JOLIN--Alors qu'attendiez-vous donc de moi? Pourquoi ces folies

indignes d'un homme de votre âge, ces extravagances, ces gaspillages

inouïs?

AUGUSTE--Je voulais m'amuser à tes dépens. J'aurai toujours tiré cela

de l'héritage que tu me voles...

JOLIN--Ménagez vos expressions! Je suis un honnête homme, et je ne

souffrirai pas que l'on m'insulte. Si vous avez des droits faites les

valoir! Mais tous ces propos sont inutiles. Thibeault, chasse-moi ces

individus!

THIBEAULT--Merci!... J'en ai assez, moi, de ces jeux-là!

AUGUSTE--Misérable fripon!... je t'étranglerais... Mais bah! un

coquin de moins sur la terre où il y en a tant, ne laisserait pas de

vide appréciable. (À Adrien.) Allons, mon ami, il ne nous reste

qu'à faire retraite, car vous êtes compris dans cette intimation

polie d'avoir à vous éclipser.

JOLIN--Oui, lui, lui surtout!

ADRIEN--Je n'ai pas la prétention de rester chez M. Jolin malgré lui;

mais, avant de partir, je veux savoir si c'est librement que ces

dames...

BLANCHE--Adrien, je ne veux pas, je ne peux pas rester ici. Je vous

en conjure, ne me laissez pas dans cette maison!...

JOLIN--Vous dépendrez de votre mère, mademoiselle; et si elle a

conservé un peu d'amitié pour moi...

Mme SAINT-VALLIER--Je crois, en effet, qu'on vous a indignement

calomnié, mon vieil ami...

JOLIN--Eh bien, j'espère que vous ne confierez ni le sort de Blanche

ni le vôtre à des vagabonds sans le sou, comme ces deux individus-là.

BLANCHE--Maman, vous n'avez donc pas compris le rôle honteux...

Mme SAINT-VALLIER--Te croirais-tu plus sage que ta mère?...

BLANCHE, _éclatant en sanglots_--Adrien! Adrien!...

ADRIEN--Oh! madame, je vous en conjure, au nom de ce que vous avez

de plus sacré...

Mme SAINT-VALLIER--Laissez-moi, monsieur! Blanche, sortons. (Elles

sortent.)

SCÈNE VIII

PRÉCÉDENTS, excepté Mme SAINT-VALLIER et BLANCHE.

AUGUSTE--C'est inutile, mon pauvre garçon; vous n'obtiendrez rien de

cette femme obstinée, à qui manquent également l'intelligence et le

coeur. Il ne nous reste plus qu'à nous adresser à l'autorité...

JOLIN--Oh! je ne vous crains plus; les circonstances ont changé.

Voudrait-on croire que moi, homme riche et considéré, j'aie pu tendre

un piège à un malheureux sans feu ni lieu qui est venu me demander

l'hospitalité? L'existence de ce fameux papier eût donné peut-être

quelque autorité à une pareille assertion; mais il n'existe pas, je

prouverai qu'il n'a jamais existé... D'ailleurs qui êtes-vous pour

inspirer de la confiance? Un dissipateur ruiné, condamné à mort,

exilé,--avec la plus détestable des réputations. Et ce jeune homme?

Un sauteux d'escalier qui s'est introduit la nuit par escalade dans

une maison habitée. Les beaux accusateurs! Oh! je me moque de votre

colère, allez!... Mais en voilà assez; et puisque vous ne voulez pas

partir de bonne volonté... (Il fait quelques pas du côté de la

maison.)

AUGUSTE--Oui, hein? Eh bien, _goddam! Corpo di Baccho!_ tron de

l'air! Crois-tu donc, vieux scélérat, que je me laisserai chasser

ainsi par les épaules de cette maison qui m'appartient et où je suis

né? Tu vas m'en faire les honneurs jusqu'au bout, coquin! à moi et à

ce brave jeune homme! Oui, tu vas nous accompagner jusqu'à la porte

du jardin, chapeau bas, et aussi poliment que si nous étions des

commodores ou des nababs. (Il sort un pistolet et va le mettre sur

la tempe de Jolin.)

JOLIN--Monsieur, je ne consentirai jamais...

AUGUSTE--Chapeau bas, drôle! et marche à côté de nous avec déférence

et respect; ou sinon, je te le jure, je te briserai la tête comme je

briserais une vieille calebasse pourrie!

(Jolin accompagne Auguste et Adrien jusqu'à la barrière, chapeau bas,

et le pistolet d'Auguste à la hauteur de sa tempe; et au moment où

ils dépassent la barrière la toile tombe.)

ACTE V

HUITIÈME TABLEAU

LA CONTRE-LETTRE

(Même décor qu'au premier tableau.)

SCÈNE I

AUGUSTE, ADRIEN, CAYOU, JOSEPTE.

CAYOU--Cré tire-bouchon! C'est une bénédiction du bon Dieu!... Mais

vous ne m'en voulez donc point pour... l'autre soir... vous savez...

l'absinthe? Pourquoi diable vous étiez-vous déguisé aussi? On peut

pas toujours deviner... Je me le disais... Mais curiosité à part,

c'est drôle que vous laissiez le Domaine pour venir vous loger ici...

JOSEPTE--Tais-toi donc, Cayou, quand on a de quoi, et qu'on veut

vivre à son goût, on doit pas être à son aise chez Jolin. Sans parler

mal de lui, il est un peu serré, le cher homme!...

CAYOU--C'est drôle tout de même, un homme qu'à tant de bâtiments sur

la mer...

AUGUSTE--Ils ont fait naufrage!

CAYOU--Naufrage! Ah! bonté divine! et les tonnes d'or?

AUGUSTE--Fondues. Mais, ne craignez rien, mon hôte, je puis solder ma

dépense cette fois. Heureusement que quelques pièces plus dure que

les autres n'ont pas coulé dans la fonte générale. Tenez, (Jetant

une pièce d'or.) payez-vous d'avance; préparez-moi une chambre;

donnez-nous à boire et à manger; et laissez-nous la paix. Dans tous

les pays du monde, j'ai détesté les curieux et les bavards.

JOSEPTE--On y va, on y va!... (Elle sort avec Cayou.)

SCÈNE II

AUGUSTE, ADRIEN.

AUGUSTE, _à Adrien qui est allé s'asseoir dans un coin_--Allons,

jeune homme; ne vous laissez pas gagner par la tristesse. Que diable!

il faut être plus philosophe que cela.

ADRIEN--Hélas! quelle déception! A vous voir imposer vos volontés,

vos caprices à ce Jolin, j'avais cru...

AUGUSTE--Adrien, je vous dois une explication. Je ne voudrais pas

que vous fussiez en droit de m'adresser, même de pensée, le moindre

reproche. Rappelez vos souvenirs, mon cher garçon; je ne vous ai

jamais donné l'assurance positive de vaincre les obstacles que

rencontrait votre mariage. J'étais moi-même trop incertain du succès

de mon audace. Sans vouloir révéler mon secret, je vous ai toujours

laissé soupçonner combien mon autorité sur Jolin était de nature

précaire. Dites, cela n'est-il pas de la plus exacte vérité?

ADRIEN--Je le sais, je le sais; mais...

AUGUSTE--Vous trouvez ma conduite folle, absurde, n'est-ce pas? Vous

vous demandez dans quel but, n'ayant aucun moyen légal d'obliger à

une restitution cet homme de mauvaise foi, je suis venu m'établir

chez lui, le vexer, le tourmenter de mille manières, au risque d'être

honteusement expulsé quand la ruse serait découverte. D'abord, j'ai

dû m'assurer si la probité aurait quelque influence sur cet homme à

qui j'avais confié ma fortune. En découvrant à qui j'avais affaire,

j'ai cru pouvoir l'effrayer par mon assurance, et l'amener à me

proposer lui-même une transaction avantageuse. Ces dîners, ces

réceptions continuelles n'avaient pas seulement pour but d'induire en

dépense le spoliateur de mes biens; je désirais me faire des amis,

et empêcher Jolin de me tendre des pièges. Vous le voyez, mon cher

enfant, mon plan n'était pas tout à fait dénué de sens commun.

Il était sur le point de réussir. Pour assurer sa sécurité et se

débarrasser de moi, il eût accepté le partage des biens... Une

révélation prématurée est venue tout gâter...

ADRIEN--Oh! je ne vous accuse pas. J'ai pu apprécier la généreuse

nature qui se cache sous vos apparences frivoles. Oh! non, je ne me

plains pas de vous, car je vous dois les quelques jours de bonheur

que j'ai passés auprès de Blanche.

AUGUSTE--Courage donc, morbleu! Il ne faut pas mettre les choses au

pis. Nous ne sommes plus au temps ou l'on mariait les filles malgré

elles... Blanche tiendra bon; la mère imbécile finira par ouvrir les

yeux...

ADRIEN--Et vous, monsieur?

AUGUSTE--Moi? Je m'engage matelot à bord du premier voilier en

partance dans le port de Québec. Et ce qui me sera le plus pénible

en cela, mon cher garçon, ce sera de vous quitter. Par Mahomet! vous

m'avez ensorcelé.

ADRIEN--Et moi, vous êtes mon seul ami. Mais n'y aurait-il pas moyen

de forcer ce Jolin...

AUGUSTE--Oh! d'abord je n'ai pas les moyens de faire un procès; et

puis, vous êtes homme de loi, vous savez qu'on ne peut attaquer les

titres de Jolin par preuve testimoniale, et qu'il faudrait absolument

cette fatale contre-lettre pour avoir des chances de succès... Non,

mon ami, il faut abandonner tout espoir de ce côté; je suis bien et

dûment volé!...

SCÈNE III

LES PRÉCÉDENTS, BLANCHE.

BLANCHE, _entrant_--Adrien, monsieur DesRivières, sauvez-moi, au nom

du ciel.

ADRIEN--Vous, Blanche... ma chère Blanche? Mais d'où venez-vous?

Comment êtes-vous ici? Que s'est-il donc passé?

AUGUSTE--Asseyez-vous, mon enfant; vous êtes épuisée... Quelque

nouvelle infamie de Jolin, sans doute?

BLANCHE, _s'asseyant_--Fermez la porte; on va me poursuivre

certainement... Bien des personnes m'ont rencontrée sur la route;

je courais comme une folle... Vous me défendrez, n'est-ce pas?

ADRIEN--Ne craignez rien, Blanche; vous avez ici des amis prêts à

vous sacrifier leur existence.

AUGUSTE--Et pour l'un d'eux le sacrifice ne serait pas bien grand,

allez!

BLANCHE--Adrien, monsieur DesRivières, qu'allez vous penser de moi?

Oh! ce que je fais là est mal, bien mal, je le sais; j'ai quitté ma

mère; je suis venue vous chercher ici. Mais ma pauvre tête s'est

égarée; je me suis réfugiée auprès des seuls amis que j'aie sur la

terre.

AUGUSTE--Mais enfin quelle est la cause de votre effroi, ma pauvre

petite?

BLANCHE--Voici, monsieur. Après votre départ Jolin me parla de

pardon, de réconciliation, et me fit les plus brillantes promesses,

si je consentais à l'épouser. Mon refus l'exaspéra; il éclata en

menaces; et ma mère qui ne peut résister à l'ascendant de cet homme,

s'emporta elle-même contre moi jusqu'à vouloir me frapper. Ce matin,

à déjeuner, j'appris que Jolin était allé à Québec, et ma mère

m'annonça que nous devions partir dans la journée pour les

États-Unis, à bord d'un yacht à vapeur, spécialement nolisé à cet

effet par Jolin... Vous jugez de mon épouvante... Je ne sais si je me

trompe, mais cet infâme a conçu des projets encore plus affreux que

ceux qu'il avoue.

AUGUSTE--Oui, quand il vous tiendra en pleine mer, dans un vaisseau à

lui, conduit par les misérables brigands qu'il a à son service...

Mille pannerées de diables, on s'exposerait au pal lui-même pour

enfoncer un couteau entre la quatrième et la cinquième côte d'un

pareil coquin!

ADRIEN--Et vous avez fui... Oh! merci, Blanche, merci pour cet acte

de courage!

BLANCHE--J'ai d'abord supplié, conjuré ma mère... Elle n'a pas voulu

m'entendre; et alors, désespérée, folle de terreur, je me suis

décidée à fuir. Je me suis glissée furtivement dans la cour; j'ai

ouvert la grille; et sûre de vous trouver dans cette auberge, je suis

accourue pour me mettre sous votre protection.

AUGUSTE--C'est fort bien, ma pauvrette; mais si vous saviez où nous

étions, Jolin doit le savoir de même. Ils viendront vous chercher

ici, et l'autorité d'une mère est toute puissante sur une fille

mineure.

ADRIEN--Eh bien, alors, hâtons-nous; nous pouvons trouver pour elle

un asile sûr à Québec.

AUGUSTE--Oui, et nous serions arrêtés vous et moi, pour enlèvement...

Croyez-moi, mon ami, ne donnons pas prise contre nous à ce vieux

matois de Jolin.

ADRIEN--Ces considérations ne m'arrêteront pas, et si Blanche y

consent...

AUGUSTE--Elles ne m'arrêteraient pas non plus s'il s'agissait

seulement de ma sûreté. Pour moi maintenant, qu'est-ce que la

liberté? qu'est-ce que la vie? Mais franchement, Adrien, je vous

verrais avec chagrin, vous et cette pauvre petite, flétrir par une

démarche qui aurait l'apparence d'une faute, un amour pur et honnête

comme le vôtre. Prenez garde, chers enfants; en entrant dans cette

voie de révolte contre la société, contre l'autorité maternelle,

savez-vous où vous pouvez être entraînés?... Je vous étonne je le

vois; vous ne vous attendiez pas à de tels scrupules de ma part...

Mais n'est-ce pas mon devoir de signaler aux autres les écueils sur

lesquels j'ai fait naufrage?

ADRIEN--Cependant, monsieur, les circonstances sont telles...

AUGUSTE--Les circonstances ne sauraient justifier une faute;

croyez-en un homme qui n'est pas habitué à exagérer la morale...

N'attaquez pas de front les règles établies; un jour vous le

regretteriez amèrement.

ADRIEN--Mais enfin, il faut prendre un parti.

AUGUSTE--Non, Adrien, il faut laisser les choses telles qu'elles

sont. Écoutez; si je me montre sévère envers vous, c'est que je ne

voudrais pas vous voir engagé dans la voie déplorable où je me suis

perdu; parce que cette charmante enfant ne doit pas être malheureuse

comme le fut ma pauvre Berthe.

ADRIEN--Berthe?

AUGUSTE--Oui; si vous étiez de Québec, vous connaîtriez probablement,

malgré votre jeunesse, ma tragique histoire avec l'infortunée Berthe

de Blavière.

ADRIEN--De qui parlez-vous, monsieur? Quel nom avez-vous prononcé?

J'ai mal entendu, sans doute, je... Non, non, c'est impossible!

AUGUSTE--L'auriez-vous connue? Ce terrible drame a eu trop de

retentissement dans la province pour que je doive cacher aucun nom...

Je vous le répète, elle s'appelait...

ADRIEN--Taisez-vous, monsieur!

AUGUSTE--Mais pourquoi donc, au nom du ciel?

ADRIEN--Vous insultez ma mère!

AUGUSTE, _se précipitant vers Adrien_--Votre mère!... Votre âge? Par

pitié, dites-moi votre âge!

ADRIEN--Monsieur...

AUGUSTE--Il le faut, Adrien; il le faut, je le veux... je vous

en prie!

ADRIEN--Je suis né le 16 octobre, 1839.

AUGUSTE--1839! et votre mère s'appelait Berthe de Blavière!...

Adrien, Adrien, vous êtes mon...

ADRIEN--Je suis le fils de M. Launière, monsieur!

AUGUSTE--C'est vrai, c'est vrai!... Ma pauvre tête se perd: voyons,

réfléchissons, récapitulons ces circonstances étranges. Aidez-moi...

Adrien, mon... ami. J'ai peur de devenir fou... Oui, c'est cela,

votre mère pleurait souvent en vous regardant; votre père vous

manifestait de la haine... N'est-ce pas cela, dites, n'est-ce pas

cela?

ADRIEN--Oui.

AUGUSTE--Adrien, votre mère a dû vous parler de sa famille, de son

passé; elle a dû vous révéler certaines particularités...

ADRIEN--Une seule fois; au moment de sa mort. Elle me fit appeler

dans sa chambre, m'embrassa et pleura. Puis tirant de dessous son

oreiller un paquet cacheté qu'elle me remit, elle me dit d'une voix

éteinte: Mon fils, quand je ne serai plus, tu trouveras dans ces

papiers des secrets qui te concernent. Cependant si tu as quelque

affection pour ta malheureuse mère, tu ne chercheras pas à connaître

ses fautes et ses remords... Par respect pour elle, je n'ai jamais

ouvert ce paquet.

AUGUSTE--Mais où est-il, ce paquet, mon cher Adrien, ou est-il?

ADRIEN--Dans cette malle.

AUGUSTE--Donnez, donnez!

ADRIEN, _tirant un paquet cacheté d'une malle et le remettant à

Auguste_--Tenez, je crois que vous pouvez connaître les secrets de ma

pauvre mère.

AUGUSTE, _décachetant le paquet_--Plus de doute! voici cette fameuse

contre-lettre signée Jolin; voici l'acte notarié par lequel

j'abandonnais à Berthe ou à son enfant le revenu de mes biens. Par

haine pour le meurtrier de son frère, elle n'a pas voulu faire usage

de ces pièces... Adrien, Adrien, me crois-tu maintenant?

ADRIEN, _se jetant dans les bras_--Mon père!

AUGUSTE--Mon fils!... J'ai un fils, moi, l'aventurier, l'homme sans

nom; le paria des cinq parties du monde! Oh! si j'avais su le bonheur

qui m'était réservé, comme j'aurais fui le danger, comme j'eusse été

lâche!... Mais rien ne m'avait révélé ton existence. Une fois, aux

Antilles, je rencontrai un capitaine de navire que j'avais connu à

Québec; il me raconta la disparition de Berthe; il me fit entendre

suivant la croyance commune, qu'elle avait attenté à ses jours. Alors

je cherchai le péril avec une espèce de fureur; je me jetai à corps

perdu dans les entreprises les plus téméraires; tantôt riche, tantôt

pauvre, je parcourais la terre ne me trouvant bien nulle part, sans

but, sans désirs, sans jouissances... Et pendant ce temps, j'avais un

fils! et il est beau, il est bon, il est généreux! Il m'a aimé, il

m'a sauvé la vie avant de me connaître... Oh! c'est trop! c'est trop!

(Il fond en sanglots.)

ADRIEN--Vous ne partirez pas, n'est-ce pas maintenant?

AUGUSTE--Partir? Oh! non, non! Te quitter, jamais!... Nous serons

heureux ensemble.

BLANCHE--Et moi Adrien, et moi, monsieur DesRivières? n'aurai-je pas

une petite part dans votre joie?

AUGUSTE--Vous! la jolie tourterelle de mon tourtereau! Vous la perle

jumelle de mon écrin! vous partagerez notre bonheur en le complétant;

vous serez ma fille comme il est mon fils. Je vous réunirai tous les

deux sous mes ailes, et je vous défendrai du bec et des ongles, comme

la poule défend ses petits... _Jesus mein Gott!_ triple tonnerre, ma

tête se détraque... me voilà poule couveuse, à présent! Je ris et je

pleure à la fois... Elle est si belle, si douce et si gracieuse, ma

fille!... Et mon fils, il est si brave, si honnête, si dévoué!...

Vous vous aimerez et vous m'aimerez. Quand nous serons seuls, tout

seuls, vous m'appellerez votre père, n'est-ce pas? Et plus tard vos

enfants... Oh! mais que vais-je dire là, moi? Ne m'écoutez pas,

tenez, ne m'écoutez pas. Je délire, j'extravague, et vous ne voudriez

pas pour père de ce fou ridicule qu'on surnommait autrefois la

Bourrasque...

ADRIEN--Mais, mon père, ce bonheur dont vous parlez ne pourra jamais

se réaliser!

AUGUSTE--Qui dit cela?

ADRIEN--Mais vous oubliez donc...

AUGUSTE--Blanche sera ta femme, entends-tu? Oui, elle sera ta femme,

dussé-je, moi-même, tordre le cou à ce vieux scélérat de Jolin!...

Mais tu ne sais donc pas, Adrien? Cette contre-lettre, nous la

possédons maintenant. Tout ce que Jolin a m'appartient...

BLANCHE--Mais, monsieur, les préjugés de ma mère contre Adrien...

AUGUSTE--Votre mère? Oh! ses préjugés ne tiendront pas quand elle

verra Adrien immensément riche, et Jolin ruiné. Soyez tranquille,

je me charge de tout...

SCÈNE IV

LES PRÉCÉDENTS, Mme SAINT-VALLIER, JOLIN.

JOLIN, _entrant avec Mme Saint-Vallier_--Ah! ah! ah! La voilà donc

enfin cette belle princesse fugitive qui vient réclamer l'assistance

des chevaliers errants.

AUGUSTE--Silence, monsieur! Vous n'avez aucun droit sur cette jeune

fille; épargnez-vous donc les injures et les menaces.

Mme SAINT-VALLIER--J'espère qu'on ne me contestera pas, à moi, le

droit de traiter cette sotte créature comme elle le mérite... Quitter

sa mère et une maison honnête pour se réfugier dans un cabaret,

avec...

AUGUSTE--Madame, si Mlle Blanche a fait une démarche imprudente, la

faute n'est pas à elle, mais à vous. Quand une mère aveugle, au lieu

de défendre sa fille, la laisse exposée aux entreprises, aux insultes

d'un misérable, il faut bien que la pauvre enfant se défende

elle-même. Mais votre droit est sacré. Reprenez votre fille...

Seulement, sachez-le bien, d'autres défenseurs plus clairvoyants

veilleront à sa sûreté.

JOLIN--Allons, ces messieurs commencent à mettre de l'eau dans leur

vin...

AUGUSTE--Jolin, nous sommes modérés, parce que nous sommes forts. Si

tu en doutes, regarde! (Il lui montre la contre-lettre d'une main,

pendant que de l'autre il empêche Jolin d'y toucher.) Ne bouge pas;

ne fais pas un mouvement, sur ta vie! A cette distance, tu peux

reconnaître ta signature... Tu sais ce que cela veut dire. Avant

vingt-quatre heures, tu me rendras tes comptes.

JOLIN--La pièce est fausse; elle a été forgée par vous.

AUGUSTE--Tu diras cela à l'homme de loi à qui je vais la confier.

Maintenant tu peux partir!

JOLIN--Malédiction!... Mais je me vengerai! (Il sort.)

Mme SAINT-VALLIER--Mais quel est donc ce papier dont il a si

grand'peur?

AUGUSTE--Madame, c'est un acte en vertu duquel les magnifiques

propriétés provenant de ma famille, enfin toute la fortune de Jolin,

n'appartient pas à Jolin, mais à M. Adrien Launière que voici.

Mme SAINT-VALLIER--A M. Adrien!...

SCÈNE V

CAYOU, JOSEPTE, LES PRÉCÉDENTS, excepté JOLIN.

JOSEPTE, _entrant avec Cayou_--Ah! mon Dieu! mon Dieu! sainte misère

humaine, j'crairai jamais ça...

AUGUSTE--Qu'est-ce que c'est mes bons amis?

JOSEPTE--Imaginez-vous.

CAYOU--Laisse-moi parler, Josepte.

JOSEPTE--Que Jolin...

CAYOU--Que Jolin vient d'être pris...

JOSEPTE--Laisse-moi donc parler, Cayou...

CAYOU--Par la police.

JOSEPTE--Oui, et pis Bertrand, et pis Thibeault... et pis

d'autres!... Y disent que c'est tous des voleurs des malfecteurs,

des meurtriers...

CAYOU--La bande de voleurs du Carouge... il parait que Jolin était

leur chef... Les policemen l'ont dit... Ah! la crasse!...

JOSEPTE--Sainte misère divine! qui c'qu'aurait jamais cru ça!...

CAYOU--Y viennent de passer, là; ils les emmènent à Québec...

AUGUSTE--Laissez-les passer; c'est la justice des hommes qui précède

la justice de Dieu... Eh bien, bonne maman Saint-Vallier, à quand le

mariage de nos enfants?

Mme SAINT-VALLIER--Nos enfants?

ADRIEN--Quoi madame, ignorez-vous que M. DesRivières est mon...

AUGUSTE--Votre ami, Adrien, seulement votre ami... (À Mme

Saint-Vallier.) Cependant voyez comme l'on change! nos jeunes gens

si fiers et si délicats hier, ne rougiront plus d'accepter la

donation de tous mes biens quand nous signerons leur contrat de

mariage... car nous le signerons bientôt, n'est-ce pas?

Mme SAINT-VALLIER--Il le faudra bien, puisque décidément M. Launière

mérite l'estime et la considération.

AUGUSTE--C'est cela!... Allons, mes enfants, embrassons-nous, et que

ça finisse!...

(La toile tombe.)

End of Project Gutenberg's Le retour de l'exile, by Louis H. Frechette

Le retour de l'exilé: Drame en cinq actes et huit tableaux · 第 3 / 3 段