péniblement le bras vers les avis barbouillés sur la devanture. Nous
sommes des souffreteux, des impuissants, des écrasés sous l'implacable
fléau de la misère. Depuis toujours et sans rémission jusqu'à la mort,
simplement, nous sommes les pauvres. Il en est d'autres qui promènent
leurs plaies dans les rues, tendent la main aux passants et racontent
les tortures endurées chez eux, dans le bouge ou le chenil. Mais on se
détourne croyant qu'ils mentent. Eh bien! moi, je ne trompe personne;
j'ouvre ma tanière à tout venant et je dis: Entrez, rendez-vous compte.
Venez voir Job et les siens sur leur fumier: venez voir l'abjection,
l'abrutissement, les souillures, les dégoûtantes affres des vrais
pauvres sous leur toit, dans leur enfer. Entrez, petits et grands: il
est utile de savoir, il est bon de s'apitoyer. Entrez, c'est réel et
terrible, cela déchire le coeur et ne coûte pas cher. Ainsi qu'au
premier mendiant venu, chacun donne ce qu'il veut. Pas de duperie. On
ne fait l'aumône qu'en sortant, lorsqu'on a bien vu, lorsqu'on est bien
navré, quand les pleurs ont jailli. Allons, pitié, bonnes gens! Suivez
le monde, entrez au théâtre de la misère, entrez, entrez!
Sa voix tremblait en éclats vibrants comme le souffle d'une profondeur
d'entrailles où la faim a largement creusé le vide; pourtant, elle se
traînait dolente, et l'homme, à la fin, semblait défaillir. Mais il
n'eut pas besoin de prolonger ses supplications. Le théâtre Dobson jouit
évidemment d'une grande popularité. La harangue était à peine achevée,
que la foule se précipitait dans l'intérieur de la baraque, où je me
trouvai bientôt moi-même entraîné par le courant.
Alors, quel spectacle à fendre l'âme, quel épouvantement de cauchemar
mille fois plus atroce que ne l'avait fait prévoir l'homélie du vieux!
Vis-a-vis de l'espace où le public entassé restait debout, s'ouvrait
entre les murs enduits de plâtres boueux, tapissés de touffes de toiles
d'araignée, un honteux réduit, un gîte infect, tel que les lamentables
maisons des quartiers populaires en ont sous leurs combles. Un peu de
lumière morte coulait à travers le papier huilé de l'unique fenêtre et
filtrait avec la brume par les trouées du toit. On ne discernait d'abord
qu'un ramassis de haillons pendus aux parois, un éparpillement de
chiffons et de débris de meubles couverts du linceul poudreux des
moisissures séchées sous la poussière. Puis, l'oeil fouillait mieux dans
cette pénombre et discernait quelques détails: la saillie d'une poutre
se prolongeait contre la cloison de droite en manière de banc; dans le
fond, sous un amoncellement épais de vieilles hardes, un semblant de
matelas plaqué contre terre se dépaillait par de larges entailles et
figurait l'espèce de litière où toute la famille Dobson, sans doute,
s'abat pêle-mêle la nuit; des tessons de faïence traînaient; un fourneau
de terre lézardé jusqu'au gril, boitait dans un coin sur un écroulement
de cendres.
Au bout de quelques instants, enfin, on voyait l'ensemble de cette
désolation: le mauvais rêve se précisait, et c'était terrifiant. Des
êtres vivaient dans ce fouillis d'ordures; des têtes émergeaient de
ce tas de loques et d'immondices. Sur la couche de paille, au fond du
taudis, un individu, couvert à peine d'une chemise de coton roussâtre et
d'un pantalon de toile dont les bouts frangeaient autour de ses pieds
nus, dormait à plat ventre, efflanqué, roidi, pareil à ces longs
cadavres étiques qu'on expose sur les dalles des morgues et dont on
devine, au premier coup d'oeil, le suicide par misère. A droite, sur le
banc rivé au mur, fagotée de nippes déteintes qui se confondaient avec
les faisceaux de guenilles suspendues autour d'elle, une vieille femme,
assise, les coudes aux genoux, serrait entre ses poings décharnés une
face livide où, dans l'ombre des cheveux gris en désordre, le regard
fixe dardait une flamme de colère sourde.
A sa droite, une fille d'une vingtaine d'année, frêle et gracieuse, en
dépit de son accoutrement de pauvresse, mais le visage envahi d'une
pâleur fanée, s'abîmait les yeux à rapiécer un reste informe de
défroque. Par moments, elle interrompait ce travail et croisait les
mains sur sa poitrine secouée d'un déchirant accès de toux. Au milieu de
ce galetas, parmi les saletés éparses, s'accroupissait une fillette, aux
traits amincis, qu'enveloppait de clarté d'or une chevelure blonde dont
les frisures retombaient jusque sur les sourcils; vêtue seulement d'un
pan de bure noué à la taille, elle berçait entre ses bras nus une poupée
vaguement façonnée à l'aide de quelques bouts d'étoffes et caressait ce
mannequin d'un regard profond où l'étrange expression de tendresse ou
d'inquiétude enfantine faisait peur.
Mais dans la torpeur répandue, quel drame farouche se préparait et quels
furieux cris de souffrance j'allais entendre!
Le vieux Dobson, rentrant à la suite du public, monta sur l'espèce
d'estrade où s'étalait sa déplorable famille et promena sur tout de qui
l'entourait son regard éreinté de martyr. Il ne prononça pas une parole,
mais quoi de plus tragique que son silence et quelle émotion frémissante
il provoquait dans la foule, qui se taisait aussi. Certes! voilà bien
le coup d'oeil de suprême détresse que doit jeter le misérable, quand,
après la rue, ayant un peu respiré d'air libre, vu passer les heureux,
poursuivi peut-être quelque chimère d'espérance dans le soleil et
l'espace, il revient au chenil et retombe avec des effarements de fauve
dans la pourriture et la nuit du terrier. Cependant, il était encore,
pour le vieux, des degrés à descendre dans ce bas-fond de l'affliction:
l'implacable loi de la bataille humaine lui refusait l'hébétement passif
du vaincu; des raffinements de torture devaient lui tenailler l'âme et
lui tirer de la gorge ce qu'il y restait de hurlements et de sanglots:
Plus chagrine depuis le retour du mendiant, la fillette agenouillée
avait tout à coup repoussé loin d'elle le semblant de jouet qu'elle
dodinait sur son sein et s'était prise à pleurer avec cette plénitude de
tristesse subite où s'abîment les douleurs d'enfants.
--Ma fille, ma chérie, quoi donc? murmura le vieux d'une voix
qu'étreignait l'appréhension d'un malheur trop certain.
--Père, je ne vois plus, je ne peux plus jouer! répondit la petite
Dobson dont l'état de dépérissement parut soudain funeste. On
comprenait, maintenant, la singulière lueur de ces grands yeux bleus
meurtris par la consomption; on les voyait errer dans le vague, à la
recherche d'un dernier rayon de lumière.
Le vieux eut comme un râle.
--Ne plus voir, elle, elle!
Ses traits se convulsaient; il menaçait du poing le fourneau de brique
fêlée où ne cuisinait que la faim, et le plafond de la mansarde dont les
crevasses laissaient tomber l'humidité glacée et la mort. Cependant il
se ramassa dans un effort pour rassurer l'enfant.
--Ce ne sera rien, petite, gémissait-il, patience, tu guériras, mais pas
de pleurs, n'est-ce pas, cela me tue; non, non, pas de pleurs; regarde,
je t'apporte un régal; tu vois, quelque chose de bon; pas de pleurs,
mange, mange...
Jusqu'alors, le reste de la famille s'était montré complètement
indifférent à tout ce qui se passait. Mais au premier mot de friandise,
l'individu vautré sur la litière s'était dressé, puis levé, maigre, lui
aussi, jusqu'aux os, dilatant un regard vitreux et trouble où la faim
ardente interrogeait avec des airs de folie. Le vieux venait de tirer
d'une sacoche de toile pendue à ses reins, je ne sais quels rogatons
de pâtisserie trouvés sur le pavé. D'un bond, l'insensé fut près de
l'enfant pour lui arracher cette pâture d'entre les dents. Mais il ne
tenait guère sur ses jambes, ce quasi cadavre!
--Arrière, goinfre! cria le vieux, saisissant l'idiot par la nuque et
l'envoyant tournoyer sur le grabat.
Alors, secouant sa stupeur, la mère à son tour surgissait, emportée
de cette prompte colère de femme qui ne demande qu'un prétexte pour
éclater; sur son front bas était l'imbécillité sombre, germe de la
démence transmise à son fils, tandis que chez les filles revivait, animé
d'un reste de pensée et de noblesse, le masque paternel.
--Canaille! tu frappes mon enfant, brailla la mégère, lancée griffes en
avant.
--A bas les pattes, grinça le vieux, serrant les poings; pourquoi
dérobe-t-il ce morceau de pain?
--Il a faim comme les autres, répliqua la sordide femelle.
--Que m'importe, lui, ce fainéant! qu'il travaille ou crève!
Là-dessus se déchaînait une de ces infâmes querelles de pauvres, une
de ces hargneuses disputes où l'on s'accuse réciproquement du malheur
commun, où chaque mot bave le sang et l'ordure, où les bouches se
tordent, où les dents craquent, où chaque reproche éperdument injuste
voudrait déchirer la chair en même temps que broyer le coeur. Elle,
surtout, la femme Dobson, tout à l'heure si engourdie, se démenait
hardie, sauvage, acharnée, hurlante, à présent qu'elle crachait
l'ignominie à la face de son compagnon de misère. Et lui se redressait
de même, retrouvant, à force de haine et de dégoût, une voix qui savait
éclater et rugir:
«Que n'était-il resté seul dans son trou, lui, bâtard de mendiant et
fils de prostituée, lui, ce pleutre, ce lâche, cet impotent, ce rien du
tout; comment avait-il eu l'audace de prendre un ménage, d'élever des
enfants dans la boue et la vermine, pour en faire, comme lui, le rebut
et la risée du monde. Mais elle! ce souillon, cette rôdeuse de nuit,
ramassée ivre certain soir dans le ruisseau, pourquoi s'était-elle
collée à lui comme une lèpre? avait-elle eu seulement un peu de courage?
Non! Rester sur sa chaise et crier famine avec ses petits; voilà comment
elle s'y prenait pour être sûre qu'il continuerait, lui, de mendier pour
tous.»
Telles étaient, entre mille autres, les insultes qu'échangeaient ces
parias avec la gloutonnerie colère de deux chiens qui s'entr'égorgent.
--Si, du moins, l'infâme avait su vous apprendre à travailler pour
vivre, reprenait la femme, mais non, pauvres enfants! restez nus dans
votre prison, mourez de faim et de froid; vous n'avez pas de métier,
vous n'êtes rien!
--Un métier, criait le vieux, il fallait pour cela de la santé, de la
force, mais quels avortons elle a portés, cette femelle de malheur! Un
fils idiot, une fille poitrinaire, une autre presque aveugle. Ah! les
beaux soutiens qu'il avait, lui, sur ses vieux jours!
Ils continuaient ainsi, de plus en plus ivres de rage; ils se
rapprochaient par degrés, ils crispaient leurs doigts tremblants, ils
allaient se déchirer. Et l'on ne riait pas, non; chacun des assistants
était pris de terreur. Mais sur les derniers mots du père Dobson, une
diversion s'opéra:
La fille aînée fondit en larmes à la menace d'une phthisie.
--Ah! plutôt en finir de suite, je ne peux plus, je ne peux plus!
gémissait-elle entre les suffocations d'un nouvel accès de toux, dont
les raclements lui mettaient l'écume aux lèvres et des plaques rouge
brique sur les joues.
Au même moment, la fillette à la poupée lançait dans le tumulte des cris
aigus:
--Aveugle! je vais être aveugle! Oh! père, ce n'est pas bien, ce n'est
pas bien de dire cela!
Cette amère plainte d'enfant dépassait tout le reste en tristesse. Les
vieillards s'arrêtèrent interdits. La mère prit l'aînée dans ses bras,
s'efforçant de la calmer. Le père Dobson allait, venait, repentant,
effrayé, bredouillant des exclamations au hasard:
--Pardon, mes enfants, suppliait-il, c'est l'infinie souffrance,
voyez-vous, c'est la misère sans espoir qui nous arrache ces stupidités:
c'est pour rire, c'est pour dire quelque chose. On se soulage par des
injures, on s'en prend à soi-même parce que le monde est indifférent et
parce que le ciel est sourd. Non, pas de poitrinaire, pas d'aveugle,
on cherchera le médecin, cela se passera, nous serons heureux un jour!
Pardon, mes enfants, pardon, je ne pense pas un mot de ce que j'ai dit.
Je suis un pauvre homme qui perd l'esprit, voilà tout...
Les colères et les pleurs firent trêve. Remuée, la mère Dobson essuya
ses yeux; l'aînée reprit son inutile travail d'aiguille, la petite
blonde essaya de sourire, le fils Dobson, assis sur son matelas,
écarquillait ses yeux fous et manifestait, au milieu de l'émotion
générale, un ahurissement grotesque, comme s'il avait joué le rôle
sinistre de bouffon dans ce drame de la misère.
--Encore une fois, tout s'arrangera, reprit le père Dobson, se tournant
vers le public. L'honorable compagnie voit maintenant qu'on ne l'a pas
trompée; elle daignera nous venir en aide. Oui, vous, les riches, les
heureux, voilà notre vie de tous les jours; soyez touchés, et ce soir
nous mangerons à notre faim, et la nuit, peut-être, nous apportera
l'oubli des tourments jusqu'à demain. Donnez à ma chère petite ce qu'il
vous plaira, c'est pour elle, surtout, que je vous implore. Va! ma
pauvrette, on ne manquera pas d'être charitable pour toi. Va!
Le vieux chancela, le front courbé, l'air atterré par plus de lourd
désespoir que jamais.
La fillette descendit des tréteaux en tâtonnant et vint se poster à la
sortie des spectateurs. Elle demandait l'aumône et fixait sur chacun ses
doux yeux bleus pareils à de pâles étoiles mortes.
Les dames caressaient ses cheveux d'or, quelques gentlemen lui
glissaient des pièces blanches; je ne pus me défendre de lui offrir un
dollar et je me précipitai, l'âme transie, hors de cet enfer.
--Oh! quelle abomination qu'une telle misère, pensai-je, oh! la mort, la
mort sur l'heure, plutôt que d'échouer jamais avec ma chère femme dans
une pareille extrémité!
La pluie glaciale tombait toujours; elle assombrissait toutes choses
autour de moi et me poussait encore plus avant dans les idées noires.
--J'étais bien sûr de vous retrouver ici, me dit-on brusquement en
me secouant le bras, de manière à me tirer de l'abattement où je me
perdais.
C'était l'ami Pratt, devenu tout autre que ce matin; il n'avait plus la
mine préoccupée, ses yeux flamboyaient de bonne humeur.
--Vite, à l'hôtel! nos valises! une voiture est prête, disait-il. Nous
allons passer quelques jours dans une charmante maison de campagne, à
une petite lieue d'ici; on nous attend à dîner, vite, vite!
Il m'entraînait avec la rapidité d'un coup de vent. En moins de
rien nous avions bouclé nos sacs de voyage et dit adieu au
Yankee-Doodle-Hôtel, pour monter dans un fringant véhicule à deux
chevaux qui prit le galop sur le pavé et roula bientôt sous les arbres
des routes extérieures.
Cette diversion inattendue ne dissipait pas ma mélancolie et j'en
étais toujours au regret de mon voyage inutile. Mais Pratt se mit à me
regarder bien en face, non sans un peu de cet air malicieux que vous
savez.
--Voyons, cher ami Cripple, qu'y a-t-il, pourquoi cette tenue
d'enterrement? me demanda-t-il en me bourrant gaiment de coups de
poings.
J'avais le coeur trop gros pour pouvoir dissimuler plus longtemps.
--Hélas! répondis-je, je me retrouve, après tant d'années, obscur et
pauvre à côté de vous désormais riche et glorieux; j'ai le sentiment
d'avoir raté ma vie, j'entrevois un avenir de désolation profonde pour
ma femme et moi dans le délai prochain où je serai trop vieux pour
travailler...
Le bon Pratt interrompit cette doléance par un large éclat de rire.
--Allons, allons, assez de jérémiades, la vie est belle, le sort est bon
enfant, nous serons heureux tous, tous! s'écria-t-il, en une véritable
explosion d'enthousiasme.
«Et d'abord, ajouta-t-il, apprenez que je vous cède mon illustre
théâtre; vous serez mon successeur et voilà votre fortune faite; les
notaires et procureurs, ces graves bonshommes que vous avez aperçus, ont
dressé les contrats; vous n'avez plus qu'à signer. Quant à moi, je me
marie dans huit jours, une fille charmante, mon cher, une famille de
braves gens très riches, très riches! Je vous conte tout cela dès
maintenant, pour que vous renonciez à vos façons de croque-mort; c'est
chez eux que nous allons nous installer et que nous fêterons les
fiançailles en attendant la noce.»
J'étais étourdi de tant de merveilles annoncées d'un coup; la joie me
grisait, les pleurs me montaient aux yeux.
--Excusez-moi, de grâce, dis-je, saisissant les deux mains de Pratt,
excusez-moi de ce moment de faiblesse. Je savais de quelles générosités
vous étiez capable, mais cette maudite baraque de mendiants m'avait
bouleversé l'esprit, j'avais la vie en horreur; je souffrais...
--Oui, oui! les Dobson, je sais, interrompit Pratt, de plus en plus
joyeux; oui, j'avais calculé que vous iriez là-dedans et je comptais sur
l'effet du contraste pour la surprise que je vous préparais. Vous avez
vu la hideuse misère sans borne; eh bien! sachez que vous n'y tomberez
jamais. Mais, descendons, nous sommes arrivés, ajouta-t-il, rayonnant de
plaisir.
L'équipage, en effet, s'était arrêté devant une coquette maison blanche
enveloppée d'arbres. Deux fraîches servantes, de faction sur le perron,
malgré la pluie, nous aidèrent à transporter nos malles dans une
spacieuse chambre du second étage où, suivant l'exemple de l'ami Pratt,
je me mis à faire un bout de toiletté.
--Hâtons-nous, me disait-il, dans quelques minutes on sonnera la cloche
pour le dîner, comme dans le grand monde, mon cher, comme dans le grand
monde!
Le ravissement me tenait muet. Je me laissais aller comme aux fantaisies
d'un rêve de bonheur.
--Voilà donc l'heureux séjour où je vivrai de mes rentes! continuait
le brave Pratt; oui, mon bon ami, pendant que vous aurez le tracas
d'exploiter le théâtre, moi je n'exercerai plus qu'en amateur, de temps
à autre, pour divertir ma nouvelle famille. J'ai gardé dans ce but
quelques-uns de mes anciens appareils...
Nous en étions là quand le coup de cloche annoncé retentit.
--Vite au salon! s'écria Pratt.
La famille, au grand complet, nous attendait.
--Voici l'honorable M. Nephtali Cripple, mon ami, mon successeur et
notre premier témoin pour le jour du mariage, proclama l'excellent
Pratt. Puis il me présenta son beau-père, ancien commerçant, sa
belle-mère, laquelle, assurait-il galamment, n'avait que les qualités
de remploi, son jeune beau-frère, étudiant en médecine, une toute
ravissante belle-soeur encore enfant et, pour finir, sa charmante
fiancée, qui me parut ce qui peut exister de plus séduisant dans le
genre distingué.
Tous ces personnages, en dépit de leur haute situation, me faisaient
l'accueil le plus chaleureux, ce n'étaient que poignées de mains,
compliments de bienvenue, protestations d'amitié.
--Oui, chérissez-le comme il le mérite, mon brave Cripple, disait Pratt
à chacun d'eux. Sans lui, vous le savez, je serais sous terre depuis
longtemps.
--Oui, oui! pour les beaux yeux de cette dame que vous aviez si bien
escamotée, minauda la fiancée avec une adorable petite moue de jalousie.
Pendant ces conversations, je me donnai le loisir d'examiner mes
nouveaux amis et, tout à coup, il me sembla que ces bonnes et joviales
figures ne m'étaient pas tout à fait inconnues; mes souvenirs ne me
retraçaient rien de précis, je cherchais, puis une idée follement
absurde se débrouilla dans ma cervelle.
--Est-ce possible? hasardai-je enfin, très perplexe...
--Hé oui! mon cher, vous y êtes! interrompit Pratt, c'est le «Théâtre
de la Misère,» ce sont les Dobson qui se retirent aussi du commerce,
à partir d'aujourd'hui. Vous avez eu l'avantage d'assister à leur
représentation d'adieu...
Je restais stupéfait, mais il fallait se rendre à l'évidence. Sous leur
physionomie florissante, je retrouvais les Dobson tels qu'ils étaient
dans leur baraque, placardés de fard, emmitouflés de haillons, couverts
de cendre et de poussière. Ils s'amusèrent, d'ailleurs, pendant quelques
instants à rafraîchir mes impressions: le père Dobson s'abîma dans une
attitude éplorée; la belle-mère affecta l'effarouchement de la rage: le
fils ébaucha sa navrante grimace d'aliéné; la fiancée lança quelques
râles de poumons, et la petite belle-soeur arrêta sur moi la fixité
morne d'un regard qui s'éteint.
Et là-dessus, remettant leurs figures en place, les Dobson se permirent
une exubérante risée en l'honneur de mon ébahissement.
--Vous m'accordiez du génie, ce matin, me dit alors très sérieusement le
bon ami Pratt, détrompez-vous, mon cher. Je n'ai fait que perfectionner
un art cultivé depuis des siècles, je n'ai montré que de l'adresse à
mettre en pratique les trouvailles d'autrui. L'homme de génie est celui
qui crée quelque chose de rien; l'homme de génie, le voilà: c'est
Dobson, qui, ruiné par une faillite dès le début de son mariage, se
tira d'embarras par un artifice sans précédent. Il ne s'attarda pas
à l'apprentissage de métiers pour lesquels il n'était pas fait. Non!
inspiration sublime, il accepta le défi du malheur, il tira de sa misère
même une source de fortune. «Tu m'as voulu pauvre, cria-t-il au destin,
eh bien! c'est comme pauvre que je veux réussir et triompher.» Devenir
mendiant était son unique recours, mais la mendicité, cette chose si
simple, si primitive, il l'entrevit comme une profession, une science,
un art, une nouveauté tout à la fois. Il ne dissimula pas ses déboires
à la manière des sots et des timides; il se garda bien d'étouffer entre
quatre murs ses malédictions contre les hommes, le ciel et l'enfer. Il
résolut d'improviser un théâtre et de s'y montrer en spectacle à prix
d'argent, tel qu'il était, souffrant, douloureux, abîmé, perdu. Traînant
ses guenilles à travers toute l'Amérique, il prit le peuple à témoin de
sa dégradation; il lui fit entendre ses cris d'anathème, ses querelles
déchirantes et saignantes avec sa femme; il exhiba devant la raillerie
ou la pitié publique les hideuses situations dites «intéressantes» de
Mme Dobson; et, même, l'horreur dépenaillée de ses labeurs dynastiques,
avec supplément de prix d'entrée pour les curieux d'âge mûr. Puis il
montra le croupissement et la nudité de ses petits dans la fange, sans
lumière et sans air, les dépérissements, les maladies qu'engendre
nécessairement l'implacable indigence.
Toutes ces tragédies du pauvre, il les a jouées avec son coeur et ses
nerfs, sincèrement enfin, à mesure qu'il les subissait; chacune de ses
larmes, chacun de ses harassements devenait, de la sorte, une cause de
profits transformés maintenant en grosses rentes. Oui, Dobson n'a pas eu
besoin d'autre instrument que sa propre imagination pour accomplir son
oeuvre, pour acquérir renommée et richesse, en même temps qu'il assurait
la prospérité des siens. Lui seul est, parmi nous, l'homme de génie,
c'est devant lui seul que notre admiration doit se prosterner.
J'étais absolument de cet avis, ma très chère, et je me sentais
frappé de respect pour l'incomparable Dobson et ses intelligents
collaborateurs, quand l'une des belles servantes vint avertir que le
dîner était servi.
--A table! à table! cria la famille d'une seule voix.
On s'élança prestement dans la salle à manger, où le repas, excellent
en lui-même, fut consommé, vous pouvez le croire, au milieu de la plus
riante humeur qui dérida jamais réunion d'honnêtes gens.
Et dans une semaine la fête nuptiale! Ah! ma chère, que ne serez-vous
là! Mais il vous faudra plus d'un mois pour opérer notre déménagement et
pour vous préparer à devenir la directrice du Cripple's-Théâtre!
Pardonnez-moi, maintenant, d'avoir commencé ma lettre sur un ton si
triste, tandis que la joie de mon âme débordait, mais il fallait vous
dire les choses comme elles s'étaient passées.
En ce moment nous sommes au salon. Je termine à la hâte: Quel charmant
tableau de bonheur en famille! Le vénérable Dobson et son épouse, ces
grands comédiens de la misère, ces fortunés mendiants pour rire,
se reposent lentement dans de larges fauteuils. Dobson fils lit le
_Chicago-Times_; la petite belle-soeur tourmente Pratt depuis une heure
pour qu'il l'amuse par quelques exercices de prestidigitation. Elle est
décidément pétrie d'esprit, cette jolie diablesse:
--Faites donc le tour de la dame escamotée! dit-elle à l'ami Pratt, tout
en pointant sur sa soeur un coup d'oeil criblé de malice.
Pratt va s'exécuter; il a toute une collection d'appareils rangés dans
un recoin, en manière de musée. Il roule au centre de la pièce
la fameuse table à soufflets et le grand tube de carton que vous
connaissez.
La famille regarde attentivement, la fillette est ravie; l'ami Pratt
prend la parole, comme s'il fonctionnait en public.
--Permettez-moi, mesdames et messieurs, dit-il, de rajeunir cette
expérience par une agréable variante: au lieu de faire disparaître une
des dames présentes, chose que nous regretterions tous, je me propose,
au contraire, de vous présenter une aimable personne, actuellement
invisible, et de la faire surgir sur cette table et sous cette boite où,
comme vous pouvez vous en convaincre, il n'y a pour l'instant que le
vide. Regardez!