On lisait dans les «échos» du _Figaro_ et du _Gaulois_, à la date du 10
septembre 1900:
«Chasse à courre, hier, à Montclairin, chez le baron Issachar. Son Altesse
royale le prince Otto d'Alfanie conduisait la chasse. Les honneurs du pied
ont été faits à la duchesse de Beaugency. Le soir, un grand dîner
réunissait les hôtes du baron dans la célèbre galerie des Primatice.
Remarqué, parmi l'illustre assistance, le marquis de Baule, le baron et la
baronne Onan, le comte et la comtesse de Messas, le vicomte de Mizian, le
duc et la duchesse de Villorceau et M. Dubois (de l'Eure).
Généralement, les «échos» de ce genre revenaient à Issachar, tout compte
fait, à deux ou trois cent mille francs: soit cinquante mille environ pour
l'ensemble des frais de réception, et, chaque soir, une quarantaine de
mille francs pour le jeu du prince Otto. Or, le prince avait coutume,
depuis des années, de passer toute une semaine à Montclairin, tant il
avait d'amitié pour le baron.
Jusque-là, Issachar n'avait pas trouvé que ce fût trop cher. Être
publiquement l'ami d'un prince, et non pas d'un prince à la douzaine, mais
d'un prince pour de bon, héritier possible d'une vraie et très antique
couronne, cela valait bien quelques sacrifices. Il n'avait pas l'âme
médiocre et il savait payer royalement ses amitiés royales, le petit juif
tenace, aux ambitions illimitées, dont les plus viles souplesses n'avaient
jamais été que les servantes secrètes d'un immense orgueil. Trente ans
auparavant, il débutait par être l'homme d'affaires d'une fille célèbre
par son économie, Berthe de Chatou. Il épousait ensuite une ancienne
gérante de _family hôtel_, un peu plus que mûre, mais qui avait «la forte
somme». Ah! comme il l'avait fait fructifier! Il disparaissait pendant dix
ans. Il «travaillait» quelque part, en Asie Mineure. Un coup formidable
sur de lointains chemins de fer. Il réapparaissait avec cinquante
millions. Il les avait quintuplés, disait-on, dans la banque. Il était
démocrate-conservateur, abondant en aumônes, pourvu qu'elles fussent
publiques, protecteur «éclairé» et bruyamment généreux des lettres et des
arts. Mais, surtout, ce circoncis était dévoré d'amour pour le trône et
l'autel. Son rêve suprême était d'être «du monde», et du plus haut et du
plus étroit, du monde du «faubourg» ou de ce qui reste du «faubourg». Et,
comme son snobisme confondait volontiers la vie aristocratique avec les
conventions des moeurs sportiques et pseudo-élégantes, il était devenu
l'homme «correct» par excellence, d'une correction implacable,
divertissante par le sérieux qu'il y apportait. Froid, gourmé, sobre de
gestes, ultra-anglais de costume et de tenue, il avait, dans la coupe de
sa barbe et de ses vêtements et dans l'aspect empesé et mécanique de toute
sa personne, la rigidité d'un dessin linéaire.
Bien naturelle, cette marotte d'Issachar. Si la noblesse est morte en
France, du moins comme classe politique, elle vit encore, et plus que
jamais sans doute, comme caste mondaine. Et la superstition qu'elle
inspire aux parvenus est peut-être d'autant plus forte que son prestige ne
repose plus sur aucune puissance effective, mais sur des souvenirs, des
conventions vides, un pur néant. Elle existe d'autant plus, en un sens,
qu'elle ne survit à l'organisation sociale qui était sa raison d'être que
par l'opinion qu'elle garde d'elle-même. Pénétrer dans ce monde-là, qui
est resté très fermé en théorie, et surtout être soi-même de ce monde-là,
cela, devient, pour les gens comme le baron, la seule chose désirable
parce que c'est la seule qui leur soit un peu difficile. Ils ont tout le
reste excepté cela; alors ils veulent avoir cela aussi, C'est un prurit,
c'est une rage, qui rend les plus insolents capables de toutes les
platitudes et qui fait que les plus rapaces jettent leur argent par les
fenêtres.
C'est bien par les fenêtres que le baron jetait le sien, parce qu'au moins
cela se voit. Et puis, cet argent jeté à poignées et d'un air
d'insouciance, le baron savait toujours exactement où il tombait. Cet
homme, qui offrait aux musées nationaux des tableaux d'un million
reconquis sur l'Amérique à coups de surenchères, et qui, à chaque
catastrophe un peu retentissante,--inondation, incendie, grisou,
tremblement de terre,--s'inscrivait au _Figaro_ pour cent mille francs,
était chez lui le maître le plus dur, le plus strict, et méticuleux et
«regardant» comme une ménagère maniaque.
Non pas qu'il fût avare. Sauf en de rares minutes d'inadvertance où sa
juiverie native reparaissait à son insu, il n'aimait pas l'argent pour
lui-même, mais pour tout ce qu'il représente, pour la puissance dont il
est le signe et l'instrument. Et il ne manquait pas non plus d'une
certaine probité. Il avait, pour édifier son énorme fortune, trompé et
dépouillé une multitude de malheureux, mais de loin, par des voies
indirectes, sans voir leur ruine ni leurs larmes, et, enfin, ses victimes
n'avaient qu'à se défier et à se défendre, comme il se défendait, lui, et
comme il se déliait. A coup sûr, même au temps de sa misère, il n'aurait
jamais consenti, l'occasion s'en fût-elle présentée, à s'approprier «par
larcin furtivement fait» le portefeuille d'autrui, car cela, c'eût été
vraiment de l'argent mal acquis, étant prélevé sur une personne non
avertie, et n'étant point payé par une somme suffisante de travail,
d'énergie ou de patience. Mais la banque et l'industrie, c'était la
bataille, ce n'était point le vol. Tout cet or qu'il avait accumulé,
c'était le prix de son activité, de sa hardiesse de joueur, de son
imagination d'homme d'affaires, de sa supériorité intellectuelle. Et, sans
doute, comprendre et absoudre ainsi les «affaires», c'est proclamer, par
un détour, le droit du plus fort ou du plus rusé; c'est admettre que la
chasse à l'argent, au fond et malgré les apparences, se fasse dans les
mêmes conditions que la chasse à la proie des hommes de l'âge de pierre.
Mais cette considération eût peu frappé le baron Issachar. Il jugeait que
la morale des conquérants était assez bonne pour lui et que la noblesse
des rapines se mesure à leur entassement, aux risques courus pour les
entasser et à l'usage qu'en font les entasseurs.
Or, il pensait faire de son vaste butin un usage illustre. Il en
consacrait une partie à la fusion--déjà fort avancée--de l'aristocratie de
l'argent avec l'aristocratie de la noblesse; il avait l'hospitalité
fastueuse, le prêt facile aux gentilshommes décavés, et, enfin, depuis
plusieurs années, il avait la gloire d'approvisionner d'argent de poche un
des princes les plus en «en vue» d'une des plus vieilles monarchies
européennes.
Mais, tout de même, il finissait par trouver que cette gloire lui coûtait
gros et que le bénéfice de cette amitié princière restait par trop
purement «moral». Il calculait que, en outre de l'argent qu'il lui
laissait gagner au jeu, il avait, en huit ou dix ans, avancé au prince
tout près de douze millions. Et, en retour de ces services, lorsque,
l'année précédente, il lui avait exprimé discrètement le désir si naturel
d'obtenir la concession des mines de cuivre récemment découvertes en
Alfanie, il n'avait eu de Son Altesse qu'une réponse équivoque et
embarrassée. Le prenait-on pour dupe? Vraiment, on attendait de lui un
désintéressement trop proche de la sottise et dont il ne voulait pas, pour
son honneur, qu'on le crût capable. Et un peu d'amertume s'amassait en lui.
Et voilà que, le matin même du jour où il attendait l'arrivée du prince à
Montclairin, il trouvait dans son courrier une lettre de l'administration
de la Compagnie des chemins de fer de l'Est et une lettre de la vicomtesse
Moreno, accompagnées de deux factures.
Oh! des riens! La Compagnie de, l'Est réclamait le paiement de cinq mille
francs pour le wagon-salon qu'elle avait mis à la disposition d'Otto lors
de son précédent voyage en France. Elle avait d'abord envoyé la note au
prince, qui répondait simplement que «cela regardait le baron Issachar».
Quant à la vicomtesse Moreno, une assez grande dame, fort galante, venue
de Marbourg à Paris, un mois auparavant, avec Otto, elle s'était installée,
ainsi qu'il convenait à la maîtresse d'un prince, dans le plus bel
appartement de l'hôtel Continental. Huit jours après, Otto partait pour
Londres, après avoir donné à la vicomtesse un bijou de vingt-cinq louis,
mais sans régler la note de l'hôtel. Bref, il l'avait laissée en panne, et
fort empêtrée. Une réclamation qu'elle lui avait adressée était demeurée
sans réponse. Et, dans sa détresse, elle avait recours à son «vieil ami»
le baron. Une note de trois mille francs était jointe à sa lettre.
Issachar paya les deux factures. Mais, lorsque Otto débarqua à Montclairin,
toujours bon garçon et de bonne humeur, il y eut dans l'accueil que lui
fit le baron une réserve et un excès de respect qui ne présageaient rien
de bon pour qui connaissait notre homme. Il n'eut avec son hôte royal
aucune des demi-familiarités concertées qu'il était si fier de se
permettre autrefois et auxquelles, d'ailleurs, le laisser-aller et la
rondeur du prince semblaient l'inviter. Et plus il affectait de
cérémonieuse déférence, plus la froideur de ses yeux et de son visage de
bois se faisait hostile.
Et, dès le premier soir, en effet, au baccara, où il tenait la banque, le
baron fit une chose inouïe: il joua comme s'il voulait gagner. Il se garda
d'abattre quatre ou de tirer à six, ainsi qu'il en avait l'habitude.
Néanmoins, il perdit d'abord une dizaine de mille francs. Pour la première
fois, il en laissa paraître de l'impatience; il eut des ronchonnements
dépités, dont les autres joueurs s'étonnèrent et que le prince accueillit
par des plaisanteries un peu lourdes. Puis la chance tourna. Vers deux
heures du matin, le prince perdait deux mille louis sur parole.
Les autres n'y comprenaient rien, commençaient à être inquiets. Tous
pontaient avec, Otto, et ce qui les attirait à Montclairin, c'est qu'ils
comptaient tous, plus ou moins, sur les bénéfices de cette association.
C'était le duc de Beaugency, un vieux gamin, une tête rose et vide, un nez
de soubrette sur une barbe blanche en éventail. Pourvu, depuis qu'il se
connaissait, d'un conseil judiciaire, il y avait quelque cinquante ans
qu'il faisait la fête, mécaniquement, comme un employé va à son bureau, et
il passait, on ne savait pourquoi ni par quel caprice de la badauderie
parisienne, pour le prince du chic et l'arbitre des élégances; toujours
sans le sou, brûlé chez tous les usuriers, réduit à pratiquer ce qu'on
pourrait appeler l'escroquerie de famille: à acheter des chevaux, des
tableaux, des vins ou des bijoux qu'il revendait aussitôt à quart de prix,
sûr que la duchesse finirait par payer, crainte du scandale, et qu'elle
n'aurait jamais le courage de se réfugier derrière l'incapacité légale de
son triste mari. C'était le petit marquis de Baule, qui, marié à la fille
du baron Onan, n'avait pu éviter le régime dotal et à qui sa femme
mesurait si strictement l'argent de poche que le baccara de Montclairin
était pour lui une très précieuse aubaine. Et c'était Desraviers, un grand
blond, type d'officier de cavalerie, homme de sport, sans ressources
connues et qui avait, dans le monde, la spécialité des questions d'honneur.
--Je fais deux mille louis, dit le prince Otto.
Cela leur rendit, confiance, et chacun y alla d'une forte mise. Sans doute,
Issachar n'avait consenti à gagner que par coquetterie. Il connaissait
son devoir; il était galant homme, incapable de violer le contrat tacite
qui les réunissait autour de la table de jeu. Sûrement, il allait «rendre»
l'argent.
Le baron distribua les cartes. Le prince Otto souriait, imperturbable.
Issachar abattit neuf.
Ce fut une stupeur. Que se passait-il donc entre le baron et son hôte? Le
duc, Desraviers et le marquis coulèrent un mauvais regard vers le prince,
dont le visage était tout décomposé par la colère.
--Continuons-nous? demanda le baron.
--Est-ce que vous vous f... du monde? laissa échapper brutalement le
prince.
Les trois autres ayant pris congé avec une rapidité discrète:
--Eh bien, que voulez-vous? dit le prince en essayant de se contenir,
c'est la déveine, la sombre déveine.
Et il ajouta avec une intonation à la Dupuis:
--La voillà bien! ah! que la voilllà bien!... Et cela est d'autant plus
fâcheux que je suis forcé de vous avouer, mon cher baron...
--Monseigneur, interrompit doucement Issachar, je supplie Votre Altesse
royale de ne pas s'inquiéter pour si peu. Un de mes hommes d'affaires
s'entendra avec Elle pour les quatre mille louis de ce soir, et aussi pour
ces deux notes, l'une de cinq mille francs et l'autre de trois mille,
que j'ai eu le plaisir de payer à la Compagnie de l'Est et à l'hôtel
Continental. Ci quatre-vingt-huit mille francs.
Il tira les factures de son portefeuille et continua posément:
--Je ne parle pas des douze millions que j'ai eu l'honneur d'avancer à
Votre Altesse en neuf prêts dont voici les reconnaissances...
--Vous avez de l'ordre.
--Beaucoup... Il va sans dire que, pour cette dernière somme, je suis
tout disposé à accorder à Votre Altesse un délai raisonnable et que nous
espacerons les échéances à son gré.
Le ton d'Issachar exprimait un respect sans bornes.
--Pourquoi pas tout de suite les huissiers? ricana le prince.
--Je vous assure, monseigneur, que je n'ai jamais parlé plus sérieusement
de ma vie.
--Vous savez fort bien, mon cher ami, que je n'ai pas le sou.
--Votre Altesse raille?
--Ah! non, par exemple!
--Nous sommes donc très sérieux tous les deux. J'aime mieux cela.
Le prince était blême de rage. Toutefois, d'un mouvement bon enfant, il
mit la main sur l'épaule du baron:
--Allons! le fond de votre pensée? Dites vite!
--Mais, monseigneur, il n'y a dans le fond de ma pensée que ce que je vous
ai dit.
--Cette concession de mines, n'est-ce pas?
--Puisque vous n'y pouvez rien!
Le prince se taisait. Les bougies des hauts candélabres, presque consumées,
allongeaient leurs flammes pâlies par le petit jour. La lumière blafarde
éclairait la calvitie penchée du baron, qui évitait obstinément les yeux
de son interlocuteur. Une bobèche éclata. Issachar souffla la mèche
charbonneuse d'où montait, tout droit, un filet de fumée noire. Puis, tout
à coup:
--Qu'est-ce que c'est donc, monseigneur, que l'Aigle-Bleu?
--Vous tenez beaucoup à le savoir?
--Simple curiosité.
--C'est l'ordre le plus ancien d'Alfanie, un ordre réservé aux
gentilshommes qui peuvent justifier de trente quartiers et, par exception,
aux généraux vainqueurs, aux grands savants, aux hommes qui ont rendu au
royaume quelque service éclatant, de ces services qui n'enrichissent pas
ceux qui les rendent... L'Aigle-Bleu? Peste! C'est mieux que la Toison
d'or... Et je vous préviens, mon cher baron, que c'est encore plus
difficile à obtenir qu'une concession de mines ou de chemins de fer.
--L'un n'empêche pas l'autre, dit Issachar.
Otto mordillait sa moustache. Des phrases méprisantes et vengeresses lui
venaient aux lèvres: «Vous voulez la guerre, monsieur Issachar? Soit! Vous
réclamez votre argent, qui pourtant ne vous coûte guère et qui est de
l'argent volé? Vous me traitez en débiteur? J'ai donc le droit de vous
traiter en usurier, en misérable juif que vous êtes. Vous rétablissez
vous-même les distances, que j'avais eu la bonté d'oublier. A votre aise!
Puisqu'il n'y a plus de ghetto et que nos lois imbéciles vous considèrent
comme une façon d'homme, on vous le rendra, votre argent, mais accompagné
de l'entier mépris qui est dû à votre plate coquinerie... L'Aigle-Bleu?...
Des coups de pied au derrière, vous voulez dire!» Mais ces phrases, il
n'osait pas les prononcer: il comprenait que le baron était décidé à tout.
Il se sentait pris; il pliait, tout étranglé de colère, devant la
puissance de l'or.
--Ainsi, dit-il brusquement, voilà vos conditions?
Issachar eut un geste pudique:
--Oh! monseigneur, Votre Altesse a des mots!...
L'Altesse se leva:
--A quelle heure le premier train pour Paris?
--Ce matin, à neuf heures. Le landau sera prêt. Votre Altesse retourne à
Marbourg?
--Qu'est-ce que cela vous fait?
--C'est que mon homme d'affaires sera à Marbourg dans une quinzaine... Je
suis sûr que Votre Altesse et moi, nous finirons par nous entendre et que
Votre Altesse me rendra sa précieuse amitié... Qu'Elle me permette d'aller
donner des ordres pour son départ.
Le baron souriait avec la plus suave déférence. Otto le regarda sortir;
puis, livide, brandissant vers la porte ses deux poings serrés:
--Sale youtre! cria-t-il de toutes ses forces, trois ou quatre fois de
suite.
Et il s'affala sur un fauteuil, attendant le jour.
X
«Votre cousin Renaud est un fou», avait dit à Hermann le roi Christian.
Non; le prince Renaud n'était pas un fou, mais seulement un jeune homme de
beaucoup de sensibilité et d'imagination, qui faisait toujours uniquement
ce qui lui plaisait et dont la conduite était déterminée par des raisons
dans lesquelles le vieux roi ne pouvait entrer commodément.
La mère de Renaud, un souffle, une âme, une figure transparente de missel,
était morte en le mettant au monde. Puis son père s'en était allé après
trois ans de désespoir languide et fleuri, mystiquement amoureux de la
défunte, adonné vers la fin aux sciences occultes. L'orphelin avait eu une
enfance paresseuse, peu surveillée, et fait au hasard des études
capricieuses et incomplètes. Et, c'est ainsi qu'il avait senti et embrassé
avec une vivacité extraordinaire certaines parties de l'histoire, de la
poésie ou du rêve du passé, non les plus simples, mais les plus
somptueuses et les plus tourmentées: la Rome d'Héliogabale, la Byzance de
Théodora, l'Alexandrie des hérésies gnostiques et des maladies nerveuses
et, généralement, tous les écrivains de décadence, ceux dont l'impuissance
semble toujours en gésine de quelque chose d'inexprimable... Il aimait
tout cela, ce fils de névropathes, non par une corruption d'esprit acquise,
mais par une disposition héréditaire de sa sensibilité. Cet enfant était
né pour les chimères.
A dix-huit ans, il résolut de vivre à sa guise Comme il n'était pas
probable que Renaud dût régner jamais, le roi son oncle renonça assez vite
à s'occuper de lui et à le diriger. Le jeune prince avait d'ailleurs une
obstination douce contre laquelle aucune autorité ne pouvait rien.
Son premier dessein fut d'être artiste et poète. Tout de suite et le plus
naturellement du monde, il donna dans les extravagances extrêmes des plus
jeunes écoles, de celles qui se composent d'un maître et quelquefois d'un
disciple. Pendant plusieurs années, tous les adolescents symbolistes,
décadents et instrumentistes, tous les pseudo-primitifs, et les
pseudo-mystiques, et les néo-moyenâgeux, tous les inventeurs de frissons
nouveaux et de prosodies inaccoutumées, tous les occultistes, les sârs,
les rose + croix et les sadiques, et aussi les musiciens pour qui Wagner
n'est qu'un précurseur et qui orchestrent «J'ai du bon tabac» avec les
bruits de la grève et de la forêt, et encore les peintres esthètes, les
peintres bleus et jaunes, ceux qui dessinent très mal de longues âmes
encerclées de petits plis et tenant des lis dans leurs mains d'âmes, et
pareillement les pointillistes, les tachistes, les luministes, ceux qui
voient les paysages comme des envers de tapisseries et qui, sous prétexte
que tout dans le monde des couleurs n'est qu'échange de reflets, peignent
des cuisses mauves et des seins couleur de soufre, tous les ahuris ou tous
les farceurs de la littérature et de l'art, tous les désireurs d'on ne
sait quoi eurent leur couvert mis chez le prince Renaud et puisèrent dans
sa bourse crédule. Il donnait dans son palais des spectacles étranges et
puérils où des cabotines en robes blanches, les cheveux poudrés de violet,
étaient crucifiées pour l'amour de Satan, qui était aussi Jésus, et où le
choeur des cochers verts et le choeur des cochers bleus chantaient
alternativement des hymnes ésotériques devant Théodora la chercheuse, qui
rêvait, les yeux fixés sur le scorpion d'améthyste allongé entre ses deux
seins, cependant que des vaporisateurs exhalaient des parfums verts, bleus,
jaunes, rouges, subtilement assortis aux vêtements des interprètes, à
leurs paroles rythmées et aux musiques de l'orchestre... Et le prince
Renaud marchait par la ville escorté de jeunes gens généralement chevelus
et mal bâtis, et qui, sous leurs esthétiques abstruses, dissimulaient des
prudences de notaires, des vanités de ténors, des intolérances d'imbéciles
et quelquefois des aspirations de simples sodomites.
Le prince était, lui, parfaitement sincère et innocent. Sa crédulité aux
formes nouvelles de poésie et d'art, était faite d'ignorance, de nervosité
un peu morbide, d'inquiétude toute spontanée. Les formes anciennes
l'offensaient par trop de précision et parce qu'elles lui paraissaient
impropres à exprimer tout ce qu'il sentait de caché dans les choses. Il
surfaisait ce mystère, ne prenait pas garde qu'il est purement subjectif,
personnel à chacun de nous, fugitif et, changeant; que la perception de ce
merveilleux on-ne-sait-quoi correspond à un moment inférieur de la
production artistique et qu'il s'évanouit forcément à l'heure de
l'exécution, puisqu'il est l'indicible, mais que, d'ailleurs, il renaît,
une fois la forme fixée, de cette forme même; que c'est l'expression
arrêtée et intelligible qui contient et qui nous suggère le plus d'«au
delà», et qu'enfin ce sont les oeuvres d'art ou les poèmes les plus précis,
quand ils sont vraiment beaux, qui redeviennent dans notre pensée les
plus mystérieux, les plus fertiles en rêves...
Le public considérait le prince Renaud comme un maniaque. Mais, parce
qu'il était très doux et ne faisait de mal à personne, on finit par lui
passer ses bizarreries. Bientôt même, rien n'étonna plus de sa part: il
avait conquis le droit d'être extravagant; on n'y faisait plus attention
et, bien qu'il fût prince du sang, on lui permettait de vivre comme il
l'entendait.
Il avait supprimé de son train de vie toute espèce d'appareil et, de
cérémonial. Il ne paraissait jamais à la cour. Il s'appliquait de bonne
foi à faire oublier son rang, non point, tout d'abord, par un détachement
philosophique, mais par scrupule et vanité d'artiste. Car il avait publié
des plaquettes et barbouillé des tableaux, des choses d'un esthétisme
vague et d'une sensualité ténébreuse, et sa grande terreur, aiguë et
perpétuelle, était qu'on ne louât ses oeuvres pour le nom de leur auteur
plutôt que pour leur mérite. Et cette idée le faisait redoubler, dans ses
relations avec les peintres et les littérateurs, de faux laisser-aller et
de camaraderie concertée.
A la fin, des goujats en abusèrent. Renaud s'aperçut alors que la plupart
de ses «confrères» l'avaient exploité sans pudeur et qu'ils le
«blaguaient», lui et ses oeuvres, par-dessus le marché. Subitement, il
leur ferma sa porte.
Il s'avisa, en même temps, qu'il avait été dupe encore d'une autre façon.
Il se désabusa, soit par fatigue et satiété, soit par la constatation du
charlatanisme de ceux qui s'y livraient autour de lui, de tous ces jeux
d'art et de poésie énigmatiques; il en sentit le mensonge et la niaiserie.
Il eut la révélation de la simplicité un jour que, dans une excursion à
l'île de Chypre, il avait cru décent d'emporter avec lui un exemplaire de
l'_Odyssée_... Mais, peu après, il jugea Homère entaché d'artifice. La
littérature, même dans sa période primitive, lui apparut comme la plus
sotte des illusions: n'était-il pas inepte de dépenser sa vie à façonner
de vaines représentations de la vie?
Sa simplicité reconquise se traduisit par une nouvelle sorte d'apparente
excentricité. Il fit cette découverte que le premier devoir de l'homme est
d'exercer son corps pour en accroître la beauté. Il résolut de s'adonner à
tous les sports, et principalement aux jeux du cirque. Il hanta les clowns
et les gymnastes et fit de quelques-uns ses amis. Mais, comme il avait les
membres paresseux et lents et qu'il n'arrivait pas à être seulement un
jongleur passable, il allait se déprendre de ce caprice-là comme des
autres, quand il rencontra, dans un cirque de Marbourg, la petite
équilibriste Lollia Tosli.
Brune, ambrée, les jambes longues, la gorge petite, le front bombé, la
bouche naïve et sérieuse, les hanches et le torse roulés dans les plis en
spirale d'une soie vieux rose, elle se dressait là-haut, dans les frises,
sur un léger trapèze où, sans toucher aux cordes, elle se balançait
lentement. Puis, sur l'étroit bâton mobile, elle posait en équilibre une
grosse boule dorée et, sur cette boule, sans s'appuyer à rien, elle
surgissait debout; elle s'y tenait sur un seul pied, dans une attitude de
déesse qui fend l'espace avec une planète pour piédestal. De là, elle
envoyait à la foule ses enfantins baisers d'acrobate. Enfin, ayant tenté
et réalisé l'impossible, comme si les lois de la pesanteur, bravées par
cette audacieuse enfant, se vengeaient tout à coup et comme si une Némésis
jalouse la punissait d'avoir voulu se faire mortelle, un corps
impondérable d'Olympienne,--d'une longue chute parabolique, tel un Icare
foudroyé, elle tombait dans le filet.
Renaud adora soudain la délicieuse gymnaste, et, bien qu'il se crût à
jamais dégoûté des arts de l'écriture et du dessin, il l'adora
principalement parce qu'elle lui rappelait une des figures du _Printemps_
de Botticelli et qu'elle ressemblait à celle qui, dans la ronde des trois
femmes aux doigts entrelacés, montre son dos délicat et son profil
ingénument pensif.
Il vint la revoir plusieurs fois. Il se postait sur son passage quand elle
sortait de l'arène. Son angélique sérénité le ravissait.
Un soir, dans les écuries du cirque, il se fit présenter par un clown de
ses amis les parents de Lollia. C'étaient un gros homme et une grosse dame
qui avaient un air de grande honnêteté. Le gros homme tendit sa carte au
prince. La carte portait ces mots:
ANTONIO TOSTI
_Ex-artiste gymnaste et clown_
PERE
_de l'illustre équilibriste aérienne_
_la signiorina Lollia Tosti_
A ce moment, le régisseur vint dire qu'on tendait le filet pour les
exercices de Lollia.
La jeune fille s'approcha de sa mère et l'embrassa:
--_Addio, mama_.
Et elle fit le signe de la croix avant d'entrer sur la piste.
--Une habitude d'enfance! dit madame Tosti au prince.
Renaud interrogea la bonne dame. Lollia était très pieuse. Sa loge était
pleine d'images saintes. Les bouquets qu'on lui jetait, elle avait coutume
de les porter à une chapelle de la sainte Vierge.
--Et sage, monseigneur!
Au reste, c'était une nécessité de sa profession. Le travail des autres
acrobates pouvait encore souffrir quelques infractions aux règles de la
continence. Mais le travail de Lollia était plus exigeant. L'équilibriste
aérienne devait éviter non seulement la grossesse, qui déplace le centre
de gravité, mais les courbatures, les chaleurs à la nuque, les douleurs
sourdes.
Et Renaud fut content d'apprendre ces choses, de songer que l'art de son
amie était, en effet, le plus mystique des arts, puisqu'il n'était qu'une
patiente victoire sur la matière et que, par lui, un corps de femme se
muait presque au «corps glorieux» dont parlent les théologiens. Et il lui
plaisait que le miracle de l'art acrobatique, tout comme le miracle de la
sainteté, eût pour première condition la chasteté absolue et que la force
qui soulevait de terre Thérèse d'Avila ou la soeur Marie Alacoque fût
aussi celle qui soutenait dans les frises la forme adorable de Lollia.
Il chérit l'innocence de la jeune acrobate. Plusieurs fois, il vint manger
le macaroni de famille de M. et madame Tosti. Ses conversations avec
Lollia étaient d'une puérilité qui le charmait. Elle ne savait rien et
elle n'avait point d'esprit. C'était une petite fille qui aimait Dieu et
ses bons parents, voilà tout. Elle racontait ce qu'elle avait vu dans ses
voyages à travers les deux mondes, et elle n'avait rien vu que les choses
du cirque.
Elle ne vivait que pour son art. La plus grande partie de ses journées
était prise par son «travail», car ses exercices exigeaient un
entraînement continuel. Et le sentiment de son excellence acrobatique lui
donnait un immense orgueil. Sa destinée lui semblait la plus belle de
toutes. Elle se sentait elle-même un poème vivant. Elle méprisait les
comédiens, dont le métier est d'amuser les hommes en feignant d'être ce
qu'ils ne sont pas; elle méprisait même les clowns, qui s'enlaidissent et
qui parlent. Il ressortait de ses discours qu'elle s'estimait l'égale des
princesses et des impératrices. Et Renaud jugeait cela fort sensé.
Il se réjouissait de la voir si parfaitement naïve et si spéciale, si
étrangement exceptionnelle. Et il se persuadait qu'en l'aimant il revenait
à la nature, il se «simplifiait», selon le conseil de Tolstoï, dont il
s'était récemment épris et dont il accommodait bizarrement l'évangélisme à
ce qui restait en lui de manie esthétisante. Et, comme il ne pouvait
songer à faire de Lollia sa maîtresse, et que, d'ailleurs, il ne le
voulait point, puisqu'il l'adorait justement pour sa pureté, il résolut de
l'épouser.
Il se dit que ce serait là un acte éminemment raisonnable et bon, tout à
fait digne d'un homme libre et d'un enfant de Dieu et qui ne paraîtrait
blâmable qu'aux esprits bornés et aux âmes grossières.
Depuis longtemps, en haine de l'artifice et par un artifice suprême, il
évitait dans ses propos tout ce qui pouvait ressembler, fût-ce de loin, à
des phrases ou à des développements écrits, et son zèle à se simplifier
était tel qu'il s'appliquait à ne dire que des choses qui pussent être
comprises des petits enfants ou des femmes les plus ignorantes. Il n'avait
jamais fait sa cour à Lollia, craignant de retomber malgré lui à une
phraséologie qu'il méprisait et estimant, au surplus, que ce qu'il
éprouvait auprès de la jeune fille était proprement ineffable.
Un soir donc qu'il se trouva seul avec elle dans la petite salle à manger
des Tosti (la mère était à la cuisine et le père faisait une course), le
prince Renaud dit seulement ceci:
--Lollia, je vous aime.
La petite déesse ne montra aucune surprise, mais parut fort contente.
Renaud ajouta:
--Et vous, m'aimez-vous?
Elle répondit:
--Oui, monseigneur.
--M'aimez-vous parce que je suis prince?
--Pour cela aussi, monseigneur.
--Mais, si je ne l'étais pas, m'aimeriez-vous tout de même?
--Oui, monseigneur.
Elle fit ces deux réponses sans hésitation et, il vit bien que toutes deux
étaient également sincères.
Il continua:
--Voulez-vous m'épouser?
--Je veux bien, monseigneur.
Elle dit cela sans s'étonner, mais avec un peu d'effort. Il s'en aperçut:
--Est-ce que ça vous ennuie?
Elle répondit que non, mais que, toutefois, il lui en coûterait de
renoncer immédiatement à son art, qu'elle savait incompatible avec l'état
de mariage. Elle le pria de lui donner encore six mois pour une tournée
qu'elle devait faire en Alfanie. Après, elle reviendrait à Marbourg, et
alors ils se marieraient.
Renaud consentit à tout. Il lui semblait exquis que ce fut elle qui fit
ses conditions.
Il embrassa la petite déesse avec respect, et elle lui rendit gauchement
un baiser de fillette.
--Surtout, lui dit-il, ne parlez de rien à vos parents jusqu'à votre
retour.
Quand elle revint, Renaud reconnut avec joie que l'épreuve de l'absence
avait laissé leur amour intact. Il fut convenu entre eux que Lollia
paraîtrait au cirque une dernière fois. Elle fut merveilleuse d'audace
presque folle et elle atteignit, dans sa souple lutte contre la pesanteur,
les extrêmes limites du possible. Et sa chute dans le filet eut le
tragique d'un suicide d'amour, d'une chute irrévocable dans quelque
gouffre...
Rentrée dans sa loge, la petite acrobate pleura longtemps.
--Avez-vous des regrets? dit le prince.
--Non, monseigneur, puisque je vous aime.
Et, souriant parmi ses larmes:
--Ai-je été bien, monseigneur?... J'aurais voulu faire aujourd'hui un plus
joli travail que les autres jours, pour avoir davantage à vous sacrifier...