillant
systématiquement toute espèce de conviction, en déclarant la guerre dans
son propre coeur à toute sympathie, pour se soumettre à la loi étroite
du _vraisemblable_ vulgaire, qui pourrait être grand? Goethe seul a pu
le faire, Goethe, seul a pu demeurer bon, et ne jamais écrire une ligne
qui dût devenir funeste à un esprit droit, à un coeur honnête. C'est que
Goethe (je veux le répéter) n'était pas seulement un grand écrivain,
c'était un beau caractère, une noble nature, un coeur droit,
désintéressé. Je ne le juge d'après aucune de ses biographies, je sais
le cas qu'on doit faire des biographies des vivants ou des morts de la
veille. Je n'ai pas même encore lu les Mémoires de Goethe; je me méfie
un peu du jugement que l'homme, vieilli sans certitude, doit porter sur
lui-même et sur les faits de sa vie passée; je ne veux juger Goethe que
sur ses créations, sur Goetz de Berlichingen, sur Faust, sur Werther,
sur le comte d'Egmont. Dans tous ces héros je vois des défauts, des
faiblesses, des erreurs qui m'empêchent de me prosterner; mais j'y vois
aussi un fonds de grandeur, de probité, de justice, qui me les fait
aimer et plaindre. Ce ne sont pas des héros de roman, mais ce sont des
hommes de bien. Je m'afflige de ne point trouver en eux ce rayon céleste
qui me transporterait avec eux dans un monde meilleur; mais je sais
qu'ils ne peuvent pas avoir été éclairés de cette lumière nouvelle. Elle
n'était pas encore sur l'horizon lorsque Goethe jetait sa vie et son
génie dans le creuset du siècle. C'est une grande figure sereine au
milieu des ombres de la nuit, c'est une majestueuse statue placée au
portique d'un temple dont le soleil n'illumine pas encore le faîte, mais
où le pâle éclat de la lune verse une lumière égale et pure. Une autre
figure est placée immédiatement au-dessus, moins grandiose et moins
parfaite; elle va pourtant l'éclipser, car déjà la nuit se dissipe, le
soleil monte, et le front de Byron se dore aux premiers reflets.
L'idéal, un instant éclipsé par le travail rénovateur du siècle,
réparait dégagé des nuages de cette philosophie transitoire, vainqueur
de la nuit du despotisme catholique. Il vient lentement, mais ceux qui
sont placés pour le voir saluent sa venue du haut de la montagne.