Mme SAINT-VALLIER--Non, non!... C'est une imposture!... Jolin, un

homme riche...

BLANCHE--Maman, ce soir il avait un regard infernal en regardant

M. DesRivières.

ADRIEN--M. DesRivières! l'ancien maître de Jolin... plus de doute...

Blanche, au nom de Dieu dites-moi où se trouve la chambre de ce

pauvre voyageur...

BLANCHE--Là, au bout du corridor; mais je vous en supplie, Adrien,

n'allez pas vous exposer à un danger inutile.

ADRIEN--Blanche, M. DesRivières est notre ami! (On entend un grand

bruit.) Ah! mon Dieu, il est trop tard, on l'égorge. Laissez-moi,

laissez-moi! (Il s'élance hors de la pièce.)

BLANCHE--Ah! mon Dieu, mon Dieu! Ils vont le tuer lui aussi.

Mme SAINT-VALLIER--Blanche, Blanche!... Fuyons, fuyons!... (Elle

entraîne Blanche du côté opposé, et le décor s'ouvre par le fond.)

SIXIÈME TABLEAU

LE PACTE

(Le théâtre représente la chambre à coucher d'Auguste. Jolin est

debout dans un coin, une bougie à la main. Thibeault est étendu

par terre, à moitié assommé. Auguste, les pieds embarrassés dans

une chaise, est renversé, et Bertrand a le couteau levé sur lui.

Les meubles sont dispersés çà et là dans la chambre où tout est

dans le plus grand désordre.)

SCÈNE VI

AUGUSTE, BERTRAND, JOLIN, THIBEAULT, ADRIEN.

AUGUSTE--Aïe!... la satanée chaise!

ADRIEN, _entrant et saisissant le bras de Bertrand_--Arrêtez,

malheureux!

AUGUSTE, _se dégageant et se mettant en garde son couteau à la

main_--Bon!... Merci!... Lâchez-le, lâchez-le maintenant. Je lui fais

son compte.

ADRIEN, _lâchant Bertrand qui remet tranquillement son couteau dans

sa poche_--Monsieur Jolin, votre maison est donc une caverne de

brigands, un coupe-gorge! Vous n'êtes donc qu'un assassin!...

JOLIN--Par l'enfer! c'est l'amoureux! Comment s'est-il introduit ici?

AUGUSTE--Eh! mais, par la barbe du prophète! c'est mon petit ami

de l'auberge. Du diable si je m'attendais à le revoir cette nuit!

Eh bien, mon matelot, vous pouvez vous vanter de m'avoir rendu un

service! car cet enragé brigand était en train de me faire une

vilaine boutonnière au moule de ma veste... Merci!... Je ne sais

pourquoi, mais j'aime à vous devoir ce service là, à vous!

JOLIN, _bas à Bertrand qui s'est rapproché de la porte_--Bertrand, il

faut mettre à tout prix ces hommes hors d'état de nous nuire!...

BERTRAND--À tous les diables vous et vos affaires! La tête me bouille

comme une marmite au feu... J'en ai assez! C'est un démon ce

pendard-là... Et cet autre qui m'arrive sur les bras... Et vous qui

me laisseriez étriper sans grouiller une patte... Merci!... Des

compliments chez vous! (Il s'éloigne.)

JOLIN--Comment! vous m'abandonnez! Demain ils porteront plainte

contre vous, et...

BERTRAND--De quoi m'accuseront-ils? D'avoir reçu une grêle de coups

pour assommer un boeuf! S'ils me poursuivent pour cela, ils pourront

venir me chercher dans le bois du Carouge; ils trouveront à qui

parler!

JOLIN, _donnant des coups de pieds à Thibeault_--Allons, te

lèveras-tu, toi, maudit cancre!

THIBEAULT--Aïe! aie!... Je suis à moitié mort... grâce!...

AUGUSTE--Attendez, camarade; (Il lui tend la main.) les ennemis ne

sont pas des Turcs. C'est moi qui vous ai mis dans cet état, c'est à

moi de vous aider maintenant que la bataille est finie!... (Il le

relève_.) Allons, mon brave, cette petite bourrasque ne doit pas vous

décourager; quand vous voudrez, je vous donnerai votre revanche.

THIBEAULT--Non, non! pas de revanche, pas de revanche! J'en ai assez

moi aussi. (Il se dirige vers la porte.)

AUGUSTE, _à Bertrand_--Et vous, mon vaillant picador, sans rancune

aussi, n'est-ce pas?... Quand il vous plaira de recommencer notre

passe à la navaja, je serai à vos ordres. Il n'y aura pas alors de

chaises éparses sur le plancher pour me faire tomber! Au revoir donc,

mes amis, et _felice sera!_ (Bertrand et Thibeault sortent.)

SCÈNE VII

AUGUSTE, ADRIEN, JOLIN.

ADRIEN--Vous les laissez s'échapper ainsi?

AUGUSTE--Pourquoi pas? Tel va chercher de la laine qui s'en revient

tondu! Et maintenant, mon bon Jolin, mon respectable ami, nous allons

causer un instant, si tu veux bien.

JOLIN--J'espère, mon cher monsieur Auguste, que vous ne prendrez pas

au sérieux une mauvaise plaisanterie. J'avais expressément recommandé

qu'on ne vous fit aucun mal. Je voulais seulement voir ce papier,

vous savez, qu'il m'est si important de connaître. Ces pauvres

diables que vous avez si mal menés étaient seulement chargés de

s'assurer si réellement vous aviez cette pièce sur vous...

JOLIN--Mais vous me demandez d'être absolument le maître dans ma...

dans notre maison. Au moins justifiez de vos droits, en me montrant

ce papier... qui...

AUGUSTE--Tron dé Diou! mon bon ami, tu deviens assommant à rabâcher

toujours la même chose! Tu verras ce papier le jour où nous réglerons

définitivement nos comptes; tu le verras en présence d'un notaire et

de deux témoins, à travers une glace assez épaisse pour que tu ne

puisses le lacérer furtivement. Voilà quand et comment tu verras

cette contre-lettre, et non auparavant ni autrement. En attendant

je vais la mettre en lieu sûr, afin que tu ne sois plus tenté de

recommencer l'expérience de cette nuit. Crois-moi, ne te montre pas

trop difficile, et nous pourrons faire ensemble un arrangement à

l'amiable où tu trouveras ton profit.

JOLIN--Et ni vous ni ce jeune homme ne conterez jamais à personne ce

qui est arrivé cette nuit?

AUGUSTE--Nous le promettons.

JOLIN--Et vous vous engagez à soutenir demain matin la fable que je

conterai aux dames Saint-Vallier pour détourner leurs soupçons?

AUGUSTE--Tu pourras conter toutes les fables de Lafontaine si tu

veux, personne ne te contredira.

JOLIN--Marché conclu!

AUGUSTE--A merveille! Maintenant, récapitulons. J'aurai mes cinq

cents louis; je pourrai recevoir tout le pays ici s'il m'en prend

fantaisie...

ADRIEN--Et j'épouserai Blanche?

JOLIN--Oui, oui...

AUGUSTE--Chien qui s'en dédit! Tiens bien toutes ces conditions,

mon vieux, car je te surveillerai. Tu dois savoir qu'il n'est pas

facile de me tromper, ni de me surprendre; te voilà bien averti...

Maintenant, que la paix est conclue, laisse-moi seul ici attendre

le jour en compagnie de ce brave garçon arrivé si à propos pour

m'épargner des désagréments. Envoie-nous deux ou trois bouteilles de

ton meilleur vin, et bonsoir... Tu dois avoir besoin de ruminer à ton

aise quelque nouvelle coquinerie; seulement contente-toi de ruminer

ou sinon... Va! (Jolin sort.) Allons, j'ai quinze jours devant moi;

c'est plus qu'il ne me faut pour les mater...

ADRIEN, _se jetant dans ses bras_--Ah! monsieur, vous êtes mon bon

génie; vous aurez fait le bonheur de toute ma vie!...

AUGUSTE--Ne vous hâtez pas trop de me remercier, mon jeune ami; Dieu

sait comment tout ceci finira... Enfin, j'ai quinze jours de gagnés.

Les Américains ont tort de dire: _Time is money_... Le temps c'est

tout!

(La toile tombe.)

ACTE IV

SEPTIÈME TABLEAU

LE MILLIONNAIRE

(Le théâtre représente un jardin. Au fond une barrière entrouverte,

où Josepte et Thibeault causent au lever du rideau.)

SCÈNE I

THIBEAULT, JOSEPTE.

JOSEPTE--Mais, quand je vous dis, Thibeault, qu'il avait l'air d'un

vrai quêteux, quoi! A part la poche. Et pis si c'avait pas été que de

M. Launière, il s'en allait sans payer l'absinthe qui avait bue chux

nous. Tout ça c'est vrai comme v'là une clôture qui me regarde! Et

puis, vous me dites que c'est un gros richard! Jamais j'vous crairai!

THIBEAULT--Ah! ben, s'il avait l'air d'un quêteux, il est ben changé,

je vous en réponds. Y remue l'argent à la pelle, j'vous dis. Y paraît

qu'il a dans le port un bâtiment qui vient des vieux pays avec des

tonnes pleines d'argent et des yamants gros comme le poing. Enfin,

c'est riche, cinq fois fortuné...

JOSEPTE--Vous avez qu'à voir! Vous avez qu'à voir!... qui c'qui

aurait jamais pu... C'est tout prouvable qu'il aura fait ça pour nous

éprouver... Et pis Cayou, mon homme, qu'a voulu le faire manger par

son chien! Je vous dis qu'on est malchanceux aussi. Je lui disais!

que faut jamais juger dans les apparences... Mais vous avez toujours

un fameux bel habillement à c't'heure!

THIBEAULT--Bougez pas! c'est pas un habillement, ça; c'est une

livrée. On est quatre habillés comme ça...

JOSEPTE--Quatre!

THIBEAULT--Oui. Et pis, quant à lui, le millionnaire, quand vous le

reverrez à c't'heure, j'vous persuade que vous aurez pas envie de

chouler les chiens après lui... Faut voir s'il en a d'l'apparance.

Oui, du beau drap fin, et pis ça reluit.

JOSEPTE--Sainte misère humaine! qui c'qui aurait jamais pu penser...

Et pis on dit que M. Launière est son grand ami... V'là c'que c'est,

il l'a pas si mal reçu que nous autres, lui.

THIBEAULT--À propos, votre M. Launière, il va s'marier.

JOSEPTE--C'est-y vrai?

THIBEAULT--Oui, le bomme Jolin mange d'l'avoine. Si vous voyiez la

grimace qu'y fait!... Mais c'est le millionnaire qu'arrange tout

ça... On dirait que tout y appartient icitte. J'y comprends rien.

JOSEPTE--Ce pauvre M. Adrien... Ah! ben, j'suis contente pour lui.

THIBEAULT--Chut!... le v'là qui s'en vient avec sa blonde...

Allons-nous-en. (Il sort.)

JOSEPTE, _sortant_--Qui c'qu'aurait jamais pu penser?...

SCÈNE II

ADRIEN, BLANCHE.

ADRIEN--Comme tout me paraît changé ici! Ce jardin, ce parc, qui me

semblaient si sévère, si triste, il y a quelques jours, sont pour moi

un paradis terrestre maintenant... N'est-ce pas qu'il est sublime ce

sentiment qui a le pouvoir non seulement de réchauffer les coeurs les

plus froids, d'inspirer des actions héroïques aux plus égoïstes, mais

encore de transformer ainsi même les objets matériels, la nature

inerte! Oh! aimons-nous toujours ainsi, Blanche, et toute l'existence

ne sera qu'un long enchantement... Mais vous ne me semblez pas très

gaie... auriez-vous quelque chagrin?

BLANCHE--Non, Adrien; mais j'ai des appréhensions; je ne comprends

pas trop tout ce qui se passe autour de nous; il me semble que tout

ceci est un rêve.

ADRIEN--Que ce soit un rêve ou une réalité, si ce rêve doit durer

toujours, pourquoi désirer autre chose? Ne nous préoccupons pas de

l'avenir. Tu m'aimes toujours, n'est-ce pas? Dis-moi que tu m'aimes

toujours.

BLANCHE--Oh! oui, toujours Adrien! comment ne t'aimerais-je pas, toi

si noble et si généreux! toi mon ami d'enfance, mon frère! mon frère

par l'affection, et aussi... par le malheur... Tous deux nous avons

souffert, tous deux nous avons pleuré; et c'est là une fraternité qui

ne s'altère jamais, car elle tient à toutes fibres du coeur. Oui,

Adrien, oui, je suis fière de te le dire, je t'aime, je t'aime de

toutes les forces de mon âme, sans restriction, sans hésitation, sans

partage... mais...

ADRIEN--Alors, Blanche, ô ma Blanche bien-aimée, qu'as-tu à craindre?

Pourquoi douter de la Providence? Celui qui protège le nid des petits

oiseaux, est le père de tous ceux qui s'aiment...

BLANCHE--Qu'il nous défende alors, car je crains un malheur...

SCÈNE III

LES PRÉCÉDENTS, Mme SAINT-VALLIER.

Mme SAINT-VALLIER, _entrant_--Blanche, je ne dois pas souffrir que

vous sortiez ainsi seule avec monsieur. Tous ces roucoulements sont

fort bien, mais cela ne peut durer. Ma fille m'appartient, et

personne n'en disposera contre mon gré. Puisque M. Jolin nous a

trompées en se faisant passer pour riche, je veux bien ne plus penser

à lui; je lui ai retiré mon estime; mais je ne vois pas de raison

là-dedans, monsieur Launière, pour que je vous accorde la main de

Blanche. Cela ne vous met pas en position de vous charger d'une

famille. Je finirai par me lasser de toutes ces chuchoteries, si

l'on ne va pas franchement au but.

ADRIEN--Mais, madame, ne m'avez-vous pas permis...

Mme SAINT-VALLIER--Permis, permis! est-ce que je sais, moi, ce que je

permets et ce que défends, depuis l'arrivée de ce M. DesRivières, si

bien surnommé la Bourrasque. Tout tourne à sa volonté; il fait la

pluie et le beau temps dans cette maison. Il est riche, il ne l'est

pas; il arrive ici vêtu comme un mendiant, et il jette l'or par les

fenêtres... Une nuit vous tombez des nues en nous annonçant que M.

Jolin assassine votre M. DesRivières. Le lendemain matin on vous voit

déjeuner gaiement tous les trois, et vous nous assurez que toute

cette affaire qui nous a causé une si grande peur, n'est qu'un

malentendu... M. Jolin a l'air de détester cet étranger, et lui obéit

comme un esclave. Enfin Jolin n'est pas digne de ma fille, c'est

fort bien. M. DesRivières en me parlant de votre mariage, m'a fait

entendre certaines choses... mais s'il ne se hâte pas de s'expliquer

clairement, je ne vois pas pourquoi je souffrirais plus longtemps des

assiduités inutiles...

BLANCHE--Mais, maman, M. DesRivières vous aurait-il exprimé

l'intention...?

Mme SAINT-VALLIER--Rien, rien; ces questions-là ne sont pas à ta

portée. Seulement si votre millionnaire continue à recevoir une

légion d'amis, de cousins et de cousines à qui il fait espérer sa

succession, je ne sais pas comment il pourra réaliser ses

promesses...

BLANCHE--Je comprends mal, maman; vous ne voulez pas dire sans doute

que M. DesRivières aurait promis de suppléer à notre défaut de

fortune?

Mme SAINT-VALLIER--Et quand cela serait?

BLANCHE--Les convenances, le sentiment de ma dignité me défendraient

d'accepter les dons d'un étranger, dût mon bonheur en dépendre!

Mme SAINT-VALLIER--Phrases de romans que tout cela... D'ailleurs si

tu es si délicate, M. DesRivières ne pourrait-il pas s'intéresser en

faveur de son nouvel ami, M. Adrien, qui lui a, paraît-il, rendu un

service immense?

ADRIEN--Madame, je rougirais de devoir la main de Blanche à une

indélicatesse; et c'en serait une que de recevoir le prix d'un

service rendu.

BLANCHE--Cher Adrien, nos âmes se devinent toujours.

Mme SAINT-VALLIER--Sur ma parole, la jeunesse d'à présent est

complètement folle... Ah! ça voudriez-vous bien me dire pourquoi,

après m'être opposée jusqu'ici à cet absurde mariage, j'aurais changé

d'avis tout à coup, si l'on ne m'avait fait entendre certaines

éventualités? Qu'y aurait-il de changé dans nos situations

réciproques? Mais puisque vous êtes si désintéressés, n'en parlons

plus... tout est rompu! Toi, Blanche, je te défends de revoir M.

Launière; et de son côté M. Launière voudra bien ne plus t'honorer

de ses attentions particulières.

ADRIEN--Oh! madame, par pitié pour moi, pour Blanche...

Mme SAINT-VALLIER--C'est mon dernier mot!

BLANCHE--Oh! maman! (Elle pleure.)

Mme SAINT-VALLIER--Blanche, rentrons!

ADRIEN--Soyez tranquille, Blanche; je ne vous abandonnerai pas!

Mme SAINT-VALLIER--C'est ce que nous verrons. (Elle va pour sortir

en entraînant Blanche, et elle se trouve face à face avec Auguste.)

SCÈNE IV

LES PRÉCÉDENTS, AUGUSTE.

AUGUSTE, _entrant_--Ma foi, mes bons amis, c'est très mal à vous

de quitter la table avant la fin. Vous perdez un spectacle unique:

d'abord cette ménagerie de parents que j'ai grisés en les obligeant

à boire outre mesure à mon heureux retour; et ce pauvre Jolin, qui

fait la plus piteuse mine en comptant les bouteilles vides et les

verres cassés. Son coeur d'avare saigne par tous les pores... Le

_poveretto!_ s'il avait vu mes dîners d'apparat dans l'Inde! On

buvait dans des gobelets d'or enrichis de perles que l'on jetait dans

le Gange à la fin du repas. On brisait les plats de porcelaine du

Japon, sur la tête des porteurs de palanquins, avec aussi peu de

regret que je brise ce méchant verre de deux sous... (Il jette le

verre dans la coulisse.)

Mme SAINT-VALLIER--Voilà de jolies manières! Vous devriez avoir plus

d'égards pour la vaisselle de la maison. On a beau être riche, on

trouve toujours l'occasion d'employer convenablement sa fortune.

AUGUSTE--Fort bien parlé, bonne maman Saint-Vallier; mais je suis

pour le moment un riche d'une certaine espèce; mon plaisir suprême...

(Examinant Adrien et Blanche.) Mais, par Al-Borak! que signifie

ceci? Les enfants ont pleuré? Qui a effarouché mes gentils

tourtereaux? Qui a jeté des pierres dans mon buisson de roses? Tron

de l'air! serait-ce un nouveau tour de Jolin? Voudrait-il rompre la

trêve?

ADRIEN--Non, monsieur; Jolin n'est plus la cause de notre affliction.

Merci de votre bienveillance, mais elle ne peut rien pour diminuer

nos chagrins actuels.

AUGUSTE--Alors je dois m'en prendre à vous, madame Saint-Vallier, je

le parierais. Vous aurez encore tourmenté mes jeunes amis par vos

éternelles exigences de fortune. Je vous avais pourtant fait entendre

que, dans certains cas...

Mme SAINT-VALLIER--Vous avez eu beau me parler de tous les cas

possibles, ils ne veulent rien de vous ni de personne; et comme je ne

saurais souffrir plus longtemps de voir ce grand garçon rôder autour

de ma fille, et lui parler à l'oreille...

AUGUSTE--Êtes-vous si méchante? Auriez-vous bien le coeur de

martyriser ces chers enfants? Regardez-les; leur naïve douleur ne

vous émeut-elle pas? Je croyais mon âme desséchée par vingt années

de voyages, de luttes, de désenchantements; et en les voyant, je me

sens prêt à pleurer. Ah! c'est qu'en parcourant le monde dans tous

les sens, j'ai admiré bien des choses, les merveilles de l'art, les

splendeurs de la nature; mais je n'ai rien trouvé d'aussi digne de

respect et d'admiration que deux enfants jeunes et beaux, s'aimant

d'un premier amour!... Oh! ne les séparez pas!... ce serait une

faute, ce serait un crime! Ne les séparez pas, ou craignez que

leur malheur ne retombe sur votre tête... J'ai aimé comme Adrien

autrefois; il y a bien longtemps. Si rien n'eût fait obstacle à

mon amour, j'eusse pu devenir un homme simple et bon, utile à ses

semblables, obéissant aux lois de la société; mais un obstacle se

rencontra; on irrita des passions fougueuses, je devins ivre, je

devins fou... Le sang coula, un cadavre fut jeté entre _elle_ et moi.

L'existence de celle que j'aimais fut brisée du coup; et moi, pendant

une moitié de ma vie, j'ai erré en proscrit, en vagabond, sur la

surface de la terre, faisant rarement le bien, souvent le mal, à

charge aux autres, à charge à moi-même!... Je crois, Dieu me

pardonne, que je deviens sentimental. C'est honteux, à mon âge...

Mais voyons, madame, vous ne songez pas sérieusement à les séparer!

Ils s'aiment, ils sont dignes l'un de l'autre, ils seront heureux.

Tenez, pour les voir heureux, je donnerais...

Mme SAINT-VALLIER--Vous donneriez?

AUGUSTE--Le diamant du Grand-Mogol, si je l'avais.

Mme SAINT-VALLIER--Très bien; je sais ce qui me reste à faire. Il est

toujours bon de mettre ces beaux parleurs au pied du mur. Voilà où

aboutissent leurs promesses... au diamant du Grand-Mogol. Encore une

fois, c'est bien; je saurai agir à ma guise...

SCÈNE V

LES PRÉCÉDENTS, LECOURS, et son fils JULES puis JOLIN.

LECOURS, _en dehors_--Par ici, par ici, Jules! Il me semble avoir vu

le bon cousin se diriger de ce côté...

AUGUSTE--Allons, voilà mes hôtes qui s'impatientent. Voyons, mes

petits amis, essuyez vos yeux; tout s'arrangera, vous verrez. Et

vous, chère maman Saint-Vallier, nous causerons de tout cela à tête

reposée; et nous nous entendrons, soyez-en sûre. En attendant, riez

un peu de ma charmante famille... Elle est divertissante.

LECOURS, _en dehors_--Viens, Jules, je les aperçois!

JOLIN, _entrant_--C'est l'un de vos convives qui vous cherche pour

prendre congé. (À part.) La peste soit de tous ces grugeurs!...

LECOURS, _entrant avec son fils_--En effet, mon cousin, nous avons le

regret de vous quitter.

AUGUSTE--Comment, déjà? Vous me feriez plaisir en passant ici

quelques jours, afin que je puisse vous fêter d'une manière plus

digne de vous et de moi. Ces dîners improvisés ne valent pas

grand'chose...

JOLIN, _à part_--Que le diable lui torde le cou!...

LECOURS--Oh! nous sommes tout à fait charmés...

AUGUSTE--Vous me donnerez ma revanche un autre jour. Je vais mettre

cette maison sur un pied convenable. J'aurai des cuisiniers de

diverses nations. Vous verrez, cousin; à votre prochaine visite, vous

mangerez des nids de salanganes, des holothuries et des nageoires de

requins. Je parie que vous trouverez ces mets délicieux.

JOLIN, _à part_--L'infâme!...

LECOURS--Vous êtes mille fois trop...

AUGUSTE--Eh bien, à dimanche prochain alors, il y aura grande fête

ici. Ayez la bonté de transmettre mon invitation aux Amyot, aux

Durand, aux Garant, et aux autres dont je puis oublier le nom, mais

que je chéris du fond du coeur. Dites-leur de venir avec leurs amis

et leurs connaissances, leurs enfants, leurs domestiques, leurs

chiens, s'ils en ont... Dans l'Inde, c'est l'usage d'arriver ainsi

chez un ami en caravane.

JOLIN, _à part_--Le brigand!...

AUGUSTE--Jolin, j'entends que rien ne soit épargné pour cette fête.

S'il n'y a pas de salle assez vaste à la maison, le banquet aura lieu

dans le jardin. Je veux des pluies de fleurs, des parfums, de la

musique...

JOLIN--Cependant, monsieur, il y a certaines limites... qui...

LECOURS--Ah! c'est mal à vous, monsieur Jolin, de vouloir ainsi

détourner votre maître de sa famille. Avez-vous peur de l'affection

qu'il nous témoigne? Vous avez beau faire, M. DesRivières préférera

toujours ses parents à l'ancien commis de son père.

SCÈNE VI

LES PRÉCÉDENTS, THIBEAULT.

(Thibeault entre et va présenter une lettre à Jolin qui s'éloigne un

peu pour la lire.)

THIBEAULT, _à Lecours_--La voiture de monsieur est prête.

LECOURS, _à Auguste_--Vous les entendez, cousin; maître et domestique

ont l'air de nous trouver de trop ici. Écoutez; on cherche à vous

accaparer; on en veut à votre fortune, c'est clair. Tenez, si vous

vouliez bien venir demeurer chez nous, à Québec, notre demeure est

bien peu digne de vous, mais l'affection et le respect suppléeraient

à ce qui manque.

AUGUSTE--Merci, merci, cousin; j'apprécie votre dévouement à sa juste

valeur... et je pourrais bien un jour ou l'autre accepter vos

offres...

JOLIN, _d'un air triomphant, et sa lettre à la main_--Acceptez-les

tout de suite, vilain imposteur que vous êtes; acceptez-les tout de

suite, et délivrez-moi de votre présence!

ADRIEN--Que signifie ce langage? Oubliez-vous, monsieur Jolin...

JOLIN--Je n'oublie rien; mais je suis las de me faire bafouer dans ma

maison, et je vais donner du balai à tout ce qui me gêne. Ainsi donc,

les DesRivières, les Lecours, les petits amoureux intrigants, les

laquais et les banquets chinois, et toute la boutique infernale, vont

décamper lestement de chez moi... Allons, qu'on fasse maison nette,

et promptement! car en vérité la rage m'étouffe, et je ne saurais me

contenir plus longtemps!

LECOURS--Mais, sapristi! cet individu est fou! parler ainsi à un

homme capable d'acheter la moitié de Québec.

JOLIN--Qu'il s'achète donc un logis pour la nuit; car, je le jure,

il ne couchera pas dans ma maison.

LECOURS--J'espère que vous connaissez vos amis maintenant, cousin!

Venez-vous-en chez nous. Notre voiture est prête; nous pouvons y

placer vos coffres les plus précieux... Il serait imprudent de

laisser votre fortune à la merci de ce mécréant...

JOLIN--Ah! ah! ah!... Son bagage ne sera pas lourd. Il ne possède

rien au monde. C'est moi qui lui ai acheté l'habit qu'il a sur le

corps.

LECOURS--Mais ces dîners, ces réceptions...

JOLIN--Je souffrais tout, je payais tout... Moi, l'homme réputé

habile, expérimenté, je me suis laissé duper comme un écolier, comme

un imbécile. Oh! mais la leçon me servira. Allons, que l'on sorte à

l'instant de chez moi!

LECOURS--Je m'en vais tout de suite, quant à moi. Je ne suis pas venu

ici pour me faire insulter... Cela crie vengeance... Viens, mon

enfant... c'est indigne. Être traité ainsi dans la maison d'un

parent!... (Il sort avec son enfant.)

SCÈNE VII

LES PRÉCÉDENTS, excepté LECOURS et JULES.

AUGUSTE--A ce que je vois, maître Jolin, tu sais...

JOLIN--Je sais la vérité. Ce papier que vous vous vantiez d'avoir

n'est pas entre vos mains. J'ai écrit au successeur de ce notaire à

qui vous aviez confié la contre-lettre; voici sa réponse. (Il lit.)

«Cette pièce a été envoyée à qui de droit; il en est fait

mention dans nos registres; mais comme elle n'a jamais été mise en

usage, il faut penser qu'elle a été perdue ou détruite.»

AUGUSTE--C'est la réponse que j'ai obtenue moi-même.

Le retour de l'exilé: Drame en cinq actes et huit tableaux · 第 2 / 3 段