VI

Si vous êtes calmée et tant soit peu raisonnable aujourd'hui, dit

Théodore à Julie, je reprendrai mon analyse. Il faut bien que vous

descendiez de vos nuages, et que vous m'accordiez que les mots ont un

sens exact qui répond en nous au sens exact des choses.

--Je connais peu de ces mots-là, dit Julie. Il n'y a rien de menteur ou

de vague comme les mots.

--Encore! s'écria Théodore impatienté. Il n'y a pas moyen de causer avec

elle!

--Laisse-la parler comme elle veut, dit Louise. Elle rêve, mais elle

vit. Toi, tu ne divagues pas, mais tu raisonnes. Entre vous deux, nous

tâcherons de penser.

--_Amen_! dit le curé.

--Voyons, continuez, reprit Julie. Comment votre auteur définit-il le

laid?

THÉODORE.--D'une manière à la fois juste et ingénieuse. Il le fait

consister dans un manque d'harmonie entre la forme d'une chose ou d'un

être et l'idée du type qu'il exprime. «En quoi, dit-il, un être organisé

nous paraît-il décidément laid? En ce qu'il ne reproduit son idée ou son

type que travesti, en quelque sorte, par une forme rebelle qui

s'émancipe d'une façon désordonnée. Un degré moindre de laideur est

celui où la forme reste en arrière de son type et ne le révèle

qu'imparfaitement. Nous disons qu'une plante est laide quand elle est

mal venue, qu'un animal est laid quand il reste chétif dans son

développement. Nous les comparons alors au type de leur espèce

seulement, et la forme ici pèche par défaut. Mais la laideur, au

contraire, est bien plus prononcée quand la forme pèche par excès,

s'écarte violemment du type et entre en révolte contre l'idée. Il en

résulte alors ce que nous appelons une difformité, une caricature, un

monstre.... C'est le caractère que nous offrent certaines organisations

des animaux inférieurs, parce qu'elles s'écartent le plus du type

général de l'animalité.»

--Attends, dit Louise, je ne te suis plus dans cette définition du type

particulier confondu avec celle de l'idée générale. Si toute création

est une idée divine, Julie a raison de ne pas vouloir entendre dire que

quelque chose soit laid dans la nature. Je comprends très-bien comme

elle, et comme l'auteur du livre dans la première partie de sa

définition, que le laid soit un accident, et qu'une plante avortée, ou

un animal fortuitement hors de proportion avec les autres individus de

son espèce soit qualifié de nain, de géant, de caricature et de monstre.

Je dirais presque, en ce cas, que la laideur est une déformation, une

_dénaturation_ de l'être ou de l'objet. Mais vouloir agrandir le domaine

du laid dans la création jusqu'à y faire entrer des espèces entières, et

décréter que le poisson ou le coquillage est laid parce qu'il ne réalise

pas l'idée d'un animal aussi complet que le lion et le cheval, ceci me

paraît une concession trop grande au préjugé et à la convention de la

part d'un esprit aussi largement éclairé que ton auteur semble l'être.

THÉODORE.--Il ne va pas jusque-là. Il n'admet la laideur que comme une

chose relative. Il aime la nature et comprend la grâce, l'éclat

extérieur, la physionomie, l'apparence modeste ou comique, le détail

enfin qui rachète jusqu'à un certain point chez certains animaux

l'infériorité du type comparé à d'autres types. Voyons (ajouta Théodore

en s'adressant à moi), toi qui as lu le livre, n'est-il pas vrai que les

lois de l'esthétique n'entraînent pas l'auteur au mépris des caprices

apparents du beau naturel?

--C'est vrai, répondis-je. Il proclame que, «dans l'ensemble de la

nature, c'est le beau qui domine victorieusement, et que la laideur

n'est qu'une exception, un détail.» Pourtant, si vous voulez que je dise

toute ma pensée, je trouve des contradictions dans ce beau et bon livre;

et, pour me servir d'une de ses expressions, des moments de

_disharmonie_ entre la théorie et l'application. L'auteur me paraît

quelquefois un peu emprisonné dans son rôle de professeur d'esthétique;

il semble que son sentiment, sa conscience d'artiste et de poëte se

révoltent contre les arrêts de son enseignement, et qu'après avoir posé

une règle, un _critère_, comme il dit, il ait besoin de s'écrier: _Et

pourtant_!... Enfin, laissez-moi tout vous dire, dussiez-vous m'accuser

de faire la cour à Julie. J'admire et j'estime sincèrement la recherche

des principes du beau, et je fais le plus grand cas de celle-ci; mais,

en fait d'art, comme devant la nature, je me sens de l'école de Hugo et

de Michelet plus que de celle de M. Pictet.

--Voyons, voyons, dit Julie, parlez: vous aimez mieux les poëtes que les

théoriciens?

--Eh bien, oui, j'en conviens, et je m'imagine que les artistes qui se

laissent aller à leurs impressions, et même, si Théodore le veut, à

leurs divagations, nous en apprennent plus long que les amateurs et les

raisonneurs les plus éclairés. La théorie de M. Michelet sur l'âme des

oiseaux, sur les douloureuses rêveries de la fauvette captive, sur les

extases poétiques du rossignol, sur les modestes vertus du pivert, etc.,

prêtent tant que vous voudrez à la critique des gens sérieux; mais si

l'homme a besoin de quelque chose dans son éducation esthétique, ce

n'est pas tant de démonstration que d'émotion, ce n'est pas tant de

raison que d'enthousiasme, et de savoir que de sentiment. Quant à moi,

il m'est absolument indifférent de savoir que l'Apollon du Belvédère est

le prototype du beau, parce que son angle facial dépasse 80 degrés. J'ai

vu cet Apollon tant vanté, et il m'a laissé froid comme un marbre qu'il

est. C'est sans doute ma faute; mais n'est-ce pas aussi la faute de son

_archétypisme raisonné_? Après l'avoir bien regardé, je rêvai toute la

nuit suivante qu'il venait sottement me faire des reproches et me

montrer ses beaux bras et ses belles jambes académiques. Or, j'étais

furieux de son insistance, et je vous en demande bien pardon, ô

Théodore; mais en rêve on est si naïf et si grossier! je m'éveillai, ce

matin-là, sous le ciel de Rome, en m'écriant brutalement: «Va-t'en!

va-t'en dans ton musée, pédant de beauté, tu m'ennuies!»

Théodore entra dans une si grande colère qu'il me traita, je crois, de

réaliste. Julie et Louise rirent de sa fureur, et il me fut permis de

continuer.

--Tout à l'heure, dis-je à Théodore, quand votre indignation s'apaisera,

je reviendrai à vos prototypes classiques. Laissez-moi vous demander,

quant à présent, pourquoi, dans une petite strophe de Hugo ou dans un

court paragraphe de Michelet sur les bestioles ou les fleurettes des

champs, j'oublie absolument si la poésie me fait un conte de fées ou si

elle m'instruit dans la vraie philosophie de la nature. Ce que je sais,

c'est qu'elle me charme et m'attendrit; c'est qu'elle me fait voir beaux

et grands ces coins de paysage et ces divins petits êtres qui animent le

ciel et les bois de leur vol et de leur chant; c'est qu'elle me fait

aimer passionnément l'oeuvre divine dans la moindre de ses idées; que

dis-je! c'est qu'elle m'insuffle, sans enseignement, une notion plus

étendue et peut-être plus équitable du beau dans la nature que celle de

mon éducation positive; c'est enfin qu'en me poétisant la créature,

quelle qu'elle soit, l'imagination émue m'initie à une puissance, tandis

qu'en classant la beauté des créatures par rapport à l'homme, le

raisonnement critique me la retire.

THÉODORE.--_Et pourtant_! comme tu disais tout à l'heure, M. Michelet

s'égare continuellement à chercher d'assez puériles ressemblances entre

ses oiseaux et le type de l'homme. En ceci, il va bien plus loin que M.

Pictet.

MOI.--Oui, c'est vrai; mais nous avons dit, autour de cette table: «Des

écarts tant qu'on voudra, pourvu qu'il y ait de la conviction et de

l'inspiration!»

THÉODORE.--Vous voulez qu'un traité soit une affaire d'engouement et

d'enthousiasme déréglé?

JULIE.--Nous voulons, au contraire, que les traités soient bien

raisonnables et bien froids, afin de ne pas les lire.

MOI.--Je ne vais pas aussi loin que vous. J'aime les traités bien faits,

et celui de M. Pictet est le meilleur que j'aie lu. M. Pictet est le

professeur le plus ingénieux qu'il soit possible de désirer. Mais

est-ce par nature d'artiste sobre et difficile, est-ce par devoir de la

science qu'il traite, qu'il se défend ou semble se défendre de certaines

admirations? Il y a peut-être bien un peu de l'un et de l'autre. Ainsi,

en parlant de la statuaire, il dit, selon moi, une grande hérésie qui a

dû lui coûter certainement: il affirme, à plusieurs reprises, que la

statuaire grecque n'a jamais été dépassée, et moi, je sens qu'elle l'a

été de cent coudées par Michel-Ange. Jamais, avant le _Moïse_ et la

chapelle des Médicis, la statuaire n'avait réalisé l'idée de la vie

divine dans la vie humaine avec cette sublimité. Il y a, entre

Michel-Ange et Phidias, la différence qui sépare l'idée chrétienne de

l'idée païenne; et, par une puissance et une universalité de génie

incomparables, Michel-Ange a résumé les deux idées, donnant à la forme

toutes les splendeurs de la matière, et à l'idée tout l'éclat du

rayonnement divin. Sur cette grande science, et sur cette large

compréhension qui font le style du monarque de la statuaire, plane

encore son individualité de penseur passionné; si bien que ses

personnages sont l'expression des choses du ciel comme celle des choses

de la terre, et encore celle de l'intelligence de Michel-Ange, à nulle

autre pareille, à nulle autre comparable dans le domaine de son art.

THÉODORE.--Mais où prends-tu que mon auteur n'apprécie pas Michel-Ange?

MOI.--Il ne le nomme nulle part, et à propos de statuaire, dans son

chapitre du _Sublime_, il cite un lion de Thorwaldsen. Ce lion, je ne le

connais pas et n'en dis point de mal; mais le _Moïse_! N'était-ce pas

l'occasion de dire qu'il est le prototype du sublime? J'ai peur que M.

Pictet ne le range dans les aberrations du génie.

THÉODORE.--Tu lui fais là un procès de tendance.

MOI.--Alors, je m'arrête, et après avoir fraternisé avec votre

satisfaction et votre admiration pour la partie du livre de M. Pictet

qui exprime, traduit et critique l'histoire de l'esthétique et celle de

l'art (chose bien difficile dans des bornes aussi restreintes que

colles, d'un cours contenu dans un volume, et pourtant excellemment

réussie), j'arrive à sa conclusion, qui peut-être satisfera mieux Julie

que son exposition. «Émanée, comme un pur rayon, de l'intelligence

suprême, l'idée de l'universalité du beau, dit M. Pictet, se révèle

d'abord dans la nature; puis reflétée par l'art, qui la dégage des

accidents de la matière, pour la ramener à sa pureté primitive, elle

éclate, sous mille formes diverses, au sein de l'humanité.»

--Attendez, dit Julie, voilà encore une définition, la définition de

l'art et de sa mission. C'est bien dit, mais je proteste si, par

_accidents de la matière_, M. Pictet entend, non-seulement les formes

individuelles qui ne réalisent pas le type de l'espèce à laquelle l'être

appartient, mais celles qui entrent en révolte contre le type général de

beauté défini, préconçu et arrêté par les esthétiques. Dans ce cas-là,

j'enverrais promener toute cette prétendue philosophie du beau, parce

qu'elle condamnerait la grenouille à être laide de par la Vénus de Milo,

et que la grenouille est aussi jolie dans son espèce que la plus grande

déesse dans la sienne. Il y a dans ces règles d'esthétique des choses

qui me paraissent dangereuses pour le progrès de l'art, et contre

lesquelles les réalistes ont le droit de réclamer: c'est qu'en partant

d'un prototype convenu pour déclarer inférieures toutes les autres idées

divines, on pousse des générations d'élèves à faire de l'art grec à

contre-sens et sans inspiration, et à dédaigner l'étude du vrai qui sert

de base à tout sentiment du beau. On ne dira jamais rien de plus juste

que ce vieil adage (de Platon, je crois), que le beau est la splendeur

du vrai.

LOUISE.--Moi, je suis de ton avis, chère fille: la laideur est une

création humaine, et l'antithèse nécessaire qu'elle apporte dans nos

conventions est inutile au procédé divin. Cette antithèse a été apportée

dans notre monde par les tâtonnements de la liberté de l'homme. Condamné

par ses instincts d'imitation à devenir créateur à son tour, l'homme

n'arrive à la notion du beau et du bien qu'en commençant par gâter

souvent l'oeuvre divine. Alors il essaye de choisir entre ce qu'il a

fait de bon et ce qu'il a fait de mauvais, et, au temps où nous sommes,

il se trompe encore à chaque instant et dans son oeuvre et dans son

jugement. Dieu, lui, n'a rien fait qui ne soit bien fait et qui ne

rentre dans l'harmonie générale. L'homme seul s'en écarte par ignorance

et par vanité. N'a-t-il pas réussi à se faire laid lui-même? Lui, le

chef-d'oeuvre de la création, il détruit, il avilit, il torture par tous

les moyens son propre type. C'est lui, l'ingrat, qui a fait entrer la

laideur dans son domaine et dans sa propre famille. Dès qu'il s'est vu

affermi dans sa royauté sur le reste du monde organique, il s'est

empressé de vivre en dehors des conditions naturelles. Ici trop de

paresse physique et de nourriture matérielle, de là l'obésité et toutes

ses disgrâces; là, trop de fatigue et de misère, c'est-à-dire la

maigreur et l'étiolement. Et puis, en haut comme en bas de la belle

échelle sociale inventée par lui, des excès de sentiment, d'intelligence

ou de sensualité; des désordres de vice ou de vertu; des abus de

jouissance et des abus d'austérité qui engendrent mille maladies et

mille difformités inconnues aux animaux sauvages et aux plantes libres.

De là la laideur qui se transmet à l'enfant dans le sein de sa mère,

même après des générations exemptes de misère ou de vice. L'homme s'en

prendra-t-il à Dieu de sa propre folie? Lui reprochera-t-il d'avoir

donné à la tortue des pieds trop courts et à l'araignée des jambes trop

longues, lui qui a réussi à introduire dans son propre type des

ressemblances monstrueuses avec toutes sortes d'animaux?

Vous avez d'autant plus raison, dis-je à la grand'mère que, pour être

logique avec son principe _qu'il y a du laid dans la création_[1], M.

Pictet pense rehausser le prix de la beauté en disant qu'elle est une

magnificence gratuite de la nature et une superfluité généreuse du

Créateur. Il en conclut que la laideur, chez l'homme, ne prouve rien

contre l'excellence des individus. Cela est certain; mais il aurait

peut-être dû nous dire qu'elle prouve beaucoup, qu'elle prouve tout, en

tant que solidarité contre notre race insensée. Elle est un sceau,

parfois indélébile, de quelque châtiment infligé à nos pères pour l'abus

qu'ils firent sans doute de la beauté primitive départie à tous. Dieu,

qui est bon parce qu'il est juste, ne permet pas que l'âme s'en ressente

au point d'être enchaînée et rabaissée au niveau de sa forme disgraciée,

mais elle souffre du poids de la laideur. L'intelligence en est

attristée, si cette laideur est infligée à un être raisonnable et

clairvoyant. Si, au contraire, elle est le partage d'un être vaniteux

qui s'ignore et se croit beau, elle le condamne à un profond ridicule,

et toute sa destinée sociale s'en ressent. Aimons donc beaucoup,

estimons infiniment les êtres humains qui supportent la laideur,

personnellement imméritée, sans amertume pusillanime et sans grotesque

illusion. En général, ces êtres-là sont si bien doués du côté de l'âme

ou de l'esprit, qu'un reflet de leur beauté intérieure rachète en eux la

sévérité des destinées et illumine leur visage d'une expression qui

arrive à plaire et à charmer autant, quelquefois plus, que la beauté.

[Note 1: Il le dit à regret avec mille ménagements. Il dit que la

Providence cache soigneusement les écarts de la nature aux regards de

l'homme; que ces écarts sont des exceptions, etc.]

Mais ne nous en faisons pas accroire. Quand nous devenons laid avant

l'âge, c'est souvent par notre faute, et quand nous naissons laids,

c'est par la faute de nos ascendants. Dans tous les cas, nous portons la

peine de nos erreurs ou de celles d'autrui, car la nature n'échappe pas,

comme la société, à la loi de solidarité. Si les maladies nous

défigurent, si la petite vérole a labouré de ses affreux stigmates tant

de beaux visages, c'est la faute de nos sciences, qui ne marchent pas

aussi vite que les fléaux qui nous atteignent. La laideur est donc une

plaie sociale, un fait purement humain. Elle n'est pas dans la création.

Tout être qui vit dans des conditions normales de son existence est beau

dans son espèce; et ce n'est que par analogie, c'est en voulant

_comparer_ ce que Dieu a simplement _distingué_, et _graduer_ ce qu'il

s'est contenté d'enchaîner, que nous sommes arrivés à critiquer avec

plus d'orgueil que de clairvoyance la création, l'idée divine elle-même.

--Nous nous entendons, dit Julie. Ce qui prouve bien que la laideur est

notre ouvrage, c'est qu'un chardonneret qui vit en liberté n'est pas

moins beau que tout autre chardonneret de son espèce, c'est qu'aucun

reptile ne louche, c'est qu'aucun pinson n'a la voix fausse, c'est qu'il

n'y a point de gazelle bossue.

--Mais le dromadaire a des bosses! s'écria Théodore, et vous ne sauriez

dire que le rhinocéros ou l'hippopotame soient d'agréables personnages!

JULIE.--Vous les trouvez affreux parce que vous avez toujours M. Apollon

dans vos verres de lunettes. Ces vieux types de la création primitive

ont leur caractère de puissance brutale ou terrible. Ils ressemblent à

des rochers ou à des troncs de plantes gigantesques; ils ne sont pas

mesquins, j'espère, ils réalisent pleinement leur type monumental; ils

expriment les idées violentes ou paisibles des premiers efforts de la

création organique; et j'aimerais mieux les avoir sans cesse devant les

yeux qu'un Cupidon ou un Zéphire sur un candélabre de l'Empire, ou qu'un

troubadour avec sa bachelette sur une pendule de la Restauration. Les

prétendus écarts de la création divine me jettent dans la rêverie ou

dans l'émotion; ils me font réfléchir ou trembler: mais vos objets

d'art manqués me rendraient imbécile.

--Allons, dit Louise qui écoutait Julie avec une complaisance

maternelle, tout en feuilletant le livre esthétique placé sur la table;

j'aime tes instincts, mais tu aurais tort d'attribuer à M. Pictet les

goûts contre lesquels tu déclames. Je vois, en lisant au hasard, des

pages superbes, et en voici une à la fin du livre qui doit clore la

discussion et te réconcilier avec lui:

«L'idée du beau est éternelle, et ses manifestations s'étendent à

l'infini dans l'espace et dans le temps. Nous sommes beaucoup trop

portés, quand il s'agit des choses divines, à en restreindre la

possession à nous-mêmes, à notre petite famille humaine, à notre petite

demeure terrestre. Nous oublions que nous ne sommes qu'un point dans

l'univers, qu'un instant dans l'éternité.... Qui nous dit que l'univers

ne renferme pas un nombre indéfini de natures diverses, d'organismes

vivants et expressifs, ayant tous leur beauté propre, infiniment

supérieure peut-être à ce que nous connaissons? Le nombre des arts que

nous cultivons est forcément limité par les conditions matérielles de

notre existence terrestre. Mais là où ces conditions seraient tout

autres, là où les données de la forme et de la matière se trouveraient

beaucoup plus riches ou plus dociles à l'action de l'intelligence, il

devrait naître autant d'arts nouveaux qu'il y aurait de combinaisons

nouvelles, et la possibilité de ces dernières n'a pas de bornes. Ainsi

chaque nature stellaire doit servir de base à un monde esthétique où

elle se reflète et s'idéalise; chaque planète doit avoir sa poésie,

comme elle a sans doute sa vie organique et intellectuelle.»

JULIE.--Certes, cette page est belle.

THÉODORE.--Tout l'ouvrage est beau; mais vous ne faites grâce à l'auteur

que parce qu'il consent à monter un instant votre _dada_ du monde

stellaire.

JULIE.--Mon _dada_! c'est ma religion, à moi, et l'abbé ne s'en

courrouce pas trop: je lui ai prouvé qu'en espérant parcourir tous ces

beaux habitacles des cieux, je ne faisais qu'étendre le domaine du

paradis.

THÉODORE.--Je ne nie pas votre hypothèse. Je suis de ceux qui ne nient

et n'affirment rien sans réflexion; mais je trouve que tous, ici, vous

vous préoccupez trop de ces aspirations locomotrices dans l'infini. Cela

vous fait oublier d'apprécier tranquillement et justement les données de

ce monde-ci, qu'il ne nous est pas permis de vouloir tant dépasser.

--Restez-y si bon vous semble, répondit Julie; moi je vous répondrai

avec Platon, avec Hugo et avec Michelet, par le cri de l'âme altérée de

lumière et de liberté: _Des ailes_!

Montfeuilly, 16 août 1856.

Autour de la table · 第 13 / 66 题