XXXI

Dès le lendemain, Christian XVI, dans son fauteuil de malade, présidait le

conseil des ministres. Son état s'était amélioré, il pouvait mouvoir les

doigts et l'avant-bras et, bien que sa voix restât faible et sa langue

lourde, parler de manière à se faire entendre. Surtout sa forte volonté,

réveillée par la nécessité d'un devoir pressant, soutenait son corps

moribond.

--Dieu m'éprouve, messieurs, et de toutes façons. Dans la retraite où

j'attendais le suprême repos, il m'a frappé des plus rudes coups qui

puissent atteindre un père et un roi, et on dirait qu'il n'a différé ma

mort et ne m'a rendu une ombre de vie que pour que je sentisse mieux le

poids de sa main... Mais faisons notre devoir.

Il félicita le général de Kersten de son énergie, suspendit douze journaux,

ordonna des perquisitions chez les chefs des divers partis

révolutionnaires, en fit emprisonner quelques-uns et consigna jusqu'à

nouvel ordre la garnison de Marbourg.

Puis il déclara que la nouvelle Chambre serait élue et convoquée dans le

plus bref délai. «Vu le malheur des temps», il faisait aux «idées

nouvelles» ce sacrifice considérable et ne jugeait pas à propos d'user de

son autorité souveraine pour défaire ce qui avait été fait par son fils

aîné. Il chargerait le comte de Moellnitz de former un nouveau ministère.

Dès que ce ministère serait constitué, le roi abdiquerait en faveur de son

petit-fils.

En attendant, il poussa vigoureusement l'instruction de l'«affaire

d'Orsova». Ce mystère passionnait le public. Le roi avait d'abord compté

que la mort des deux princes, encore que l'un fût méprisé et l'autre

devenu impopulaire, produirait un grand mouvement de pitié et

d'indignation, dont bénéficieraient la cause royale et les intérêts

conservateurs. En réalité, la première émotion calmée, le peuple éprouva

surtout un sentiment de curiosité badaude et ne vit guère dans le double

régicide qu'un «fait divers» exceptionnel; mais l'effet de cette curiosité

fut précisément celui que le roi avait attendu d'un autre sentiment. Toute

l'Alfanie oublia pendant quinze jours les questions politiques et sociales

et laissa son gouvernement à peu près tranquille.

Soit habileté, soit conviction, le roi avait émis l'hypothèse d'un

guet-apens socialiste, et l'enquête fut dirigée d'après cette idée

préconçue. Les faits semblèrent d'abord s'y ajuster. Mais on ne pouvait

les révéler au public sans lui apprendre en même temps certaines

particularités secrètes de la vie des deux princes, ni dénoncer les

ennemis de l'État sans laisser deviner les faiblesses privées de leurs

victimes. Le roi consentit sans hésitation à ce que les voiles fussent du

moins soulevés à demi, persuadé qu'un intérêt supérieur lui commandait de

braver, en cette circonstance, l'injurieuse indiscrétion des commentaires

publics.

Les journaux de Marbourg publièrent donc successivement les notes

suivantes:

«L'instruction de l'affaire d'Orsova a fait un grand pas. Nous avons dit

que le château était habité par une certaine comtesse Leïlof, disparue

depuis l'attentat. Or il est établi que la comtesse Leïlof n'était autre

que mademoiselle Frida de Thalberg, demoiselle d'honneur de Son Altesse

Royale la princesse Wilhelmine. Le prince Hermann témoignait à

mademoiselle de Thalberg une sympathie particulière, sympathie facile à

comprendre si l'on songe que cette jeune fille était la petite-nièce du

marquis de Frauenlaub, ancien gouverneur du prince, et que, brouillée avec

son grand-oncle et réfugiée à Paris avec sa mère, le prince Hermann l'y

avait rencontrée, l'avait réconciliée avec son vieux parent et introduite

lui-même à la cour. Il avait pour elle l'affection qu'on a souvent pour

les personnes à qui l'on a rendu de grands services. Il ignorait, ou il

voulait oublier, que mademoiselle de Thalberg était la petite-fille du

conspirateur Kariskine, qu'elle s'était liée, à Paris, avec la trop

fameuse Audotia Latanief, et qu'elle était restée imbue, même dans sa

nouvelle situation, des idées les plus subversives.

«Son Altesse Royale avait bien mal placé son affection. Il est maintenant

évident que Frida, qui avait conservé des relations avec les fractions les

plus avancées du parti socialiste, a lâchement trahi son royal protecteur

et l'a attiré, sous quelque prétexte, au château d'Orsova pour le livrer

aux assassins. On a trouvé dans les papiers de mademoiselle de Thalberg

une lettre d'Audotia Latanief qui lui annonçait sa visite pour le jour

même où les deux crimes ont été commis.

«Frida de Thalberg et Audotia Latanief sont activement recherchées.»

* * * * *

«Les charges s'accumulent contre Audotia Latanief. Le revolver retrouvé

sous un des meubles du salon a été reconnu par un armurier de Marbourg

pour avoir été vendu par lui, il y a quinze jours, à une femme dont le

signalement répondait à celui d'Audotia Latanief. Une femme répondant au

même signalement a été vue le jour du crime, vers trois heures de

l'après-midi, dans une auberge isolée située sur la route forestière de

Kirchdorf à Steinbach.»

* * * * *

«Audotia Latanief a été arrêtée, hier soir, dans l'hôtel garni qu'elle

habitait à Marbourg, rue des Saulaies, et où elle avait eu la singulière

imprudence de rentrer. Elle n'a opposé aucune résistance aux agents et

s'est contentée de dire: «Je vous attendais: c'est bien.» Interrogée par

le juge d'instruction, elle n'a cessé de faire montre du plus odieux

cynisme. Elle a avoué qu'elle avait rendu visite à mademoiselle de

Thalberg le jour du crime et que le revolver retrouvé dans le salon était

le sien. Elle a ajouté qu'elle approuvait l'assassinat du prince Hermann,

mais elle a nié en être l'auteur. Vers la fin de l'interrogatoire, elle a

supplié qu'on lui donnât des nouvelles de sa jeune amie et, comme on ne

lui répondait pas, elle s'est mise à fondre en larmes.

«On n'a pu, jusqu'ici, retrouver les traces de Frida de Thalberg.»

* * * * *

«Il paraît évident, en dépit des dénégations d'Audotia, si peu compatibles

avec ses aveux partiels, que c'est bien elle qui a assassiné le prince

Hermann. A-t-elle eu d'autres complices que Frida? On le saura bientôt,

car ceux des chefs du parti révolutionnaire qui passaient pour être

particulièrement liés avec Audotia ont été mis en état d'arrestation.

«Pour le prince Otto, il est infiniment probable que son meurtrier n'est

autre que le garde-chasse Günther. Les antécédents de cet ancien soldat

sont irréprochables; mais il était dévoué corps et âme à mademoiselle de

Thalberg, et il n'est pas impossible qu'il ait, en cette occasion, poussé

l'obéissance jusqu'au crime. D'ailleurs, il ignorait peut-être le nom de

la victime qui lui a été désignée.

«La balle qui a frappé le prince Otto est du même calibre que le fusil

dont le vieux garde se servait habituellement. Sans doute, on n'a retrouvé

aucune tache de sang dans les vêtements de Günther, bien qu'il ait dû

traîner sa victime à plus de cent mètres de l'endroit où il l'avait

abattue. Mais la blessure du prince Otto a fort peu saigné, et, d'ailleurs,

Günther a eu toute la nuit pour faire disparaître les vêtements qu'il

portait au moment du crime.

«D'après l'avis des médecins, la mort du prince Otto a dû être postérieure

à celle de son frère. On suppose que le prince Otto était parvenu à

s'échapper de la maison scélérate et que Günther, qui faisait sentinelle à

l'extérieur, a pu l'atteindre alors qu'il s'enfuyait à travers le jardin.

«Mais par quels moyens le prince Otto avait-il pu être attiré, à cette

heure tardive, dans cette habitation écartée? Il ne faut pas oublier que

le prince, qui était la simplicité même, aimait, à l'exemple de son aïeul

Christian XII le Bien-Aimé, à se mêler secrètement aux foules populaires

et y cherchait quelquefois d'innocentes aventures. On a découvert que, la

veille du forfait, il avait assisté incognito aux réjouissances publiques

de la fête de Steinbach et qu'il y avait lié connaissance avec la

petite-fille du garde. Ajoutons que les moeurs de celle-ci étaient

notoirement déplorables. Quel piège a pu tendre la rouerie de cette fille

à la bonhomie indulgente du prince? C'est ce qu'on ne sait pas encore.

«Jusqu'ici, Günther et Kate se sont enfermés dans un mutisme de brutes. On

espère que la solitude aura raison de cet entêtement.

«Quant à Frida de Thalberg, on a des raisons sérieuses de la croire

réfugiée à Londres ou à Paris.»

* * * * *

Telle était l'interprétation officielle du «mystère d'Orsova». Elle ne

satisfaisait qu'à demi le vieux roi. Cette invention d'un «guet-apens»

socialiste soutenait mal l'examen, prêtait à trop d'objections quand on

voulait la préciser. Peut-être la coïncidence mélodramatique des deux

meurtres n'était-elle, après tout, qu'un effet du hasard? Chaque meurtre

devait alors s'expliquer séparément. Christian était tenté de croire

qu'Audotia disait la vérité lorsqu'elle niait avoir assassiné le prince

Hermann. Quel intérêt avait-elle à s'obstiner dans des dénégations qui ne

sauveraient point sa tête, puisqu'elle se reconnaissait complice de fait

et de désir et que cela suffirait pour sa condamnation à mort? D'autre

part, la correspondance de Frida et d'Hermann, que le roi avait entre les

mains, éloignait l'idée que mademoiselle de Thalberg eût tué son

platonique amant par fanatisme révolutionnaire. Pourtant, selon toute

apparence, l'assassin, c'était elle. Fallait-il donc supposer chez Frida

quelque accès de jalousie meurtrière? Ou bien Hermann, fatigué de la

spiritualité de cette liaison, avait-il voulu faire violence à son amie,

et cette étrange fille avait-elle, contre l'homme qu'elle adorait, défendu

sa vertu à coups de revolver?

Le meurtre d'Otto s'expliquait plus aisément. Le roi connaissait les

moeurs secrètes de son fils cadet et son goût des basses aventures. Une

balle envoyée par un amant de coeur, garçon de ferme ou palefrenier, avait

fort bien pu l'abattre au sortir de quelque crapuleux rendez-vous avec la

petite-fille du garde-chasse... Donc, nul lien entre les deux assassinats,

sinon cette extraordinaire coïncidence de temps et de lieu. Mais, si cette

rencontre n'était point l'effet d'une machination humaine, le pieux

souverain était tout près d'y reconnaître l'intervention d'une volonté

divine dont il adorait les desseins. C'était afin de s'y conformer qu'il

gardait pour lui ses suppositions et qu'il maintenait énergiquement

l'enquête dans la direction où il l'avait d'abord engagée. Assurément, la

Providence avait permis la mort des deux princes pour lui fournir des

armes contre les ennemis de la société et pour qu'il pût sauver encore ce

qu'avait si gravement compromis la faiblesse ou l'indignité de ses fils...

* * * * *

Cependant, Audotia, dans sa prison, était fort malheureuse. Elle était

persuadée que c'était Frida qui avait tué le prince Hermann, et elle la

bénissait et elle la glorifiait dans son coeur. Mais, en même temps, elle

ne pouvait se consoler de l'avoir perdue. Elle découvrait en elle-même une

maternité dont elle n'avait pas auparavant soupçonné la profondeur, et,

pour la première fois, elle craignait d'aimer une personne autant que

l'humanité.

Dans la nuit qui avait suivi sa visite à Orsova, puis toute la journée du

lendemain, elle avait vainement attendu sa jeune amie. La nouvelle du

double meurtre l'avait d'abord comblée de joie: elle croyait le peuple

prêt à saisir cette occasion de se soulever et de proclamer la République.

Mais elle comptait sans le réveil de Christian XVI. Rentrée à Marboung,

elle y avait trouvé le parti hésitant, intimidé par les mesures de rigueur

que le vieux roi avait décrétées, et la majorité du peuple amusée par ce

crime célèbre comme par un roman-feuilleton qui serait «arrivé» et plus

curieuse de suivre au jour le jour l'instruction de cette «ténébreuse

affaire» que disposée à en profiter pour s'affranchir.

Ainsi, l'acte héroïque de la fille de son âme, et peut-être sa mort (car

elle ne doutait presque plus du suicide de Frida) allaient être inutiles à

la sainte cause! Cette pensée que Frida était morte par elle, et morte en

vain, la torturait. Sa foi n'en était pas ébranlée: si «les temps»

n'étaient pas venus encore, ils viendraient, rien n'était plus sûr. Mais

elle se sentait frappée au coeur et n'avait plus le courage d'agir. Et

c'est pourquoi un soir, non point désespérée, mais horriblement lasse,

elle était remontée chez elle pour y attendre les hommes de la police.

Et, dans sa cellule, elle passait ses journées à tricoter des bas et des

petits jupons de laine pour les enfants des détenues.

Les Rois · 第 31 / 38 题