M. Lepic arrive de Paris ce matin même. Il ouvre sa malle. Des cadeaux
en sortent pour grand frères Félix et soeur Ernestine, de beaux cadeaux,
dont précisément (comme c'est drôle!) ils ont rêvé toute la nuit. Ensuite
M. Lepic, les mains derrière son dos, regarde malignement Poil de Carotte
et lui dit:
--Et toi, qu'est-ce que tu aimes le mieux: une trompette ou un pistolet?
En vérité, Poil de Carotte est plutôt prudent que téméraire. Il
préférerait une trompette, parce que ça ne part pas dans les mains; mais
il a toujours entendu dire qu'un garçon de sa taille ne peut jouer
sérieusement qu'avec des armes, des sabres, des engins de guerre.
L'âge lui est venu de renifler de la poudre et d'exterminer des choses.
Son père connaît les enfants: il a apporté ce qu'il faut.
--J'aime mieux un pistolet, dit-il hardiment, sûr de deviner.
Il va même au peu loin et ajoute:
--Ce n'est plus la peine de le cacher; je le vois!
--Ah! dit monsieur Lepic embarrassé, tu aimes mieux un pistolet! tu as
donc bien changé?
Tout de suite Poil de Carotte se reprend:
--Mais non, va, non, papa, c'était pour rire. Sois tranquille, je les
déteste, les pistolets. Donne-moi vite ma trompette, que je te montre
comme ça m'amuse de souffler dedans.
Madame Lepic:
--Alors pourquoi mens-tu? pour faire de la peine à ton père, n'est-ce
pas? Quand on aime les trompettes, on ne dit pas qu'on aime les
pistolets et surtout on ne dit pas qu'on voit des pistolets, quand on
ne voit rien. Aussi, pour t'apprendre, tu n'auras ni pistolets ni
trompette. Regarde-la bien; elle a trois pompons rouge et un drapeau
à franges d'or. Tu l'as assez regardée. Maintenant, va voir à la
cuisine si j'y suis; déguerpis, trotte et flûte dans tes doigts.
Tout en haut de l'armoire, sur une pile de linge blanc, roulée dans
ses trois pompons rouge et son drapeau à franges d'or, la trompette de
Poil de Carotte attend qui souffle, imprenable, invisible, muette comme
celle du jugement dernier.