Cela m’étonna longtemps de voir l’apparence de solitude de ces contrées
désolantes. Et pourtant une vie immense et profonde anime les pentes
douces des collines. Au flanc des vallées, des villages s’accrochent,
pleins de chansons et de soleil. Dans les ondulations grises des
lointains, il y a des douleurs et des joies. Il y a d’innombrables
existences parmi cette mort. Dans les herbes ou dans les bois, vous
marchez pendant des heures sans que rien d’humain ne monte vers vous de
ces herbes ni de ces bois. Puis, tout à coup, le chant d’un coq... Des
cases surgissent hors des bananiers. Vous voyez des hommes qui causent,
accroupis devant une bûche qui fume. Une femme berce son enfant en
chantant son éternelle mélopée en mineur. Subitement, vous apercevez
toute une vie facile et familière. C’est un peu l’impression que l’on
éprouverait à rentrer dans une serre chaude, tandis qu’il ferait très
froid au dehors.
Il est, dit M. Barrès, des prières qui ne se rencontrent pas. Je crains,
hélas! que nos prières ne se rencontrent jamais avec celles des hommes
noirs. Je crains de ne jamais rencontrer leurs âmes étranges et
inachevées. Je crains que nous n’allions toujours parallèlement... Pour
nous, notre soin le plus constant et notre plus cher travail a été de
forcer le mystère de ces hommes, que, pendant de longs mois, nous avons
appris à aimer. Nous avons presque toujours échoué. Parfois, pourtant,
d’un geste, d’une attitude entrevue au détour d’un chemin, de moins
encore, nous avons retiré d’utiles enseignements. Assez peut-être pour
avoir soupçonné un peu de beauté neuve, un peu d’inattendue
sentimentalité.
A deux jours de marche du village de N’Gombo, où fut, si j’ose dire, ma
première hypostase africaine, on rencontre le gros centre de Bania, qui
est en quelque manière la porte d’entrée du pays baya. Mais il est
difficile de dire ce qu’est le pays baya et d’en préciser les limites.
On peut admettre que du 4e parallèle, au Sud, jusqu’au 7e parallèle, au
Nord, du 12e degré de longitude Est de Paris, jusqu’au 15e degré, l’on
rencontre des Bayas.
Mais il y eut dans ce pays de si nombreux mouvements de races et de
peuples divers, des rencontres ethniques si curieuses, que la place des
tribus proprement bayas reste difficile à préciser. On a émis cette
hypothèse que les Bayas, autrefois peuple nomade et pasteur, avaient été
poussés par les invasions foulbés vers les bords de la Mambéré et de la
Nana où l’impénétrable forêt les aurait contraints à abandonner leurs
troupeaux. Mais ceci est de l’histoire très ancienne. Dans des temps
plus récents, d’autres peuples sont venus s’installer dans le cœur même
du pays baya. Ce sont les Kakas qui occupent la haute Batouri. Ce sont
les Yanghérés, partis autrefois du Dar Banda et qui, arrêtés et
repoussés par la conquête foulbé, furent réduits à se disperser et à
s’installer en îlots, parmi des peuples mieux organisés et plus forts.
C’est ainsi que l’on rencontre des Yanghérés sur la Batouri, au nord de
Bania, entre le Mambéré et la Mbaéré, plus haut encore, sur la haute
Nioy et la haute Ouam. Enfin il importe de distinguer chez les Bayas
deux races très distinctes, les Bayas du Sud et les Bayas du Nord qui ne
parlent pas la même langue, et n’ont à tous les points de vue que peu de
caractères communs.