Madame Lepic, pourtant plus bavarde, entre ses repas, qu'une agace,
commande à table par gestes et signes de tête.
Soeur Ernestine lève les yeux au plafond.
Grand frère Félix sculpte sa mie de pain, et Poil de Carotte, qui n'a
plus de timbale, ne se préoccupe que de ne pas nettoyer son assiette,
trop tôt, par gourmandise, ou trop tard, par lambinerie. Dans ce but,
il se livre à des calculs compliqués.
Soudain M. Lepic va remplir une carafe d'eau.
--J'y serais bien allée, moi, dit Agathe.
Ou plutôt, elle ne dit pas, elle le pense seulement. Déjà atteinte du
mal de tous, la langue lourde, elle n'ose parler, mais se croyant en
faute, elle redouble d'attention.
M. Lepic n'a presque plus de pain. Agathe cette fois ne se laissera pas
devancer. Elle le surveille au point d'oublier les autres et que madame
Lepic d'un sec
--Agathe, est-ce qu'il vous pousse une branche?
la rappelle à l'ordre.
--Voilà, madame, répond Agathe.
Et elle se multiplie sans quitter de l'oeil M. Lepic. Elle veut le
conquérir par ses prévenances et tâchera de se signaler.
Il est temps.
Comme M. Lepic mord sa dernière bouchée de pain, elle se précipite au
placard et rapporte une couronne de cinq livres, non entamée, qu'elle
lui offre de bon coeur, tout heureuse d'avoir deviné les désirs du
maître.
Or, M. Lepic noue sa serviette, se lève de table, met son chapeau et
va dans le jardin fumer une cigarette.
Quand il a fini de déjeuner, il ne recommence pas.
Clouée, stupide, Agathe tenant sur son ventre la couronne qui pèse cinq
livres, semble la réclame en cire d'une fabrique d'appareils de sauvetage.