Non loin du village, il y avait un arbre, un nété solitaire d’où
pendaient des gousses allongées semblables à de grosses larmes noires.
C’est là que les Bayas ont creusé un grand trou pour Sama. Puis ils ont
enveloppé son corps avec une grande étoffe blanche qui m’était restée à
travers les vicissitudes de la route. Comme le soleil allait se lever,
ils portèrent l’enfant à la tombe; ils le mirent dans le trou, accroupi,
les mains aux genoux, la tête penchée sur la poitrine, et tournée vers
le soleil levant. Puis ils poussèrent la terre avec hâte et il n’y eut
plus que l’argile unie et grise, sans rien pour annoncer la mort et
prévenir le passant. Quand le soleil incendia l’Est de ses lueurs
rouges, les chants funèbres cessèrent et les Bayas se dispersèrent.
C’était l’heure de partir, mais, pendant qu’un boy sellait mon cheval,
je restais sous le grand nété qui allait abriter Sama pour toujours...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Combien de fois ai-je vu cela? Combien de fois ai-je entendu les
funèbres chants bayas? Combien d’hommes ai-je vu mourir, et j’avais un
cœur dur de soldat, cette volonté latente de ne pas ternir la beauté de
l’action par des sentimentalismes vains...
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Et ce jour-là, j’étais triste et veule et lâche et las...
Fuir! Fuir! Atteindre Léré... Là je trouverai sans doute un camarade. On
parlera du service et on racontera des histoires de chasse, et les
découragements de la route ne seront plus.
Je marche à pied très vite. Léré est loin. Un petit vent de jeunesse et
de douceur circule dans l’air léger. Une odeur exquise et délicate
s’exhale de l’herbe courte. Quelquefois, un acacia épineux, quelques
ronces, et c’est tout.
Mais je ne quitte pas des yeux la grande ligne pure de l’horizon qui
ondule comme une grande houle marine. On cherche un point de repère,
tout là-bas, sur la mouvante circonférence. Puis on atteint la ligne qui
nous encerclait tout à l’heure. Une autre ondulation émerge au loin et
c’est toujours pareil, la terre, le ciel, presque fondus dans la même
nuance tendre. Je pense à cela seulement, que peut-être, derrière le
prochain horizon, apparaîtra un paysage nouveau et merveilleux. Mais
non! C’est la même ligne, éternellement, sans espoir d’autre chose, sans
répit... Le soleil monte... monte... Il est presque au zénith... Le
large lit sablonneux d’une rivière à sec, et puis c’est encore
l’éternelle argile qui semble crépiter sous le feu ardent du soleil.
Fuir!... Fuir!... Le soleil commence à redescendre lentement vers notre
gauche. De temps en temps, on rencontre des points d’eau, de petits
puits où les hommes se penchent pour boire avidement. Des petites
bourgades de terre, Dagon, Bikouloum, stagnent parmi la solitude
embrasée. Comme d’impénétrables termitières, les châteaux-forts
surgissent aux creux des plissements monotones de la plaine. Un peu de
vie agricole et familiale y végète. Les grands bœufs bossus paissent aux
entours des maisons. Des cactus sombres se pressent par endroits. Le
soleil, maintenant très bas, nage dans une buée légère faite de lumière
rose. Toute chose s’enveloppe de brouillard, irradié de clarté diffuse.
D’une dernière ondulation, nous sommes descendus dans une immense plaine
herbeuse. A notre gauche se dessine une petite colline qui vient mourir
en pente douce près du sentier tandis que là-bas, vers le Nord-Est,
s’étire une mince ligne d’argent bordée de rose. Je devine le lac de
Tréné. Léré bientôt! L’oubli de la grande paix! L’oubli!...
Il fait presque nuit. On marche longtemps, encore. On ne pense plus à
rien, anéanti par douze heures d’implacable soleil. Soudain, un nom
traverse ma mémoire: Sama! Comme il est loin déjà! Comme il n’est plus!
Mais voici apparaître, dans l’ombre, des fermes moundangs largement
établies aux flancs à peine inclinés de faibles coteaux. De longs
troupeaux mugissent vers la ville prochaine... Puis une vision douce:
une rivière aux plages sablonneuses où s’ébattent d’innombrables
indigènes. Les uns portent des amphores qu’ils emplissent d’eau.
D’autres se baignent dans l’eau dorée à peine par un ultime rayon. Ils
semblent de petites figurines qui dansent dans un idéal décor. Nul
bruit, mais seulement un murmure indistinct qui semble venir de loin...
Sur la rive adverse, au sommet de la colline, s’étale une grande case à
toit de chaume.
C’est fini, nous sommes au bord du Mayo Kabi et c’est Léré... Comme tout
le passé est affreusement mort, déjà...