Dès le lendemain, Christian XVI, dans son fauteuil de malade, présidait le
conseil des ministres. Son état s'était amélioré, il pouvait mouvoir les
doigts et l'avant-bras et, bien que sa voix restât faible et sa langue
lourde, parler de manière à se faire entendre. Surtout sa forte volonté,
réveillée par la nécessité d'un devoir pressant, soutenait son corps
moribond.
--Dieu m'éprouve, messieurs, et de toutes façons. Dans la retraite où
j'attendais le suprême repos, il m'a frappé des plus rudes coups qui
puissent atteindre un père et un roi, et on dirait qu'il n'a différé ma
mort et ne m'a rendu une ombre de vie que pour que je sentisse mieux le
poids de sa main... Mais faisons notre devoir.
Il félicita le général de Kersten de son énergie, suspendit douze journaux,
ordonna des perquisitions chez les chefs des divers partis
révolutionnaires, en fit emprisonner quelques-uns et consigna jusqu'à
nouvel ordre la garnison de Marbourg.
Puis il déclara que la nouvelle Chambre serait élue et convoquée dans le
plus bref délai. «Vu le malheur des temps», il faisait aux «idées
nouvelles» ce sacrifice considérable et ne jugeait pas à propos d'user de
son autorité souveraine pour défaire ce qui avait été fait par son fils
aîné. Il chargerait le comte de Moellnitz de former un nouveau ministère.
Dès que ce ministère serait constitué, le roi abdiquerait en faveur de son
petit-fils.
En attendant, il poussa vigoureusement l'instruction de l'«affaire
d'Orsova». Ce mystère passionnait le public. Le roi avait d'abord compté
que la mort des deux princes, encore que l'un fût méprisé et l'autre
devenu impopulaire, produirait un grand mouvement de pitié et
d'indignation, dont bénéficieraient la cause royale et les intérêts
conservateurs. En réalité, la première émotion calmée, le peuple éprouva
surtout un sentiment de curiosité badaude et ne vit guère dans le double
régicide qu'un «fait divers» exceptionnel; mais l'effet de cette curiosité
fut précisément celui que le roi avait attendu d'un autre sentiment. Toute
l'Alfanie oublia pendant quinze jours les questions politiques et sociales
et laissa son gouvernement à peu près tranquille.
Soit habileté, soit conviction, le roi avait émis l'hypothèse d'un
guet-apens socialiste, et l'enquête fut dirigée d'après cette idée
préconçue. Les faits semblèrent d'abord s'y ajuster. Mais on ne pouvait
les révéler au public sans lui apprendre en même temps certaines
particularités secrètes de la vie des deux princes, ni dénoncer les
ennemis de l'État sans laisser deviner les faiblesses privées de leurs
victimes. Le roi consentit sans hésitation à ce que les voiles fussent du
moins soulevés à demi, persuadé qu'un intérêt supérieur lui commandait de
braver, en cette circonstance, l'injurieuse indiscrétion des commentaires
publics.
Les journaux de Marbourg publièrent donc successivement les notes
suivantes:
«L'instruction de l'affaire d'Orsova a fait un grand pas. Nous avons dit
que le château était habité par une certaine comtesse Leïlof, disparue
depuis l'attentat. Or il est établi que la comtesse Leïlof n'était autre
que mademoiselle Frida de Thalberg, demoiselle d'honneur de Son Altesse
Royale la princesse Wilhelmine. Le prince Hermann témoignait à
mademoiselle de Thalberg une sympathie particulière, sympathie facile à
comprendre si l'on songe que cette jeune fille était la petite-nièce du
marquis de Frauenlaub, ancien gouverneur du prince, et que, brouillée avec
son grand-oncle et réfugiée à Paris avec sa mère, le prince Hermann l'y
avait rencontrée, l'avait réconciliée avec son vieux parent et introduite
lui-même à la cour. Il avait pour elle l'affection qu'on a souvent pour
les personnes à qui l'on a rendu de grands services. Il ignorait, ou il
voulait oublier, que mademoiselle de Thalberg était la petite-fille du
conspirateur Kariskine, qu'elle s'était liée, à Paris, avec la trop
fameuse Audotia Latanief, et qu'elle était restée imbue, même dans sa
nouvelle situation, des idées les plus subversives.
«Son Altesse Royale avait bien mal placé son affection. Il est maintenant
évident que Frida, qui avait conservé des relations avec les fractions les
plus avancées du parti socialiste, a lâchement trahi son royal protecteur
et l'a attiré, sous quelque prétexte, au château d'Orsova pour le livrer
aux assassins. On a trouvé dans les papiers de mademoiselle de Thalberg
une lettre d'Audotia Latanief qui lui annonçait sa visite pour le jour
même où les deux crimes ont été commis.
«Frida de Thalberg et Audotia Latanief sont activement recherchées.»
* * * * *
«Les charges s'accumulent contre Audotia Latanief. Le revolver retrouvé
sous un des meubles du salon a été reconnu par un armurier de Marbourg
pour avoir été vendu par lui, il y a quinze jours, à une femme dont le
signalement répondait à celui d'Audotia Latanief. Une femme répondant au
même signalement a été vue le jour du crime, vers trois heures de
l'après-midi, dans une auberge isolée située sur la route forestière de
Kirchdorf à Steinbach.»
* * * * *
«Audotia Latanief a été arrêtée, hier soir, dans l'hôtel garni qu'elle
habitait à Marbourg, rue des Saulaies, et où elle avait eu la singulière
imprudence de rentrer. Elle n'a opposé aucune résistance aux agents et
s'est contentée de dire: «Je vous attendais: c'est bien.» Interrogée par
le juge d'instruction, elle n'a cessé de faire montre du plus odieux
cynisme. Elle a avoué qu'elle avait rendu visite à mademoiselle de
Thalberg le jour du crime et que le revolver retrouvé dans le salon était
le sien. Elle a ajouté qu'elle approuvait l'assassinat du prince Hermann,
mais elle a nié en être l'auteur. Vers la fin de l'interrogatoire, elle a
supplié qu'on lui donnât des nouvelles de sa jeune amie et, comme on ne
lui répondait pas, elle s'est mise à fondre en larmes.
«On n'a pu, jusqu'ici, retrouver les traces de Frida de Thalberg.»
* * * * *
«Il paraît évident, en dépit des dénégations d'Audotia, si peu compatibles
avec ses aveux partiels, que c'est bien elle qui a assassiné le prince
Hermann. A-t-elle eu d'autres complices que Frida? On le saura bientôt,
car ceux des chefs du parti révolutionnaire qui passaient pour être
particulièrement liés avec Audotia ont été mis en état d'arrestation.
«Pour le prince Otto, il est infiniment probable que son meurtrier n'est
autre que le garde-chasse Günther. Les antécédents de cet ancien soldat
sont irréprochables; mais il était dévoué corps et âme à mademoiselle de
Thalberg, et il n'est pas impossible qu'il ait, en cette occasion, poussé
l'obéissance jusqu'au crime. D'ailleurs, il ignorait peut-être le nom de
la victime qui lui a été désignée.
«La balle qui a frappé le prince Otto est du même calibre que le fusil
dont le vieux garde se servait habituellement. Sans doute, on n'a retrouvé
aucune tache de sang dans les vêtements de Günther, bien qu'il ait dû
traîner sa victime à plus de cent mètres de l'endroit où il l'avait
abattue. Mais la blessure du prince Otto a fort peu saigné, et, d'ailleurs,
Günther a eu toute la nuit pour faire disparaître les vêtements qu'il
portait au moment du crime.
«D'après l'avis des médecins, la mort du prince Otto a dû être postérieure
à celle de son frère. On suppose que le prince Otto était parvenu à
s'échapper de la maison scélérate et que Günther, qui faisait sentinelle à
l'extérieur, a pu l'atteindre alors qu'il s'enfuyait à travers le jardin.
«Mais par quels moyens le prince Otto avait-il pu être attiré, à cette
heure tardive, dans cette habitation écartée? Il ne faut pas oublier que
le prince, qui était la simplicité même, aimait, à l'exemple de son aïeul
Christian XII le Bien-Aimé, à se mêler secrètement aux foules populaires
et y cherchait quelquefois d'innocentes aventures. On a découvert que, la
veille du forfait, il avait assisté incognito aux réjouissances publiques
de la fête de Steinbach et qu'il y avait lié connaissance avec la
petite-fille du garde. Ajoutons que les moeurs de celle-ci étaient
notoirement déplorables. Quel piège a pu tendre la rouerie de cette fille
à la bonhomie indulgente du prince? C'est ce qu'on ne sait pas encore.
«Jusqu'ici, Günther et Kate se sont enfermés dans un mutisme de brutes. On
espère que la solitude aura raison de cet entêtement.
«Quant à Frida de Thalberg, on a des raisons sérieuses de la croire
réfugiée à Londres ou à Paris.»
* * * * *
Telle était l'interprétation officielle du «mystère d'Orsova». Elle ne
satisfaisait qu'à demi le vieux roi. Cette invention d'un «guet-apens»
socialiste soutenait mal l'examen, prêtait à trop d'objections quand on
voulait la préciser. Peut-être la coïncidence mélodramatique des deux
meurtres n'était-elle, après tout, qu'un effet du hasard? Chaque meurtre
devait alors s'expliquer séparément. Christian était tenté de croire
qu'Audotia disait la vérité lorsqu'elle niait avoir assassiné le prince
Hermann. Quel intérêt avait-elle à s'obstiner dans des dénégations qui ne
sauveraient point sa tête, puisqu'elle se reconnaissait complice de fait
et de désir et que cela suffirait pour sa condamnation à mort? D'autre
part, la correspondance de Frida et d'Hermann, que le roi avait entre les
mains, éloignait l'idée que mademoiselle de Thalberg eût tué son
platonique amant par fanatisme révolutionnaire. Pourtant, selon toute
apparence, l'assassin, c'était elle. Fallait-il donc supposer chez Frida
quelque accès de jalousie meurtrière? Ou bien Hermann, fatigué de la
spiritualité de cette liaison, avait-il voulu faire violence à son amie,
et cette étrange fille avait-elle, contre l'homme qu'elle adorait, défendu
sa vertu à coups de revolver?
Le meurtre d'Otto s'expliquait plus aisément. Le roi connaissait les
moeurs secrètes de son fils cadet et son goût des basses aventures. Une
balle envoyée par un amant de coeur, garçon de ferme ou palefrenier, avait
fort bien pu l'abattre au sortir de quelque crapuleux rendez-vous avec la
petite-fille du garde-chasse... Donc, nul lien entre les deux assassinats,
sinon cette extraordinaire coïncidence de temps et de lieu. Mais, si cette
rencontre n'était point l'effet d'une machination humaine, le pieux
souverain était tout près d'y reconnaître l'intervention d'une volonté
divine dont il adorait les desseins. C'était afin de s'y conformer qu'il
gardait pour lui ses suppositions et qu'il maintenait énergiquement
l'enquête dans la direction où il l'avait d'abord engagée. Assurément, la
Providence avait permis la mort des deux princes pour lui fournir des
armes contre les ennemis de la société et pour qu'il pût sauver encore ce
qu'avait si gravement compromis la faiblesse ou l'indignité de ses fils...
* * * * *
Cependant, Audotia, dans sa prison, était fort malheureuse. Elle était
persuadée que c'était Frida qui avait tué le prince Hermann, et elle la
bénissait et elle la glorifiait dans son coeur. Mais, en même temps, elle
ne pouvait se consoler de l'avoir perdue. Elle découvrait en elle-même une
maternité dont elle n'avait pas auparavant soupçonné la profondeur, et,
pour la première fois, elle craignait d'aimer une personne autant que
l'humanité.
Dans la nuit qui avait suivi sa visite à Orsova, puis toute la journée du
lendemain, elle avait vainement attendu sa jeune amie. La nouvelle du
double meurtre l'avait d'abord comblée de joie: elle croyait le peuple
prêt à saisir cette occasion de se soulever et de proclamer la République.
Mais elle comptait sans le réveil de Christian XVI. Rentrée à Marboung,
elle y avait trouvé le parti hésitant, intimidé par les mesures de rigueur
que le vieux roi avait décrétées, et la majorité du peuple amusée par ce
crime célèbre comme par un roman-feuilleton qui serait «arrivé» et plus
curieuse de suivre au jour le jour l'instruction de cette «ténébreuse
affaire» que disposée à en profiter pour s'affranchir.
Ainsi, l'acte héroïque de la fille de son âme, et peut-être sa mort (car
elle ne doutait presque plus du suicide de Frida) allaient être inutiles à
la sainte cause! Cette pensée que Frida était morte par elle, et morte en
vain, la torturait. Sa foi n'en était pas ébranlée: si «les temps»
n'étaient pas venus encore, ils viendraient, rien n'était plus sûr. Mais
elle se sentait frappée au coeur et n'avait plus le courage d'agir. Et
c'est pourquoi un soir, non point désespérée, mais horriblement lasse,
elle était remontée chez elle pour y attendre les hommes de la police.
Et, dans sa cellule, elle passait ses journées à tricoter des bas et des
petits jupons de laine pour les enfants des détenues.