20 décembre.

«Cher Wilhelm, je rends grâce à ton amitié d'avoir si bien compris

ce que je voulais dire. Oui, tu as raison, il vaudrait mieux pour moi

que je partisse. La proposition que tu me fais de retourner vers vous

n'est pas tout à fait de mon goût: au moins je voudrais faire un

détour, surtout au moment où nous pouvons espérer une gelée soutenue

et de beaux chemins. Je suis aussi très-content de ton dessein de venir

me chercher; accorde-moi seulement quinze jours, et attends encore une

lettre de moi qui te donne des nouvelles ultérieures. Il ne faut pas

cueillir le fruit avant qu'il soit mûr, et quinze jours de plus ou de

moins font beaucoup. Tu diras à ma mère qu'elle prie pour son fils, et

que je lui demande pardon de tous les chagrins que je lui ai causés.

C'était mon destin de faire le tourment des personnes dont j'aurais dû

faire la joie. Adieu, mon cher ami. Que le ciel répande sur toi toutes

ses bénédictions! Adieu.»

Nous ne chercherons pas à rendre ce qui se passait à cette époque

dans l'âme de Charlotte, et ce qu'elle éprouvait à l'égard de son

mari et de son malheureux ami, quoique en nous-mêmes nous nous en

fassions bien une idée, d'après la connaissance de son caractère.

Mais toute femme douée d'une belle âme s'identifiera avec elle et

comprendra ce qu'elle souffrait.

Ce qu'il y a de certain, c'est qu'elle était très-décidée à tout

faire pour éloigner Werther. Si elle temporisait, son hésitation

provenait de compassion et d'amitié; elle savait combien cet effort

coûterait à Werther, elle savait qu'il lui serait presque impossible.

Cependant elle se vit bientôt forcée de prendre une détermination:

Albert continuait à garder sur ce sujet le même silence qu'elle avait

elle-même gardé; et il lui importait d'autant plus de prouver par ses

actions combien ses sentiments étaient dignes de ceux de son mari.

Le jour que Werther écrivit à son ami la dernière lettre que nous

venons de rapporter était le dimanche avant Noël; il vint le soir chez

Charlotte, et la trouva seule. Elle s'occupait de préparer les joujoux

qu'elle destinait à ses frères et sœurs pour les étrennes. Il parla

de la joie qu'auraient les enfants, et de ce temps où l'ouverture

inattendue d'une porte et l'apparition d'un arbre décoré de cierges,

de sucreries et de pommes, nous causent les plus grands

ravissements[12]. «Vous aussi, dit Charlotte en cachant son embarras

sous un aimable sourire, vous aussi, vous aurez vos étrennes, si vous

êtes bien sage; une petite bougie, et puis quelque chose encore.--Et

qu'appelez-vous être bien sage? s'écria-t-il. Comment dois-je être?

comment puis-je être?--Jeudi soir, reprit-elle, est la veille de Noël;

les enfants viendront alors, et mon père avec eux; chacun aura ce qui

lui est destiné. Venez aussi... mais pas avant...» Werther était

interdit. «Je vous en prie, continua-t-elle, qu'il en soit ainsi; je

vous en prie pour mon repos. Cela ne peut pas durer ainsi, non, cela ne

se peut pas.» Il détourna les yeux de dessus elle, et se mit à

marcher à grands pas dans la chambre, en répétant entre les dents:

«Cela ne peut pas durer!» Charlotte, qui s'aperçut de l'état violent

où l'avaient mis ses paroles, chercha, par mille questions, à le

distraire de ses pensées; mais ce fut en vain. «Non, Charlotte,

s'écria-t-il, non, je ne vous reverrai plus!--Pourquoi donc, Werther?

reprit-elle. Vous pouvez, vous devez nous revoir; seulement soyez plus

maître de vous! Oh! pourquoi êtes-vous né avec cette fougue, avec cet

emportement indomptable et passionné que vous mettez à tout ce qui

vous attache une fois! Je vous en prie, ajouta-t-elle en lui prenant la

main, soyez maître de nous! Que de jouissances vous assurent votre

esprit, vos talents, vos connaissances! Soyez homme, rompez ce fatal

attachement pour une créature qui ne peut rien que vous plaindre!» Il

grinça les dents, et la regarda d'un air sombre. Elle prit sa main.

«Un seul moment de calme, Werther! lui dit-elle. Ne sentez-vous pas que

vous vous abusez, que vous courez volontairement à votre perte?

Pourquoi faut-il que ce soit moi, Werther! moi qui appartiens à un

autre, précisément moi? Je crains bien, oui, je crains que ce

ne soit cette impossibilité même de m'obtenir qui rende vos

désirs si ardents!» Il retira sa main des siennes, et la regardant

d'un œil fixe et mécontent: «C'est bien, s'écria-t-il, c'est

très-bien! Cette remarque est peut-être d'Albert? Elle est profonde!

très-profonde!--Chacun peut la faire, reprit-elle. N'y aurait-il donc

dans le monde entier aucune femme qui pût remplir les vœux de votre

cœur? Gagnez sur vous de la chercher, et je vous jure que vous la

trouverez. Depuis longtemps, pour vous et pour nous, je m'afflige de

l'isolement où vous vous renfermez. Prenez sur vous! Un voyage vous

ferait du bien, sans aucun doute. Cherchez un objet digne de votre

amour, et revenez alors: nous jouirons tous ensemble de la félicité

que donne une amitié sincère.

--On pourrait imprimer cela, dit Werther avec un sourire amer, et le

recommander à tous les instituteurs. Ah! Charlotte, laissez-moi encore

quelque répit: tout s'arrangera!--Eh bien, Werther, ne revenez pas

avant la veille de Noël!» Il voulait répondre; Albert entra. On se

donna le bonsoir avec un froid de glace. Ils se mirent à se promener

l'un à côté de l'autre dans l'appartement d'un air embarrassé.

Werther commença un discours insignifiant, et cessa bientôt de parler.

Albert fit de même; puis il interrogea sa femme sur quelques affaires

dont il l'avait chargée. En apprenant qu'elles n'étaient pas encore

arrangées, il lui dit quelques mots que Werther trouva bien froids et

même durs. Il voulait s'en aller, et il ne le pouvait pas. Il balança

jusqu'à huit heures, et son humeur ne fit que s'aigrir. Quand on vint

mettre le couvert, il prit sa canne et son chapeau. Albert le pria de

rester; mais il ne vit dans cette invitation qu'une politesse

insignifiante: il remercia très-froidement, et sortit.

Il retourna chez lui, prit la lumière des mains de son domestique qui

voulait l'éclairer, et monta seul à sa chambre. Il sanglotait,

parcourait la chambre à grands pas, se parlait à lui-même à haute

voix, et d'une manière très-animée. Il finit par se jeter tout

habillé sur son lit, où le trouva son domestique, qui prit sur lui

d'entrer sur les onze heures pour lui demander s'il ne voulait pas qu'il

lui tirât ses bottes. Il y consentit, et lui dit de ne point entrer le

lendemain matin dans sa chambre sans avoir été appelé.

Le lundi matin, 24 décembre, il commença à écrire à Charlotte la

lettre suivante, qui, après sa mort, fut trouvée cachetée sur son

secrétaire, et qui fut remise à Charlotte. Je la détacherai ici par

fragments, comme il parait l'avoir écrite:

«C'est une chose résolue, Charlotte, je veux mourir, et je te l'écris

sans aucune exaltation romanesque, de sang-froid, le matin du jour où

je te verrai pour la dernière fois. Quand tu liras ceci, ma chère, le

tombeau couvrira déjà la dépouille glacée du malheureux qui ne

connaît pas de plaisir plus doux, pour les derniers moments de sa vie,

que de s'entretenir avec toi. J'ai eu une nuit terrible et aussi

bienfaisante. Elle a fixé, affermi ma résolution. Je veux mourir!

Quand je m'arrachai hier d'auprès de toi, quelle convulsion

j'éprouvais dans mon âme! quel horrible serrement de cœur! comme ma

vie, se consumant près de toi sans joie, sans espérance, me glaçait

et me faisait horreur! Je pus à peine arriver jusqu'à ma chambre. Je

me jetai à genoux, tout hors de moi; et, ô Dieu! tu m'accordas une

dernière fois le soulagement des larmes les plus amères. Mille

projets, mille idées se combattirent dans mon âme; et enfin il n'y

resta plus qu'une seule idée, bien arrêtée, bien inébranlable. Je

veux mourir! Je me couchai, et, ce matin, dans tout le calme du réveil,

je trouvai encore dans mon cœur cette résolution ferme et

inébranlable: Je veux mourir!... Ce n'est point désespoir, c'est la

certitude que j'ai fini ma carrière, et que je me sacrifie pour toi.

Oui, Charlotte, pourquoi te le cacher? il faut que l'un de nous trois

périsse, et je veux que ce soit moi. Ô ma chère! une idée furieuse

s'est insinuée dans mon cœur déchiré, souvent... de tuer ton

époux... toi... moi!... Ainsi soit-il donc! Lorsque sur le soir d'un

beau jour d'été tu graviras la montagne, pense à moi alors, et

souviens-toi combien de fois je parcourus cette vallée. Regarde ensuite

vers le cimetière, et que ton œil voie comme le vent berce l'herbe sur

ma tombe, aux derniers rayons du soleil couchant... J'étais calme en

commençant, et maintenant ces images m'affectent avec tant de force,

que je pleure comme un enfant.»

Sur les dix heures, Werther appela son domestique; et, en se faisant

habiller, il lui dit qu'il allait faire un voyage de quelques jours;

qu'il n'avait qu'à nettoyer ses habits et préparer tout pour faire les

malles. Il lui ordonna aussi de demander les mémoires des marchands, de

rapporter quelques livres qu'il avait prêtés, et de payer deux mois

d'avance à quelques pauvres qui recevaient de lui une aumône chaque

semaine.

Il se fit apporter à manger dans sa chambre; et, après qu'il eut

diné, il alla chez le bailli, qu'il ne trouva pas à la maison. Il se

promena dans le jardin d'un air pensif: il semblait qu'il voulut

rassembler en foule tous les souvenirs capables d'augmenter sa

tristesse.

Les enfants ne le laissèrent pas longtemps en repos. Ils coururent à

lui en sautant, et lui dirent que quand demain, et encore demain, et

puis encore un jour seraient venus, ils recevraient de Lolotte leur

présent de Noël; et, là-dessus, ils lui étalèrent toutes les

merveilles que leur imagination leur promettait. «Demain,

s'écria-t-il, et encore demain, et puis encore un jour!» Il les

embrassa tous tendrement, et allait les quitter, lorsque le plus jeune

voulut encore lui dire quelque chose à l'oreille. Il lui dit en

confidence que ses grands frères avaient écrit de beaux compliments du

jour de l'an; qu'ils étaient longs; qu'il y en avait un pour le papa,

un pour Albert et Charlotte, et un aussi pour M. Werther, et qu'on les

présenterait de grand matin, le jour de Noël.

Ces derniers mots l'accablèrent: il leur donna à tous quelque chose,

monta à cheval, les chargea de faire ses compliments, et partit les

larmes aux yeux.

Il revint chez lui vers les cinq heures, recommanda à la servante

d'avoir soin du feu, et de l'entretenir jusqu'à la nuit. Il dit au

domestique d'emballer ses livres et son linge, et d'arranger ses habits

dans sa malle. C'est alors vraisemblablement qu'il écrivit le

paragraphe qui suit de sa dernière lettre à Charlotte:

«Tu ne m'attends pas. Tu crois que j'obéirai, et que je ne te verrai

que la veille de Noël. Charlotte! aujourd'hui ou jamais. La veille de

Noël tu tiendras ce papier dans ta main, tu frémiras, et tu le

mouilleras de tes larmes. Je le veux, il le faut! Oh! que je suis

content d'avoir pris mon parti!»

Cependant Charlotte se trouvait dans une situation bien triste. Son

dernier entretien avec Werther lui avait mieux fait sentir encore

combien il lui serait difficile de l'éloigner; elle comprenait mieux

qu'elle ne l'avait fait jusque-là tous les tourments qu'il aurait à

souffrir pour se séparer d'elle.

Elle avait dit, comme en passant, en présence de son mari, que Werther

ne reviendrait point avant la veille de Noël; et Albert était monté

à cheval pour aller chez un bailli du voisinage terminer une affaire

qui devait le retenir jusqu'au lendemain.

Elle était seule; aucun de ses frères n'était autour d'elle. Elle

s'abandonna tout entière à ses pensées qui erraient sur sa situation

présente et sur l'avenir. Elle se voyait liée pour la vie à un homme

dont elle connaissait l'amour et la fidélité, et qu'elle aimait de

toute son âme; à un homme dont le caractère paisible et solide

paraissait formé par le ciel pour assurer le bonheur d'une honnête

femme; elle sentait ce qu'un tel époux serait toujours pour elle et

pour sa famille. D'un autre côté, Werther lui était devenu si cher,

et dès le premier instant la sympathie entre eux s'était si bien

manifestée, leur longue liaison avait amené tant de rapports intimes,

que son cœur eu avait reçu des impressions ineffaçables. Elle était

accoutumée à partager avec lui tous ses sentiments et toutes ses

pensées; et son départ la menaçait de lui faire un vide qu'elle ne

pourrait plus remplir. Oh! si elle avait pu, dans cet instant, le

changer en un frère, combien elle eût été heureuse! s'il y avait eu

moyen de le marier à une de ses amies! si elle avait pu aussi espérer

de rétablir entièrement la bonne intelligence entre Albert et lui!

Elle passa en revue dans son esprit toutes ses amies: elle trouvait

toujours à chacune d'elles quelque défaut, et il n'y en eut aucune qui

lui parût digne.

Au milieu de toutes ces réflexions, elle finit par sentir

profondément, sans oser se l'avouer, que le désir secret de son âme

était de le garder pour elle-même, tout en se répétant qu'elle ne

pouvait, qu'elle ne devait pas le garder. Son âme, si pure, si belle,

et toujours si invulnérable à la tristesse, reçut en ce moment

l'empreinte do cette mélancolie qui n'entrevoit plus la perspective du

bonheur. Son cœur était oppressé, et un sombre nuage couvrait ses

yeux.

Il était six heures et demie lorsqu'elle entendit Werther monter

l'escalier; elle reconnut à l'instant ses pas et sa voix qui la

demandait. Comme son cœur battit vivement à son approche, et

peut-être pour la première fois! Elle aurait volontiers fait dire

qu'elle n'y était pas; et, quand il entra, elle lui cria avec une

espèce d'égarement passionné: «Vous ne m'avez pas tenu parole!--Je

n'ai rien promis, fut sa réponse.--Au moins auriez-vous dû avoir

égard à ma prière; je vous avais demandé cela pour notre

tranquillité commune.»

Elle ne savait que dire ni que faire, quand elle pensa à envoyer

inviter deux de ses amies, pour ne pas se trouver seule avec Werther. Il

déposa quelques livres qu'il avait apportés, et en demanda d'autres.

Tantôt elle souhaitait voir arriver ses amies, tantôt qu'elles ne

vinssent pas, lorsque la servante rentra, et lui dit qu'elles

s'excusaient toutes deux de ne pouvoir venir.

Elle voulait d'abord faire rester cette fille, avec son ouvrage, dans la

chambre voisine, et puis elle changea d'idée. Werther se promenait à

grands pas. Elle se mit à son clavecin, et commença un menuet; mais

ses doigts se refusaient. Elle se recueillit, et vint s'asseoir d'un air

tranquille auprès de Werther, qui avait pris sa place accoutumée sur

le canapé.

«N'avez-vous rien à lire?» dit-elle. Il n'avait rien. «Ici, dans mon

tiroir, continua-t-elle, est votre traduction de quelques chants

d'Ossian: je ne l'ai point encore lue, car j'espérais toujours vous

l'entendre lire vous-même, mais cela n'a jamais pu s'arranger.» Il

sourit, et alla chercher son cahier. En frisson le saisit en y portant

la main, et ses yeux se remplirent de larmes quand il l'ouvrit; il se

rassit, et lut:

«Étoile de la nuit naissante, te voilà qui étincelles à l'occident,

tu lèves ta brillante tête sur la nuée, tu l'avances majestueusement

le long de la colline. Que regardes-tu sur la bruyère? Les vents

orageux se sont apaisés; le murmure du torrent lointain se fait

entendre; les vagues viennent expirer au pied du rocher, et les insectes

du soir bourdonnent dans les airs. Que regardes-tu, belle lumière? Mais

tu souris et tu t'en vas joyeusement. Les ondes t'entourent, et baignent

ton aimable chevelure. Adieu, tranquille rayon. Et toi, parais, toi,

superbe; lumière de l'âme d'Ossian.

«Et elle parait dans tout son éclat. Je vois mes amis morts. Ils

s'assemblent à Lora, comme aux jours qui sont passés. Fingal vient,

comme une humide colonne de brouillard. Autour de lui sont ses héros;

voila les bardes! Ullin aux cheveux gris, majestueux Ryno, Alpin,

chantre aimable, et loi, plaintive Minona! comme vous êtes changés,

mes amis, depuis les jours de fête de Selma, alors que nous nous

disputions l'honneur du chant, comme les zéphyrs du printemps font,

l'un après l'autre, plier les hautes herbes sur la colline!

«Alors Minona s'avançait dans sa beauté, le regard baissé, les yeux

pleins de larmes; sa chevelure flottait, en résistant au vent vagabond

qui soufflait du haut de la colline. L'âme des guerriers devint sombre

quand sa douce voix s'éleva; car ils avaient vu souvent la tombe de

Salgar, ils avaient souvent vu la sombre demeure de la blanche Colma.

Colma était abandonnée sur la colline, seule avec sa voix mélodieuse;

Salgar avait promis de venir, mais la nuit se répandait autour d'elle.

Écoutez de Colma la voix, lorsqu'elle était seule sur la colline.

[Footnote 12: C'est l'usage en Allemagne d'enfermer, la veille de Noël,

un arbre chargé de petits cierges et de bonbons, dans une fausse

armoire qu'on ouvre a l'instant où l'on s'y attend le moins, pour

donner aux enfants le plaisir de la surprise.]

Werther · 第 112 / 117 题