I
Je dois confesser que pendant le temps que je passai en Afrique, le
désordre de mes sensations fut extrême. Je n’arrivai point dès le début
à donner un sens à cette terre vénérable.
Le 15 septembre 1906, mon chef et ses compagnons débarquaient à Matadi,
au fond de l’estuaire du Congo. Quelques jours après, nous naviguions
sur le vapeur _Valérie_ qui devait nous conduire, en remontant le Congo
et la Sangha, jusqu’au village de Nola. Je songeais alors à la
difficulté qu’il y a à se faire en Afrique une âme africaine. Perdu
parmi l’immensité du fleuve, où stagnent, dans l’or du couchant, des
îles roses, et, plus tard, entre les rives sylvestres de la Sangha,
j’admirais, sans être ému.
Je résolus de m’abandonner, sans réfléchir, au charme, empli de mystère,
de la brousse. La simplicité apparente recèle là-bas une complexité
profonde à laquelle, dans le début, on ne prend pas garde. Les hommes
sont divers, insaisissables dans leur âme profonde et lointaine. Les
paysages nous disent des choses nouvelles qu’il faut savoir entendre.
C’est sans hâte qu’il convient de pénétrer des intimités aussi neuves.
Je voulus une découverte prudente et classer seulement, en amateur, les
quotidiennes émotions. Je voulus jouir, sans plus, de cette beauté
inattendue où se mêlait parfois de la tristesse.
La navigation s’arrête à Nola. Le 2 novembre, nous quittions ce poste
pour remonter, à travers la forêt, jusqu’à Bania. Partis le matin au
petit jour, nous arrivions vers midi au village de N’Gombo.
N’Gombo ne compte guère qu’une quinzaine de cases bâties dans une courte
éclaircie de la forêt. Vers le sud, on constate une forte colline
dénudée et rocheuse, d’aspect aimable pourtant, et qu’un bouquet de bois
couronne à son sommet. Bien que la pente soit rude et qu’un orage
prochain rende la chaleur excessive, on consent volontiers à l’ascension
de cette colline pour le plaisir de dominer l’écrasante et perpétuelle
forêt vierge que l’on avait subie pendant les longues heures de la
matinée. D’en haut, le spectacle n’est point singulier ni surprenant.
Mais l’on ne saurait en imaginer de plus navrant ni de plus dissolvant.
L’horizon quadruple n’est qu’un édredon de verdure; nous pouvons mesurer
du regard l’immensité d’où nous venons de sortir. Seulement, par
endroits, des pentes herbeuses, où s’accrochent des masses de granit,
font de la sauvagerie triste et de la douceur. Les nuages bas dessinent
des poches au-dessus des futaies, et, vers l’Est, il doit pleuvoir.
Une menace de tornade ne va point sans quelque énervement. Pourtant, à
cette heure, nous éprouvons autre chose, plus que cet énervement, ou
peut-être moins encore: une sensation très confuse qui nous entre dans
la peau et nous cloue là. Cette nature nous dispense une sorte de
lassitude animale qui est aussi un inexprimable découragement. La
fatigue de la journée, la dispersion trop grande du paysage,
l’électricité latente inclinent à la torpeur douloureuse et sans rêve.
Une sorte d’hébétude nous navre, l’hébétude qui suivrait une grande
fatigue amoureuse. Nous n’eussions jamais cru qu’un paysage pût faire
mal à ce point. La pluie tombe là-bas, très loin. Les contours des
choses sont mous, comme dans un mauvais tableau. Tout se tait et ce
silence est un drame.
C’est le silence unique de l’Afrique. Il semble une grande attitude de
néant. Nos campagnes ne savent pas se taire. Elles sont emplies toujours
de bourdonnements ailés, et de murmures confus. Les matins y ont
d’immenses frémissements; les crépuscules chantent doucement à l’âme
attentive.
Ici, le silence est énorme, total et, malgré qu’il interdise une
certaine intimité que nous cherchions, il est bien le charme subtil et
malfaisant de ce pays.
Il faut y prendre garde. Cette grande paix, sans un tressaillement de
lumière, cette paix sans vie où nulle caresse ne vibre, où nulle aile ne
palpite, où nul mouvement ne se décèle, empêchera l’effusion des cœurs
et ce mysticisme, dont, peut-être, dans le secret de nous-mêmes, nous
souhaitions être les victimes. Aucune pitié ne s’affirme vers nous.
Aucune intention humaine. Désormais seules, nos consciences auront des
égoïsmes renaissants et ressusciteront les orgueils d’autrefois; nous ne
saurons plus éprouver ce délicieux épanchement de l’être, cette
panthéistique douceur qui est le charme de nos pays. On ne saurait
imaginer une terre plus dépourvue de métaphysique que celle-ci. La
fatigue de vivre, qu’il fallait fuir, s’augmentera de toute la fatigue
de ces paysages de mort entrevus. De ne pouvoir s’entretenir
familièrement avec tout cela qui nous est étranger et lointain, nous
connaîtrons des inquiétudes nouvelles. De trop vivre parmi tout cela qui
est sans passé, nous apprendrons que rien n’est, sinon la minute ailée
dont le passage nous laisse, avec un peu d’insouciance stoïque, un
infini de détresse...