II

Cela m’étonna longtemps de voir l’apparence de solitude de ces contrées

désolantes. Et pourtant une vie immense et profonde anime les pentes

douces des collines. Au flanc des vallées, des villages s’accrochent,

pleins de chansons et de soleil. Dans les ondulations grises des

lointains, il y a des douleurs et des joies. Il y a d’innombrables

existences parmi cette mort. Dans les herbes ou dans les bois, vous

marchez pendant des heures sans que rien d’humain ne monte vers vous de

ces herbes ni de ces bois. Puis, tout à coup, le chant d’un coq... Des

cases surgissent hors des bananiers. Vous voyez des hommes qui causent,

accroupis devant une bûche qui fume. Une femme berce son enfant en

chantant son éternelle mélopée en mineur. Subitement, vous apercevez

toute une vie facile et familière. C’est un peu l’impression que l’on

éprouverait à rentrer dans une serre chaude, tandis qu’il ferait très

froid au dehors.

Il est, dit M. Barrès, des prières qui ne se rencontrent pas. Je crains,

hélas! que nos prières ne se rencontrent jamais avec celles des hommes

noirs. Je crains de ne jamais rencontrer leurs âmes étranges et

inachevées. Je crains que nous n’allions toujours parallèlement... Pour

nous, notre soin le plus constant et notre plus cher travail a été de

forcer le mystère de ces hommes, que, pendant de longs mois, nous avons

appris à aimer. Nous avons presque toujours échoué. Parfois, pourtant,

d’un geste, d’une attitude entrevue au détour d’un chemin, de moins

encore, nous avons retiré d’utiles enseignements. Assez peut-être pour

avoir soupçonné un peu de beauté neuve, un peu d’inattendue

sentimentalité.

A deux jours de marche du village de N’Gombo, où fut, si j’ose dire, ma

première hypostase africaine, on rencontre le gros centre de Bania, qui

est en quelque manière la porte d’entrée du pays baya. Mais il est

difficile de dire ce qu’est le pays baya et d’en préciser les limites.

On peut admettre que du 4e parallèle, au Sud, jusqu’au 7e parallèle, au

Nord, du 12e degré de longitude Est de Paris, jusqu’au 15e degré, l’on

rencontre des Bayas.

Mais il y eut dans ce pays de si nombreux mouvements de races et de

peuples divers, des rencontres ethniques si curieuses, que la place des

tribus proprement bayas reste difficile à préciser. On a émis cette

hypothèse que les Bayas, autrefois peuple nomade et pasteur, avaient été

poussés par les invasions foulbés vers les bords de la Mambéré et de la

Nana où l’impénétrable forêt les aurait contraints à abandonner leurs

troupeaux. Mais ceci est de l’histoire très ancienne. Dans des temps

plus récents, d’autres peuples sont venus s’installer dans le cœur même

du pays baya. Ce sont les Kakas qui occupent la haute Batouri. Ce sont

les Yanghérés, partis autrefois du Dar Banda et qui, arrêtés et

repoussés par la conquête foulbé, furent réduits à se disperser et à

s’installer en îlots, parmi des peuples mieux organisés et plus forts.

C’est ainsi que l’on rencontre des Yanghérés sur la Batouri, au nord de

Bania, entre le Mambéré et la Mbaéré, plus haut encore, sur la haute

Nioy et la haute Ouam. Enfin il importe de distinguer chez les Bayas

deux races très distinctes, les Bayas du Sud et les Bayas du Nord qui ne

parlent pas la même langue, et n’ont à tous les points de vue que peu de

caractères communs.

Terres de soleil et de sommeil · 第 7 / 54 题