Quelques jours après son arrivée à Loewenbrunn, une seconde attaque de
paralysie avait achevé de terrasser le vieux roi, et, depuis lors, la
langue enchaînée, les membres noués, la pensée absente ou endormie, il
était comme un homme retranché déjà du monde des vivants. On lui avait
raconté, avec des ménagements et des atténuations, les événements de
Marbourg, les travaux de l'Assemblée consultative, la manifestation du 1er
octobre et ce qui s'en était suivi. Mais il avait paru ne pas comprendre
ce qu'on lui disait. Seulement, de temps à autre, il s'informait de la
santé du petit Wilhelm...
Son seul plaisir était de manger comme un enfant goulu et, quand le temps
était beau, de se faire mener, dans son fauteuil roulant, sous les arbres
de la grande avenue. Pendant des heures, il considérait le décor du lieu,
les longues colonnades de la façade du palais, la majesté des bassins et
des allées faites pour des cortèges royaux, la géométrie fastueuse des
rampes tournantes et des escaliers qui reliaient entre elles les terrasses
superposées, le cercle démesuré des nobles statues de marbre dorées par le
soleil ou zébrées par la poussière et la pluie, les ouvertures profondes
des hautes avenues divergentes comme les rayons d'une étoile et, tout au
centre, la colossale statue équestre d'Hermann II, l'aïeul terrible. Il
contemplait cela, le vieux roi, comme s'il ne l'avait jamais vu, sans
doute afin d'emporter dans la mort la vision des pompes antiques de sa
race; et, parfois, une plainte grêle comme un cri de petit enfant
interrompait sa vague extase.
Il ne demandait que fort rarement à voir les princes ses fils. La
princesse Wilhelmine, dont il savait l'âme plus conforme à la sienne,
était la seule personne dont il parût aimer la présence.
Ce jour-là, il était dans sa chambre, les jambes empaquetées dans des
couvertures, et regardait par la fenêtre la pluie ruisseler sur les
épaules de bronze d'Hermann II et couvrir d'un voile de désolation la
pompeuse assemblée des marbres et les hautes murailles des quinconces
séculaires... Quand Wilhelmine s'approcha, il la vit si blême et si
défaite qu'il secoua sa torpeur et qu'une inquiétude aviva ses yeux
opaques.
Elle comprit:
--Votre petit-fils va bien, dit-elle. Ce n'est pas de lui qu'il s'agit,
mais de vos deux fils.
Elle hésita, cherchant ses mots:
--On ne peut vous taire... ce qui est arrivé... Dieu nous afflige, mon
père...
Les larmes la gagnaient. Le vieillard, la face tendue par un grand effort
et la langue encore embarrassée, interrogea:
--Hermann?
Wilhelmine voulait parler et ne pouvait plus... Elle s'affaissa en
sanglotant près du vieux roi.
Les regards du malade s'éclaircissaient peu à peu; sur les bras du
fauteuil, ses doigts noueux remuaient avec lenteur; un sourd travail se
faisait dans ses membres paralysés... Apparemment, sous le heurt soudain
d'une tragique idée, son intelligence s'était remise en branle; du premier
coup, il avait conçu comme présent et réel tout le malheur possible et,
l'ayant conçu, l'émotion qu'il en avait éprouvée avait communiqué à tout
son corps un frisson sauveur, si bien que l'horreur des choses qu'il
entrevoyait s'accompagnait en lui du sentiment et de la joie involontaire
d'un peu de vie retrouvée.
La langue déliée à demi, il put articuler:
--Ainsi... c'est au pire malheur... que je dois m'attendre?
Wilhelmine ne répondait pas.
Alors le vieillard prononça distinctement:
--Dans la situation actuelle du royaume, la mort même de mes fils ne
serait peut-être pas le pire malheur...