Cependant, le prince Hermann travaillait fort sérieusement au bonheur de
son peuple.
Sans compter les maux qui lui étaient communs avec les autres pays
d'Europe, l'Alfanie souffrait d'un malaise qui avait pour cause principale
la disconvenance de ses institutions politiques et de son nouvel état
social et industriel.
Seule avec la Russie, l'Alfanie avait conservé le régime de la monarchie
absolue. Les ministres n'étaient que les commis du pouvoir exécutif. Quant
au pouvoir législatif, le roi l'exerçait souverainement avec l'aide de
trois grands corps dont les membres étaient nommés par lui: la
Chancellerie, le Conseil du royaume et le Sénat.
Par la force des choses, ces trois corps se composaient presque
entièrement de nobles, descendants des anciens seigneurs terriens, de
grands industriels et de financiers. Or le prodigieux développement de
l'industrie alfanienne avait, en quarante ans, créé une classe ouvrière
considérable par le nombre et l'appétit. Et ainsi le peuple se trouvait
exclusivement gouverné par des hommes dont les intérêts étaient
diamétralement opposés aux siens. Eût-elle eu toutes les vertus (et elle
ne les avait pas), cette aristocratie de richesse eût été plus suspecte
encore au prolétariat qu'une aristocratie de naissance et lui eût paru
plus insupportable. La révolte contre des injustices réelles s'aggravait,
chez les ouvriers, de l'appréhension d'injustices indéfiniment possibles
et du sentiment de ce qu'il y avait d'essentiellement absurde dans cette
organisation politique d'un pays de grande industrie.
Hermann était de l'avis de la classe ouvrière, soutenue ici par toute la
petite bourgeoisie et par une partie de la population rurale.
Malheureusement, il avait beau être, par définition, un monarque absolu,
il ne pouvait, en réalité, gouverner contre les trois corps qui étaient
censés à ses ordres, ni changer leur esprit, ni leur communiquer l'ardeur
de renoncement dont il était lui-même dévoré. Un seul remède s'offrait
donc: l'établissement du régime représentatif.
Mais, impuissant à manier contre leur gré les instruments de son
absolutisme, Hermann ne l'était pas moins à les briser d'un seul coup.
Dans notre Occident et au temps où nous sommes, l'autocrate pur n'existe
qu'en théorie. Sans doute, l'absence même de Constitution semblait laisser
à Hermann le droit de donner directement une Constitution à son peuple, et
le pouvoir absolu impliquait apparemment, pour celui qui le détenait, la
liberté d'y renoncer et d'en décréter lui-même la suppression ou la
limitation. Mais Hermann sentit que cela lui était interdit en fait et que
tout ce qu'il pouvait tenter, c'était d'employer à ses desseins les trois
anciens corps en augmentant momentanément leurs attributions.
Il réunit donc en une sorte d'assemblée consultative les membres de la
Chancellerie, du Conseil du royaume et du Sénat, auxquels il adjoignit
quelques hommes connus pour leur libéralisme, avocats, journalistes,
jurisconsultes, et il soumit à cette assemblée un projet de Constitution
parlementaire qui comportait un Sénat nommé par le souverain et une
Chambre des représentants élue par un très large suffrage censitaire, le
cens électoral ne devant être que de huit ou dix florins.
Et, pour que le peuple ne put douter de sa sincérité, il choisit pour
premier ministre Athanase Hellborn. un avocat très populaire, directeur du
principal journal de l'opposition, et le chargea de défendre le projet
devant l'assemblée.
Dans sa première entrevue avec Hermann, Athanase Hellborn eut une
excellente attitude. Il remercia noblement le prince de sa confiance, posa
ses conditions, se fit prier pour accepter le principe du suffrage
censitaire, jura d'ailleurs que tout irait bien et qu'il en faisait son
affaire. Il était sympathique, cordial, une bienveillance de jouisseur
répandue sur sa face robuste. Hermann jugea qu'il devait être un fort
brave homme, mais qu'il parlait beaucoup et qu'il manquait peut-être un
peu de vie intérieure.
Le nouveau ministre fut d'abord admirable d'énergie. Il parvint à faire
voter, par une petite majorité, l'ensemble du projet.
Vint ensuite la période des amendements.
Un beau jour, Hellborn déclara au prince que, toute réflexion faite, le
cens électoral avait été fixé beaucoup trop bas dans le projet primitif.
Il proposait de l'élever à vingt-cinq florins. Il n'en parlait pas moins
de justice, de liberté, d'égalité. Mais Hermann eut l'impression que ces
mots, dont l'avocat avait vécu, auxquels il devait sa fortune et sa
renommée, il les prononçait sans les sentir, peut-être sans les comprendre,
et que ses croyances politiques étaient pour lui ce que sont les
croyances religieuses pour beaucoup de gens du monde. Et la constatation
de cette hypocrisie, aussi vile et plus funeste que l'autre, lui fut
pénible.
Une autre fois, Hellborn expliqua au prince qu'on risque de tout perdre en
voulant tout gagner, que les grands changements ne se font pas si vite;
enfin, qu'il était d'avis que le tiers au moins de la Chambre des
représentants fût nommé par le roi. Et, dans le cours de l'entretien, il
affectait des airs d'homme supérieur, disait en souriant qu'il y a des
injustices inévitables, qu'il faut bien en prendre son parti, que le
peuple est un enfant incapable de se gouverner lui-même, qu'il suffit de
l'amuser par des promesses, que d'ailleurs «tout cela durera bien autant
que nous...» De ce jour, Hermann prit son ministre en horreur,
profondément scandalisé d'entendre traiter, avec cette légèreté, par ce
bourgeois repu, des questions où lui, prince, il mettait toute son âme.
Ainsi, de jour en jour, Hellborn lâchait pied devant l'assemblée,
accordait amendements sur amendements, ne laissait presque rien subsister
du projet qu'il avait mission de soutenir. Et, cependant, il
s'épanouissait de satisfaction dans son nouvel état, menait joyeuse vie,
soupait beaucoup, avait pour maîtresse une comédienne «en vue».
Une vieille histoire, et fort banale.
Ce qui avait commencé la conversion de l'avocat démocrate, c'étaient les
poignées de main des couloirs, la bonne grâce et presque la camaraderie
des gentilshommes chefs de la droite, qu'il n'aurait jamais crus «si bons
garçons». Toutefois, il avait eu, comme j'ai dit, des débuts énergiques;
le parti conservateur s'était senti perdu, avait craint, s'il résistait,
la dissolution de l'Assemblée et l'octroi direct d'une charte par le
prince Hermann.
C'est alors qu'Hellborn avait reçu une invitation de la comtesse de
Moellnitz, une des femmes les plus élégantes et les plus spirituelles de
l'aristocratie de Marbourg.
Elle avait dit à son mari: «Laissez-moi faire.» Moellnitz la laissa faire
jusqu'au bout.
Hellborn devint un des assidus de la maison. Il éprouvait une joie
indicible à se frotter à toute la noblesse du royaume. Il appelait le
comte «son cher ami».
Certain soir qu'il parlait de près, de tout près, à la comtesse dans le
petit salon où elle se tenait d'ordinaire, il vit, par la glace sans tain,
Moellnitz entrer dans le grand salon, le traverser, hésiter un instant et
sortir d'un air indifférent.
Il fut persuadé que le comte ne les avait point aperçus. Car, de le
soupçonner de complaisance, cela eût été pleinement absurde. Moellnitz
était un parfait honnête homme et d'une bravoure éprouvée.
Il est vrai, d'autre part, que le comte de Moellnitz croyait fermement le
salut du royaume attaché à la conservation des vieilles institutions et
que, pour faire échouer les desseins du prince et de son ministre, il
n'était pas de sacrifice auquel il ne fût prêt. Vit-il quelque chose par
la glace sans tain? Ignora-t-il la liaison de sa femme avec Hellborn ou,
l'ayant connue, immola-t-il, par un effort héroïque et dont il saigna
secrètement, son honneur de mari à son devoir de bon royaliste? C'est ce
que personne ne saura jamais. Une âme de chambellan convaincu peut être
sublime à sa façon.
Du moins, si Moellnitz se sacrifia, ce ne fut pas en vain. La loi votée
par l'Assemblée instituait un Sénat formé de tous les membres des corps
anciens et une Chambre des représentants dont les deux tiers seulement
devaient être élus, et par un suffrage excessivement restreint, puisque le
cens avait été élevé à quarante florins.
Le peuple jugea qu'on s'était moqué de lui. De nouvelles grèves
éclatèrent. Les ouvriers annoncèrent, pour le 1er octobre, une grande
manifestation dont le but était de réclamer le suffrage universel, en
sorte que les élections à la future Chambre se fissent uniquement sur
cette question.