M. de Trégars n'était pas homme à nier un fait vrai.

--Peut-être, en effet, dit-il, n'ai-je pas été étranger au désastre de

M. Favoral. Et quand je m'exprime ainsi, je veux dire qu'il se peut

que je l'aie avancé de quelques mois, de quelques jours seulement,

peut-être, car il était inévitable, fatal. Quoiqu'il en soit, si

j'avais pu me douter de ce qui en était, je me serais abstenu,

Gilberte, je vous le jure; j'aurais renoncé à mes desseins plutôt que

de m'exposer à atteindre votre père. Il n'y a pas à revenir sur ce qui

a été fait. Mais si on ne peut pas réparer complétement le mal, on

peut l'atténuer, peut-être...

Mlle Gilberte tressaillit.

--Grand Dieu! s'écria-t-elle, croiriez-vous donc à l'innocence de mon

père?...

Mieux que personne, Mlle Gilberte eût dû être convaincue de la

culpabilité de M. Favoral.

Ne l'avait-elle pas vu, humilié et tremblant devant le baron de

Thaller? Ne l'avait-elle pas entendu reconnaître, en quelque sorte,

l'exactitude de l'accusation qui pesait sur lui?

Mais ce n'est pas à vingt ans qu'on s'incline sans révolte sous la

brutalité du fait. Entrevoyant une lueur d'espoir, elle s'y était

précipitée.

Et quand, au silence de M. de Trégars, elle comprit combien elle

s'était méprise, baissant la tête:

--C'est de la folie, murmura-t-elle, et je ne le sens que trop, mais

le coeur est plus fort que la raison. Il est si cruel d'en être réduit

à mépriser son père! J'aurais tant besoin, pour moi plus encore que

pour les autres, de l'excuser, de le justifier!...

Elle essuya les larmes qui jaillissaient de ses yeux, et d'une voix

plus ferme:

--Ce qui arrive est si invraisemblable! poursuivit-elle, si

incompréhensible! Comment ne pas croire à quelqu'un de ces mystères

que le temps seul explique!

Depuis hier soir nous nous perdons en conjectures vaines, mais

toujours, fatalement, nous en arrivons à cette conclusion, que mon

père doit être victime de quelque ténébreuse intrigue.

C'est l'opinion de M. Chapelain, qu'une perte de cent soixante mille

francs ne devrait cependant pas disposer à l'indulgence...

--Eh! c'est aussi mon opinion, s'écria Marius.

--Vous voyez donc!...

Mais il ne la laissa pas poursuivre. Lui prenant doucement la main:

--Laissez-moi tout vous dire, interrompit-il, et chercher avec vous

une issue, s'il en est une, à cette affreuse situation. Il court, sur

M. Favoral, des bruits étranges. On prétend que son austérité

n'était qu'un masque, son économie sordide un moyen de surprendre la

confiance. On affirme que réellement il s'abandonnait à toutes sortes

de désordres, qu'il avait quelque part, dans Paris, un ménage où il

prodiguait l'argent dont il se montrait si avare ici. Est-ce vrai? On

en dit autant de tous les gens entre les mains de qui on voit fondre

des fortunes...

La jeune fille était devenue fort rouge.

--Je crois qu'on dit vrai, répondit-elle.

--Ah!

--Le commissaire de police nous l'a affirmé. Il a trouvé parmi les

papiers de mon père les factures acquittées d'une certaine quantité

d'objets coûteux qui ne pouvaient être destinés qu'à une femme...

Le front de M. de Trégars se plissait.

--Et sait-on quelle est cette femme? interrogea-t-il. La

connaît-on?...

--Non.

--Quelle qu'elle soit, j'admets qu'elle a dû coûter à M. Favoral des

sommes considérables. Mais lui a-t-elle coûté douze millions?

--Voilà précisément la remarque que faisait M. Chapelain.

--Et ce sera celle de tout homme sensé. Je sais bien que ce n'est pas

de l'argent liquide que l'on détourne, et que le plus souvent, pour

avoir dix mille francs, il faut en prendre trente mille. Je sais bien

que pour cacher pendant des années un déficit considérable, il faut le

creuser chaque jour davantage; qu'il faut recourir à des manoeuvres de

fonds, à des ventes, à des achats, à des virements qui ruinent. Mais,

d'un autre côté, M. Favoral gagnait de l'argent, beaucoup d'argent.

Il a été riche. On lui croyait des millions. Est-ce que sans cela

Costeclar eût jamais demandé votre main?

--M. Chapelain prétend qu'à une certaine époque, mon père possédait au

moins cinquante mille livres de rentes.

--Il en est sûr?

--Il le dit.

--C'est à s'y perdre...

Pendant plus de deux minutes, M. de Trégars demeura pensif, remuant

dans son esprit toutes les éventualités imaginables, puis:

--Mais qu'importe! reprit-il. Quand j'ai appris, ce matin, le chiffre

du déficit, des doutes aussitôt me sont venus. Et c'est pour cela, mon

amie, que je tenais tant à vous voir, à vous parler. Il me faudrait

savoir exactement ce qui s'est passé ici, hier soir...

Rapidement, mais sans omettre un détail utile, Mlle Gilberte raconta

les scènes de la veille, la soudaine arrivée de M. de Thaller, la

survenue du commissaire de police, l'évasion de M. Favoral, grâce à la

présence d'esprit de Maxence.

Toutes les paroles de son père lui étaient restées dans la mémoire, et

c'est presque littéralement qu'elle répétait ses discours étranges à

ses amis indignés, et ses propos incohérents au moment de fuir, alors

que tout en s'accusant, il disait qu'il n'était pas coupable comme

on croyait, qu'il ne l'était pas seul en tout cas, et qu'il était

indignement sacrifié.

Lorsqu'elle eut achevé:

--Voilà bien ce que je pensais, dit M. de Trégars.

--Quoi?

--M. Favoral a accepté un rôle dans quelqu'une de ces terribles

comédies financières, qui ruinent un millier de pauvres dupes au

profit de deux ou trois habiles gredins. Votre père voulait être

riche, il lui fallait de l'argent pour alimenter ses désordres, il a

été tenté. On lui a montré les bénéfices immenses, les risques nuls,

il s'est laissé séduire, il a cessé d'être honnête homme. Mais tandis

qu'il se croyait un des directeurs du spectacle appelés à partager la

recette, il n'était qu'un comparse à appointements fixes. Le moment

du dénoûment venu, ses soi-disant associés ont disparu par une trappe

avec la caisse, et il reste seul en face du public qui redemande

l'argent...

A agiter ces désolantes questions, Marius et Mlle Gilberte avaient

repris toutes les apparences du sang-froid.

Jamais, à les voir assis l'un près de l'autre, on n'eût soupçonné

l'étrangeté de leur situation. Eux-mêmes l'oubliaient.

--S'il en est ainsi, reprit la jeune fille, comment mon père s'est-il

tu?

--Que devait-il dire?

--Nommer les complices.

--Et s'il n'avait pas de preuves à donner de leur complicité? Il était

le caissier du _Comptoir de crédit mutuel_, c'est à sa caisse que les

millions manquent...

Les conjectures de Mlle Gilberte avaient bien devancé cette phrase.

Regardant fixement Marius:

--Alors, fit-elle, de même que M. Chapelain, vous croyez que M. le

baron de Thaller?...

--Ah! M. Chapelain croit...

--Que le directeur du _Crédit mutuel_ connaissait les détournements.

--Et qu'il en a profité?

--Plus que son caissier, oui.

Un singulier sourire plissait les lèvres de M. de Trégars.

--C'est possible, répondit-il, c'est bien possible...

Depuis un moment, l'embarras de Mlle Gilberte se lisait dans son

regard. Enfin, surmontant son hésitation:

--Pardonnez-moi, dit-elle, je m'étais imaginé que M. de Thaller était

un des hommes que vous voulez frapper, et je m'étais bercée de cette

espérance que, peut-être, en faisant rendre justice à votre père, vous

songiez à venger le mien...

Comme s'il eût été mû par un ressort, M. de Trégars se dressa.

--Eh bien! oui, s'écria-t-il, oui, vous m'avez deviné!... Mais comment

atteindre ce double but? Une fausse manoeuvre, en ce moment, perdrait

tout! Ah! si je savais la véritable situation de votre père! Si je

pouvais le voir, lui parler! D'un mot, il mettrait peut-être entre mes

mains une arme sûre, l'arme que je n'ai pu trouver encore...

La jeune fille eut un geste désolé.

--Malheureusement, répondit-elle, nous sommes sans nouvelles de mon

père, et il n'a même pas voulu nous dire où il comptait se réfugier...

--Mais il vous écrira peut-être? Et d'ailleurs on pourrait le

chercher, avec précaution, de façon à ne pas donner l'éveil à la

police, et si votre frère, si Maxence voulait me seconder...

--Hélas! je crains que Maxence n'ait d'autres soucis; il a voulu

sortir, ce matin, absolument, malgré ma mère...

Mais Marius l'arrêta, et de l'accent d'un homme qui en sait bien plus

qu'il n'en veut dire:

--Ne calomniez pas Maxence, fit-il. Peut-être est-ce par lui que nous

viendra le secours dont nous avons besoin...

Onze heures sonnaient. Mlle Gilberte tressaillit.

--Et ma mère!... s'écria-t-elle, ma mère qui va rentrer!...

M. de Trégars eut pu l'attendre. Il n'avait plus à se cacher

désormais. Et cependant, après en avoir délibéré avec la jeune fille,

il fut décidé qu'il allait se retirer et qu'il enverrait M. de

Villegré exposer ses intentions.

Il se retira donc, et il était temps, car moins de cinq minutes plus

tard Mme Favoral et M. Chapelain reparaissaient.

L'ancien avoué était furieux, et c'est avec un mouvement de rage qu'il

lança sur la table les billets de banque dont il s'était chargé.

--Pour les rendre à M. de Thaller, il eût fallu arriver jusqu'à lui!

s'écria-t-il, et Monsieur est invisible, Monsieur se tient clos et

célé, gardé par une nuée de valets en livrée!...

Mais Mme Favoral s'était approchée de sa fille et tout bas:

--Et ton frère? interrogea-t-elle.

--Il n'est pas rentré.

--Mon Dieu! soupira la pauvre mère, en un tel moment, il nous

abandonne, et pour qui?...

L'argent des autres: 1. Les hommes de paille · 第 38 / 44 题