--Après ce qui vient de se passer, dit-il enfin, il nous faut une
explication. Attendez-moi chez vous, avant une heure, j'y serai...
M. Costeclar était devenu plus souple que ses gants gris perle. Souple
à ce point que c'en était inquiétant.
--Je suis à vos ordres, monsieur, répondit-il à M. de Trégars.
Et s'inclinant jusqu'à terre devant Mlle Gilberte, il quitta le salon,
et on entendit presque aussitôt se refermer sur lui la porte de la
rue.
--Ah! le misérable! s'écria la jeune fille, affreusement bouleversée.
Marius, avez-vous vu quel regard il nous a lancé en sortant?
--Je l'ai vu, répondit M. de Trégars.
--Cet homme nous hait. Il ne reculerait pas devant un crime pour se
venger de l'atroce humiliation qu'il vient de subir.
--Je le crois comme vous.
Mlle Gilberte eut un geste désolé.
--Pourquoi l'avoir traité si cruellement? murmura-t-elle.
--Je m'étais promis et il eût été politique de rester calme. Mais
il est de ces outrages abominables qu'un homme de coeur ne peut pas
endurer. Je ne regrette pas ce que j'ai fait.
Un long silence suivit, et ils restaient debout, en face l'un
de l'autre, oppressés, émus, détournant les yeux. Mlle Gilberte
s'apercevait du désordre de sa toilette et elle en avait honte. M.
de Trégars s'étonnait maintenant de la hardiesse qu'il avait eue de
pénétrer ainsi dans cette maison.
--Vous savez quel malheur nous frappe? reprit enfin la jeune fille.
--Je l'ai appris ce matin par le journal.
--Quoi! les journaux savent déjà?...
--Tout.
--Et notre nom y est imprimé?
--Oui.
Elle se voila le visage de ses deux mains, et accablée:
--Quelle honte!... fit-elle.
--Sur le premier moment, continuait M. de Trégars, je ne pouvais
croire à la réalité de ce que je lisais. Je me suis hâté d'accourir,
et le premier boutiquier des environs que j'ai questionné, ne m'a que
trop prouvé que le journal disait vrai. Dès lors, je n'ai plus eu
qu'un désir, impérieux, immense: vous parler. Et je suis arrivé rue
Saint-Gilles poussé par l'espérance incertaine de vous apercevoir. En
reconnaissant à votre porte l'équipage de M. Costeclar, j'ai eu comme
un pressentiment de la vérité. Je suis entré chez le concierge et j'ai
demandé votre mère ou votre frère. On m'a répondu que Maxence était
sorti depuis un moment déjà, et que Mme Favoral venait de sortir, en
voiture, avec M. Chapelain, l'ancien avoué. A l'idée que vous étiez
seule avec M. Costeclar, je n'ai pas hésité. Je me suis lancé dans
l'escalier. La porte de votre appartement n'étant pas fermée, je n'ai
pas eu besoin de sonner, et votre domestique m'a laissé entrer sans
seulement me demander ce que je voulais...
Non sans efforts, Mlle Gilberte maîtrisait les sanglots qui gonflaient
sa poitrine.
--Je n'espérais plus vous revoir, balbutia-t-elle.
--Oh!
--Et vous trouverez là, sur la table, la lettre que je venais de
commencer pour vous, lorsque M. Costeclar m'a interrompue.
Vivement, M. de Trégars s'en empara. Deux lignes seulement étaient
écrites; il lut:
«Je vous rends votre parole, Marius, désormais vous êtes libre!!!»
Devenu plus blanc qu'un linge:
--Vous me rendiez ma parole, s'écria-t-il, vous!...
--N'est-ce pas mon devoir?
--Gilberte!...
--Ah! s'il ne se fût agi que de notre fortune, loin de la regretter,
je me serais peut-être réjouie de la perdre. Je connais votre coeur.
Je me serais dit que la pauvreté nous rapprochait. Mais c'est
l'honneur qui est perdu, Marius, l'honneur, la fierté de soi, le droit
de marcher le front haut. Le nom que je porte est à jamais flétri. Que
mon père soit repris, ou qu'il échappe à toutes les recherches, il
n'en sera pas moins traduit en cour d'assises, jugé et condamnée à une
peine infamante pour détournements et pour faux!...
Si M. de Trégars la laissait poursuivre, c'est qu'il sentait toutes
ses idées tourbillonner dans son cerveau, c'est qu'elle était si
belle ainsi, tout éplorée et les cheveux à demi épars, c'est qu'il
se dégageait d'elle un charme si puissant, qu'il était comme pris de
vertige, et que les mots manquaient aux sensations qui le remuaient.
--Pouvez-vous, disait-elle, prendre pour femme la fille d'un homme
déshonoré? Non, n'est-ce pas. Reprenez donc votre parole, ne m'en
veuillez pas d'avoir un instant détourné votre vie de son but,
pardonnez-moi le chagrin dont je vous suis le sujet, abandonnez-moi
aux misères de ma destinée, oubliez-moi!...
Elle suffoquait.
--Ah!... Vous ne m'avez jamais aimé! s'écria Marius.
Elle leva les bras au ciel:
--Tu l'entends, grand Dieu! prononça-t-elle, comme révoltée d'un
blasphème.
--Il vous serait donc aisé de m'oublier?
--Hélas!
--Si le malheur me frappait, vous me reprendriez donc votre parole,
vous cesseriez donc de m'aimer?...
Elle osa lui prendre les mains, et les pressant entre les siennes:
--Cesser de vous aimer ne dépend plus de ma volonté, murmura-t-elle
avec des frémissements de lèvres. Pauvre, abandonné de tous, méprisé,
déshonoré, criminel, je vous aimerais de même, encore, toujours!...
D'un mouvement éperdu, Marius lui jeta le bras autour de la taille,
et l'attirant à lui, l'étreignant contre sa poitrine et dévorant de
baisers ses cheveux blonds enflammés:
--Eh bien! c'est ainsi que je t'aime, s'écria-t-il, et de toute mon
âme, et de toute ma chair, uniquement, pour la vie!... Que m'importent
les tiens!... Ta famille! est-ce que je la connais? Ton père! est-ce
qu'il existe? Ton nom! c'est le mien, le nom sans tache des Trégars.
Tu es ma femme, tu es à moi, tu es moi!...
Elle se débattait faiblement, un engourdissement presque invincible
l'envahissait. Elle sentait sa raison se troubler, son énergie
se dissoudre, ses yeux se voiler, l'air manquer à sa poitrine
haletante...
Un grand effort de volonté la remit sur pied. Elle se dégagea
doucement, et pliant sous l'excès de son émotion, moins forte contre
la joie que contre la douleur, elle s'affaissa sur un fauteuil.
--Pardonnez-moi, balbutiait-elle, pardonnez-moi d'avoir douté de
vous...
M. de Trégars n'était guère moins bouleversé que Mlle Gilberte, mais
il était homme, et les ressorts de son énergie avaient une trempe
supérieure. Avant qu'une minute se fût écoulée, il avait repris
l'entière possession de soi et imposé à ses traits leur expression
accoutumée.
Attirant une chaise, où il s'assit, près du fauteuil de Mlle Gilberte:
--Permettez-moi, mon amie, lui dit-il, de vous rappeler que nos
moments sont comptés, et qu'il est bien des détails qu'il est urgent
que je sache...
Elle releva la tête, et s'efforçant de hausser son sang-froid jusqu'à
celui de Marius:
--Quel détails? interrogea-t-elle.
--Au sujet de votre père.
Elle le regarda d'un air de stupeur profonde.
--N'en savez-vous pas bien plus que moi, répondit-elle, plus que ma
mère, plus que nous tous? N'est-ce donc pas vous qui, en poursuivant
les gens qui ont dépouillé votre père, avez atteint le mien? Et c'est
moi, malheureuse que je suis! qui vous ai inspiré cette résolution
fatale, et je n'ai pas la force de vous en vouloir...
Imperceptiblement, M. de Trégars avait rougi.
--Comment avez-vous su? commença-t-il...
--N'a-t-on pas dit que vous alliez épouser Mlle de Thaller?
Il se dressa brusquement:
--Jamais! s'écria-t-il, ce mariage n'a existé que dans la cervelle de
M. de Thaller et de la baronne de Thaller, surtout. L'idée ridicule
lui en est venue, parce que mon nom lui plaît, et qu'elle serait ravie
de voir sa fille marquise de Trégars. Jamais elle ne m'en a ouvert la
bouche, mais elle en a parlé de tous côtés, juste assez secrètement
pour donner matière à un bon cancan de salon. Elle a été jusqu'à
confier à plusieurs personnes de mes relations, le chiffre de la dot,
pensant ainsi m'encourager... Autant qu'il était en moi, je vous avais
mise en garde contre cette fausse nouvelle, par l'intermédiaire du
signor Gismondo.
Peut-être, sans se l'avouer, Mlle Gilberte n'était-elle pas fâchée de
l'explication, non plus que de la véhémence de Marius.
--Le signor Gismondo m'a délivrée de cruelles anxiétés, répondit-elle,
mais j'avais tout d'abord soupçonné la vérité.
--Cependant...
--N'étais-je pas la confidente de vos espérances, ne savais-je pas
quel but vous poursuivez? Je n'avais vu dans ces projets de mariage
qu'un moyen de vous avancer dans l'intimité de M. de Thaller sans
éveiller ses défiances...