indignes d'un homme de votre âge, ces extravagances, ces gaspillages
inouïs?
AUGUSTE--Je voulais m'amuser à tes dépens. J'aurai toujours tiré cela
de l'héritage que tu me voles...
JOLIN--Ménagez vos expressions! Je suis un honnête homme, et je ne
souffrirai pas que l'on m'insulte. Si vous avez des droits faites les
valoir! Mais tous ces propos sont inutiles. Thibeault, chasse-moi ces
individus!
THIBEAULT--Merci!... J'en ai assez, moi, de ces jeux-là!
AUGUSTE--Misérable fripon!... je t'étranglerais... Mais bah! un
coquin de moins sur la terre où il y en a tant, ne laisserait pas de
vide appréciable. (À Adrien.) Allons, mon ami, il ne nous reste
qu'à faire retraite, car vous êtes compris dans cette intimation
polie d'avoir à vous éclipser.
JOLIN--Oui, lui, lui surtout!
ADRIEN--Je n'ai pas la prétention de rester chez M. Jolin malgré lui;
mais, avant de partir, je veux savoir si c'est librement que ces
dames...
BLANCHE--Adrien, je ne veux pas, je ne peux pas rester ici. Je vous
en conjure, ne me laissez pas dans cette maison!...
JOLIN--Vous dépendrez de votre mère, mademoiselle; et si elle a
conservé un peu d'amitié pour moi...
Mme SAINT-VALLIER--Je crois, en effet, qu'on vous a indignement
calomnié, mon vieil ami...
JOLIN--Eh bien, j'espère que vous ne confierez ni le sort de Blanche
ni le vôtre à des vagabonds sans le sou, comme ces deux individus-là.
BLANCHE--Maman, vous n'avez donc pas compris le rôle honteux...
Mme SAINT-VALLIER--Te croirais-tu plus sage que ta mère?...
BLANCHE, _éclatant en sanglots_--Adrien! Adrien!...
ADRIEN--Oh! madame, je vous en conjure, au nom de ce que vous avez
de plus sacré...
Mme SAINT-VALLIER--Laissez-moi, monsieur! Blanche, sortons. (Elles
sortent.)
SCÈNE VIII
PRÉCÉDENTS, excepté Mme SAINT-VALLIER et BLANCHE.
AUGUSTE--C'est inutile, mon pauvre garçon; vous n'obtiendrez rien de
cette femme obstinée, à qui manquent également l'intelligence et le
coeur. Il ne nous reste plus qu'à nous adresser à l'autorité...
JOLIN--Oh! je ne vous crains plus; les circonstances ont changé.
Voudrait-on croire que moi, homme riche et considéré, j'aie pu tendre
un piège à un malheureux sans feu ni lieu qui est venu me demander
l'hospitalité? L'existence de ce fameux papier eût donné peut-être
quelque autorité à une pareille assertion; mais il n'existe pas, je
prouverai qu'il n'a jamais existé... D'ailleurs qui êtes-vous pour
inspirer de la confiance? Un dissipateur ruiné, condamné à mort,
exilé,--avec la plus détestable des réputations. Et ce jeune homme?
Un sauteux d'escalier qui s'est introduit la nuit par escalade dans
une maison habitée. Les beaux accusateurs! Oh! je me moque de votre
colère, allez!... Mais en voilà assez; et puisque vous ne voulez pas
partir de bonne volonté... (Il fait quelques pas du côté de la
maison.)
AUGUSTE--Oui, hein? Eh bien, _goddam! Corpo di Baccho!_ tron de
l'air! Crois-tu donc, vieux scélérat, que je me laisserai chasser
ainsi par les épaules de cette maison qui m'appartient et où je suis
né? Tu vas m'en faire les honneurs jusqu'au bout, coquin! à moi et à
ce brave jeune homme! Oui, tu vas nous accompagner jusqu'à la porte
du jardin, chapeau bas, et aussi poliment que si nous étions des
commodores ou des nababs. (Il sort un pistolet et va le mettre sur
la tempe de Jolin.)
JOLIN--Monsieur, je ne consentirai jamais...
AUGUSTE--Chapeau bas, drôle! et marche à côté de nous avec déférence
et respect; ou sinon, je te le jure, je te briserai la tête comme je
briserais une vieille calebasse pourrie!
(Jolin accompagne Auguste et Adrien jusqu'à la barrière, chapeau bas,
et le pistolet d'Auguste à la hauteur de sa tempe; et au moment où
ils dépassent la barrière la toile tombe.)
ACTE V
HUITIÈME TABLEAU
LA CONTRE-LETTRE
(Même décor qu'au premier tableau.)
SCÈNE I
AUGUSTE, ADRIEN, CAYOU, JOSEPTE.
CAYOU--Cré tire-bouchon! C'est une bénédiction du bon Dieu!... Mais
vous ne m'en voulez donc point pour... l'autre soir... vous savez...
l'absinthe? Pourquoi diable vous étiez-vous déguisé aussi? On peut
pas toujours deviner... Je me le disais... Mais curiosité à part,
c'est drôle que vous laissiez le Domaine pour venir vous loger ici...
JOSEPTE--Tais-toi donc, Cayou, quand on a de quoi, et qu'on veut
vivre à son goût, on doit pas être à son aise chez Jolin. Sans parler
mal de lui, il est un peu serré, le cher homme!...
CAYOU--C'est drôle tout de même, un homme qu'à tant de bâtiments sur
la mer...
AUGUSTE--Ils ont fait naufrage!
CAYOU--Naufrage! Ah! bonté divine! et les tonnes d'or?
AUGUSTE--Fondues. Mais, ne craignez rien, mon hôte, je puis solder ma
dépense cette fois. Heureusement que quelques pièces plus dure que
les autres n'ont pas coulé dans la fonte générale. Tenez, (Jetant
une pièce d'or.) payez-vous d'avance; préparez-moi une chambre;
donnez-nous à boire et à manger; et laissez-nous la paix. Dans tous
les pays du monde, j'ai détesté les curieux et les bavards.
JOSEPTE--On y va, on y va!... (Elle sort avec Cayou.)
SCÈNE II
AUGUSTE, ADRIEN.
AUGUSTE, _à Adrien qui est allé s'asseoir dans un coin_--Allons,
jeune homme; ne vous laissez pas gagner par la tristesse. Que diable!
il faut être plus philosophe que cela.
ADRIEN--Hélas! quelle déception! A vous voir imposer vos volontés,
vos caprices à ce Jolin, j'avais cru...
AUGUSTE--Adrien, je vous dois une explication. Je ne voudrais pas
que vous fussiez en droit de m'adresser, même de pensée, le moindre
reproche. Rappelez vos souvenirs, mon cher garçon; je ne vous ai
jamais donné l'assurance positive de vaincre les obstacles que
rencontrait votre mariage. J'étais moi-même trop incertain du succès
de mon audace. Sans vouloir révéler mon secret, je vous ai toujours
laissé soupçonner combien mon autorité sur Jolin était de nature
précaire. Dites, cela n'est-il pas de la plus exacte vérité?
ADRIEN--Je le sais, je le sais; mais...
AUGUSTE--Vous trouvez ma conduite folle, absurde, n'est-ce pas? Vous
vous demandez dans quel but, n'ayant aucun moyen légal d'obliger à
une restitution cet homme de mauvaise foi, je suis venu m'établir
chez lui, le vexer, le tourmenter de mille manières, au risque d'être
honteusement expulsé quand la ruse serait découverte. D'abord, j'ai
dû m'assurer si la probité aurait quelque influence sur cet homme à
qui j'avais confié ma fortune. En découvrant à qui j'avais affaire,
j'ai cru pouvoir l'effrayer par mon assurance, et l'amener à me
proposer lui-même une transaction avantageuse. Ces dîners, ces
réceptions continuelles n'avaient pas seulement pour but d'induire en
dépense le spoliateur de mes biens; je désirais me faire des amis,
et empêcher Jolin de me tendre des pièges. Vous le voyez, mon cher
enfant, mon plan n'était pas tout à fait dénué de sens commun.
Il était sur le point de réussir. Pour assurer sa sécurité et se
débarrasser de moi, il eût accepté le partage des biens... Une
révélation prématurée est venue tout gâter...
ADRIEN--Oh! je ne vous accuse pas. J'ai pu apprécier la généreuse
nature qui se cache sous vos apparences frivoles. Oh! non, je ne me
plains pas de vous, car je vous dois les quelques jours de bonheur
que j'ai passés auprès de Blanche.
AUGUSTE--Courage donc, morbleu! Il ne faut pas mettre les choses au
pis. Nous ne sommes plus au temps ou l'on mariait les filles malgré
elles... Blanche tiendra bon; la mère imbécile finira par ouvrir les
yeux...
ADRIEN--Et vous, monsieur?
AUGUSTE--Moi? Je m'engage matelot à bord du premier voilier en
partance dans le port de Québec. Et ce qui me sera le plus pénible
en cela, mon cher garçon, ce sera de vous quitter. Par Mahomet! vous
m'avez ensorcelé.
ADRIEN--Et moi, vous êtes mon seul ami. Mais n'y aurait-il pas moyen
de forcer ce Jolin...
AUGUSTE--Oh! d'abord je n'ai pas les moyens de faire un procès; et
puis, vous êtes homme de loi, vous savez qu'on ne peut attaquer les
titres de Jolin par preuve testimoniale, et qu'il faudrait absolument
cette fatale contre-lettre pour avoir des chances de succès... Non,
mon ami, il faut abandonner tout espoir de ce côté; je suis bien et
dûment volé!...
SCÈNE III
LES PRÉCÉDENTS, BLANCHE.
BLANCHE, _entrant_--Adrien, monsieur DesRivières, sauvez-moi, au nom
du ciel.
ADRIEN--Vous, Blanche... ma chère Blanche? Mais d'où venez-vous?
Comment êtes-vous ici? Que s'est-il donc passé?
AUGUSTE--Asseyez-vous, mon enfant; vous êtes épuisée... Quelque
nouvelle infamie de Jolin, sans doute?
BLANCHE, _s'asseyant_--Fermez la porte; on va me poursuivre
certainement... Bien des personnes m'ont rencontrée sur la route;
je courais comme une folle... Vous me défendrez, n'est-ce pas?
ADRIEN--Ne craignez rien, Blanche; vous avez ici des amis prêts à
vous sacrifier leur existence.
AUGUSTE--Et pour l'un d'eux le sacrifice ne serait pas bien grand,
allez!
BLANCHE--Adrien, monsieur DesRivières, qu'allez vous penser de moi?
Oh! ce que je fais là est mal, bien mal, je le sais; j'ai quitté ma
mère; je suis venue vous chercher ici. Mais ma pauvre tête s'est
égarée; je me suis réfugiée auprès des seuls amis que j'aie sur la
terre.
AUGUSTE--Mais enfin quelle est la cause de votre effroi, ma pauvre
petite?
BLANCHE--Voici, monsieur. Après votre départ Jolin me parla de
pardon, de réconciliation, et me fit les plus brillantes promesses,
si je consentais à l'épouser. Mon refus l'exaspéra; il éclata en
menaces; et ma mère qui ne peut résister à l'ascendant de cet homme,
s'emporta elle-même contre moi jusqu'à vouloir me frapper. Ce matin,
à déjeuner, j'appris que Jolin était allé à Québec, et ma mère
m'annonça que nous devions partir dans la journée pour les
États-Unis, à bord d'un yacht à vapeur, spécialement nolisé à cet
effet par Jolin... Vous jugez de mon épouvante... Je ne sais si je me
trompe, mais cet infâme a conçu des projets encore plus affreux que
ceux qu'il avoue.
AUGUSTE--Oui, quand il vous tiendra en pleine mer, dans un vaisseau à
lui, conduit par les misérables brigands qu'il a à son service...
Mille pannerées de diables, on s'exposerait au pal lui-même pour
enfoncer un couteau entre la quatrième et la cinquième côte d'un
pareil coquin!
ADRIEN--Et vous avez fui... Oh! merci, Blanche, merci pour cet acte
de courage!
BLANCHE--J'ai d'abord supplié, conjuré ma mère... Elle n'a pas voulu
m'entendre; et alors, désespérée, folle de terreur, je me suis
décidée à fuir. Je me suis glissée furtivement dans la cour; j'ai
ouvert la grille; et sûre de vous trouver dans cette auberge, je suis
accourue pour me mettre sous votre protection.
AUGUSTE--C'est fort bien, ma pauvrette; mais si vous saviez où nous
étions, Jolin doit le savoir de même. Ils viendront vous chercher
ici, et l'autorité d'une mère est toute puissante sur une fille
mineure.
ADRIEN--Eh bien, alors, hâtons-nous; nous pouvons trouver pour elle
un asile sûr à Québec.
AUGUSTE--Oui, et nous serions arrêtés vous et moi, pour enlèvement...
Croyez-moi, mon ami, ne donnons pas prise contre nous à ce vieux
matois de Jolin.
ADRIEN--Ces considérations ne m'arrêteront pas, et si Blanche y
consent...
AUGUSTE--Elles ne m'arrêteraient pas non plus s'il s'agissait
seulement de ma sûreté. Pour moi maintenant, qu'est-ce que la
liberté? qu'est-ce que la vie? Mais franchement, Adrien, je vous
verrais avec chagrin, vous et cette pauvre petite, flétrir par une
démarche qui aurait l'apparence d'une faute, un amour pur et honnête
comme le vôtre. Prenez garde, chers enfants; en entrant dans cette
voie de révolte contre la société, contre l'autorité maternelle,
savez-vous où vous pouvez être entraînés?... Je vous étonne je le
vois; vous ne vous attendiez pas à de tels scrupules de ma part...
Mais n'est-ce pas mon devoir de signaler aux autres les écueils sur
lesquels j'ai fait naufrage?
ADRIEN--Cependant, monsieur, les circonstances sont telles...
AUGUSTE--Les circonstances ne sauraient justifier une faute;
croyez-en un homme qui n'est pas habitué à exagérer la morale...
N'attaquez pas de front les règles établies; un jour vous le
regretteriez amèrement.
ADRIEN--Mais enfin, il faut prendre un parti.
AUGUSTE--Non, Adrien, il faut laisser les choses telles qu'elles
sont. Écoutez; si je me montre sévère envers vous, c'est que je ne
voudrais pas vous voir engagé dans la voie déplorable où je me suis
perdu; parce que cette charmante enfant ne doit pas être malheureuse
comme le fut ma pauvre Berthe.
ADRIEN--Berthe?
AUGUSTE--Oui; si vous étiez de Québec, vous connaîtriez probablement,
malgré votre jeunesse, ma tragique histoire avec l'infortunée Berthe
de Blavière.
ADRIEN--De qui parlez-vous, monsieur? Quel nom avez-vous prononcé?
J'ai mal entendu, sans doute, je... Non, non, c'est impossible!
AUGUSTE--L'auriez-vous connue? Ce terrible drame a eu trop de
retentissement dans la province pour que je doive cacher aucun nom...
Je vous le répète, elle s'appelait...
ADRIEN--Taisez-vous, monsieur!
AUGUSTE--Mais pourquoi donc, au nom du ciel?
ADRIEN--Vous insultez ma mère!
AUGUSTE, _se précipitant vers Adrien_--Votre mère!... Votre âge? Par
pitié, dites-moi votre âge!
ADRIEN--Monsieur...
AUGUSTE--Il le faut, Adrien; il le faut, je le veux... je vous
en prie!
ADRIEN--Je suis né le 16 octobre, 1839.
AUGUSTE--1839! et votre mère s'appelait Berthe de Blavière!...
Adrien, Adrien, vous êtes mon...
ADRIEN--Je suis le fils de M. Launière, monsieur!
AUGUSTE--C'est vrai, c'est vrai!... Ma pauvre tête se perd: voyons,
réfléchissons, récapitulons ces circonstances étranges. Aidez-moi...
Adrien, mon... ami. J'ai peur de devenir fou... Oui, c'est cela,
votre mère pleurait souvent en vous regardant; votre père vous
manifestait de la haine... N'est-ce pas cela, dites, n'est-ce pas
cela?
ADRIEN--Oui.
AUGUSTE--Adrien, votre mère a dû vous parler de sa famille, de son
passé; elle a dû vous révéler certaines particularités...
ADRIEN--Une seule fois; au moment de sa mort. Elle me fit appeler
dans sa chambre, m'embrassa et pleura. Puis tirant de dessous son
oreiller un paquet cacheté qu'elle me remit, elle me dit d'une voix
éteinte: Mon fils, quand je ne serai plus, tu trouveras dans ces
papiers des secrets qui te concernent. Cependant si tu as quelque
affection pour ta malheureuse mère, tu ne chercheras pas à connaître
ses fautes et ses remords... Par respect pour elle, je n'ai jamais
ouvert ce paquet.
AUGUSTE--Mais où est-il, ce paquet, mon cher Adrien, ou est-il?
ADRIEN--Dans cette malle.
AUGUSTE--Donnez, donnez!
ADRIEN, _tirant un paquet cacheté d'une malle et le remettant à
Auguste_--Tenez, je crois que vous pouvez connaître les secrets de ma
pauvre mère.
AUGUSTE, _décachetant le paquet_--Plus de doute! voici cette fameuse
contre-lettre signée Jolin; voici l'acte notarié par lequel
j'abandonnais à Berthe ou à son enfant le revenu de mes biens. Par
haine pour le meurtrier de son frère, elle n'a pas voulu faire usage
de ces pièces... Adrien, Adrien, me crois-tu maintenant?
ADRIEN, _se jetant dans les bras_--Mon père!
AUGUSTE--Mon fils!... J'ai un fils, moi, l'aventurier, l'homme sans
nom; le paria des cinq parties du monde! Oh! si j'avais su le bonheur
qui m'était réservé, comme j'aurais fui le danger, comme j'eusse été
lâche!... Mais rien ne m'avait révélé ton existence. Une fois, aux
Antilles, je rencontrai un capitaine de navire que j'avais connu à
Québec; il me raconta la disparition de Berthe; il me fit entendre
suivant la croyance commune, qu'elle avait attenté à ses jours. Alors
je cherchai le péril avec une espèce de fureur; je me jetai à corps
perdu dans les entreprises les plus téméraires; tantôt riche, tantôt
pauvre, je parcourais la terre ne me trouvant bien nulle part, sans
but, sans désirs, sans jouissances... Et pendant ce temps, j'avais un
fils! et il est beau, il est bon, il est généreux! Il m'a aimé, il
m'a sauvé la vie avant de me connaître... Oh! c'est trop! c'est trop!
(Il fond en sanglots.)
ADRIEN--Vous ne partirez pas, n'est-ce pas maintenant?
AUGUSTE--Partir? Oh! non, non! Te quitter, jamais!... Nous serons
heureux ensemble.
BLANCHE--Et moi Adrien, et moi, monsieur DesRivières? n'aurai-je pas
une petite part dans votre joie?
AUGUSTE--Vous! la jolie tourterelle de mon tourtereau! Vous la perle
jumelle de mon écrin! vous partagerez notre bonheur en le complétant;
vous serez ma fille comme il est mon fils. Je vous réunirai tous les
deux sous mes ailes, et je vous défendrai du bec et des ongles, comme
la poule défend ses petits... _Jesus mein Gott!_ triple tonnerre, ma
tête se détraque... me voilà poule couveuse, à présent! Je ris et je
pleure à la fois... Elle est si belle, si douce et si gracieuse, ma
fille!... Et mon fils, il est si brave, si honnête, si dévoué!...
Vous vous aimerez et vous m'aimerez. Quand nous serons seuls, tout
seuls, vous m'appellerez votre père, n'est-ce pas? Et plus tard vos
enfants... Oh! mais que vais-je dire là, moi? Ne m'écoutez pas,
tenez, ne m'écoutez pas. Je délire, j'extravague, et vous ne voudriez
pas pour père de ce fou ridicule qu'on surnommait autrefois la
Bourrasque...
ADRIEN--Mais, mon père, ce bonheur dont vous parlez ne pourra jamais
se réaliser!
AUGUSTE--Qui dit cela?
ADRIEN--Mais vous oubliez donc...
AUGUSTE--Blanche sera ta femme, entends-tu? Oui, elle sera ta femme,
dussé-je, moi-même, tordre le cou à ce vieux scélérat de Jolin!...
Mais tu ne sais donc pas, Adrien? Cette contre-lettre, nous la
possédons maintenant. Tout ce que Jolin a m'appartient...
BLANCHE--Mais, monsieur, les préjugés de ma mère contre Adrien...
AUGUSTE--Votre mère? Oh! ses préjugés ne tiendront pas quand elle
verra Adrien immensément riche, et Jolin ruiné. Soyez tranquille,
je me charge de tout...
SCÈNE IV
LES PRÉCÉDENTS, Mme SAINT-VALLIER, JOLIN.
JOLIN, _entrant avec Mme Saint-Vallier_--Ah! ah! ah! La voilà donc
enfin cette belle princesse fugitive qui vient réclamer l'assistance
des chevaliers errants.
AUGUSTE--Silence, monsieur! Vous n'avez aucun droit sur cette jeune
fille; épargnez-vous donc les injures et les menaces.
Mme SAINT-VALLIER--J'espère qu'on ne me contestera pas, à moi, le
droit de traiter cette sotte créature comme elle le mérite... Quitter
sa mère et une maison honnête pour se réfugier dans un cabaret,
avec...
AUGUSTE--Madame, si Mlle Blanche a fait une démarche imprudente, la
faute n'est pas à elle, mais à vous. Quand une mère aveugle, au lieu
de défendre sa fille, la laisse exposée aux entreprises, aux insultes
d'un misérable, il faut bien que la pauvre enfant se défende
elle-même. Mais votre droit est sacré. Reprenez votre fille...
Seulement, sachez-le bien, d'autres défenseurs plus clairvoyants
veilleront à sa sûreté.
JOLIN--Allons, ces messieurs commencent à mettre de l'eau dans leur
vin...
AUGUSTE--Jolin, nous sommes modérés, parce que nous sommes forts. Si
tu en doutes, regarde! (Il lui montre la contre-lettre d'une main,
pendant que de l'autre il empêche Jolin d'y toucher.) Ne bouge pas;
ne fais pas un mouvement, sur ta vie! A cette distance, tu peux
reconnaître ta signature... Tu sais ce que cela veut dire. Avant
vingt-quatre heures, tu me rendras tes comptes.
JOLIN--La pièce est fausse; elle a été forgée par vous.
AUGUSTE--Tu diras cela à l'homme de loi à qui je vais la confier.
Maintenant tu peux partir!
JOLIN--Malédiction!... Mais je me vengerai! (Il sort.)
Mme SAINT-VALLIER--Mais quel est donc ce papier dont il a si
grand'peur?
AUGUSTE--Madame, c'est un acte en vertu duquel les magnifiques
propriétés provenant de ma famille, enfin toute la fortune de Jolin,
n'appartient pas à Jolin, mais à M. Adrien Launière que voici.
Mme SAINT-VALLIER--A M. Adrien!...
SCÈNE V
CAYOU, JOSEPTE, LES PRÉCÉDENTS, excepté JOLIN.
JOSEPTE, _entrant avec Cayou_--Ah! mon Dieu! mon Dieu! sainte misère
humaine, j'crairai jamais ça...
AUGUSTE--Qu'est-ce que c'est mes bons amis?
JOSEPTE--Imaginez-vous.
CAYOU--Laisse-moi parler, Josepte.
JOSEPTE--Que Jolin...
CAYOU--Que Jolin vient d'être pris...
JOSEPTE--Laisse-moi donc parler, Cayou...
CAYOU--Par la police.
JOSEPTE--Oui, et pis Bertrand, et pis Thibeault... et pis
d'autres!... Y disent que c'est tous des voleurs des malfecteurs,
des meurtriers...
CAYOU--La bande de voleurs du Carouge... il parait que Jolin était
leur chef... Les policemen l'ont dit... Ah! la crasse!...
JOSEPTE--Sainte misère divine! qui c'qu'aurait jamais cru ça!...
CAYOU--Y viennent de passer, là; ils les emmènent à Québec...
AUGUSTE--Laissez-les passer; c'est la justice des hommes qui précède
la justice de Dieu... Eh bien, bonne maman Saint-Vallier, à quand le
mariage de nos enfants?
Mme SAINT-VALLIER--Nos enfants?
ADRIEN--Quoi madame, ignorez-vous que M. DesRivières est mon...
AUGUSTE--Votre ami, Adrien, seulement votre ami... (À Mme
Saint-Vallier.) Cependant voyez comme l'on change! nos jeunes gens
si fiers et si délicats hier, ne rougiront plus d'accepter la
donation de tous mes biens quand nous signerons leur contrat de
mariage... car nous le signerons bientôt, n'est-ce pas?
Mme SAINT-VALLIER--Il le faudra bien, puisque décidément M. Launière
mérite l'estime et la considération.
AUGUSTE--C'est cela!... Allons, mes enfants, embrassons-nous, et que
ça finisse!...
(La toile tombe.)
End of Project Gutenberg's Le retour de l'exile, by Louis H. Frechette