PORTUGAIS LANGUE DES TROUBADOURS

Melhor deve ser Melhor deu esser

N’este aventurar En est aventurar

Ver e não guardar Vezer e no guardar

Que guardar e ver. Que guardar e vezer.

Ver e defender Vezer e defender

Muito bom seria, Molt bon seria,

Mas quem poderia? Mas qui poiria?

Dans tout cela, je le répète, il n’y a pas une syllabe qui ne soit sœur

de celle qui la traduit.

Les mots qui servaient à designer les diverses sortes de pièces de poésie

étaient les mêmes pour les poëtes portugais et pour les poëtes de la

langue romane. Ceux-ci, par exemple, avaient le _lai_ qui correspondait

directement au _leod_ allemand et au _laoi_ des Irlandais; ceux-là,

Portugais et Espagnols, avaient le _loa_. La même chose sous le même

mot. Une autre espèce de poëme s’appelait _dict_ chez les trouvères, et

les Portugais le connaissaient aussi sous un nom presque pareil. Dans la

_Carta del marquès de Santillana_, se lit cette phrase par laquelle se

trouvent indiqués ces _dicts_ en langue portugaise: ‘Cantigas serranas,

e _dicires_ Portugueses e Gallegos.’ Pour exprimer la rime dans toute

sa primitivité native, mais mélodieuse, nous avions le mot _assonnance_

qui est resté, et le verbe _assonner_ qui n’a malheureusement pas eu

le même sort. Les Espagnols et les Portugais avaient de même le verbe

_asonar_ qu’ils étendaient jusqu’au sens de l’expression ‘_mettre en

musique_[23].’ Enfin, il n’est pas jusqu’au mot _troubadour_ qui ne

se retrouve à peine modifié dans la langue portugaise. Tantôt c’est

_trobar_, tantôt c’est _trobador_. Le premier de ces mots se trouve dans

ce vers des _Fragmentos de hum Cancioneiro inedito_[24]:

Et por que m’ora quitey de trobar,

et le second, aux fol. 91 et 101 du même recueil.

Ces similitudes ne se retrouvent pas seulement dans les idiomes, mais

encore dans le génie des deux nations. On voit par les œuvres qu’ont

laissées leurs poëtes que toutes deux puisent aux mêmes sources et

se renvoient mutuellement l’inspiration. Mais elle vient surtout des

troubadours, il faut bien le dire; et quand nous avons appris que le

roi de Portugal Diniz prit pour maître en l’art des vers le troubadour

de Cahors, Aymeric d’Ebrard, qui lui apprit à faire même des vers

provençaux, et qui reçut en récompense l’archevêché de Lisbonne où il

fonda la fameuse université transportée en 1308 à Coïmbre; nous n’avons

pas été surpris. À cette époque déjà, tous les bons maîtres venaient de

France.

Pour preuve de la communauté d’inspiration des poëtes portugais et des

troubadours, nous citerons deux exemples. Une chanson portugaise que

nous lisons au fol. 78 du recueil rarissime cité tout-à-l’heure sera le

premier. On la trouva ainsi traduite dans les _Prolégomènes de l’Histoire

de la Poésie scandinave_, par M. Edelestand Du Méril[25].

‘Par Dieu! ô dame Léonor, notre Seigneur fut bien prodigue pour

vous.

‘Vous me semblez si belle, ô dame, que jamais je n’en vis

d’aussi belle et je vous dis une grande vérité, telle que je

n’en sais pas de plus vraie. Par Dieu, ô dame Léonor, notre

Seigneur fut bien prodigue pour vous.

‘Et Dieu, qui vous tient en sa puissance, vous combla si

généreusement de ses dons, qu’il n’est rien au monde qui puisse

ajouter à votre mérite. Par Dieu, ô dame Léonor, notre Seigneur

fut bien prodigue pour vous.

‘En vous créant, Madame, sa puissance montra tout ce qu’il

était capable de réunir en une dame de mérite, de beauté et

d’esprit. Par Dieu, ô dame Léonor, notre Seigneur fut bien

prodigue pour vous.

‘Comme brille le bon rubis au milieu des perles, vous brillez

entre toutes celles que j’ai jamais vues, et c’est pour moi qui

suis épris de tant d’amour que Dieu vous a créée. Par Dieu,

dame Léonor, notre Seigneur fut bien prodigue pour vous.’

Notre second exemple será ce chant charmant de la Rosalinda. M. de

Almeida-Garrett, avec ce tact exquis et cet haut goût archéologique qui

le placent à la tête des poëtes les mieux inspirés et en même temps les

plus érudits du Portugal, a retrouvé dans les vieilles traditions du

peuple lusitain, et reconstruit d’après trois différents fragments, les

meilleures variantes de ce chant depuis si longtemps populaire. Le poëte

se trouve à chaque vers de cette chanson telle qu’il l’a rétablie, et

l’érudit à chaque ligne de l’introduction historique dont il l’a fait

précéder. Jamais en n’a mieux prouvé que dans cette préface savante,

les rapports poétiques qui existèrent au moyen-âge entre les races du

midi et celles du nort. Où M. Garrett trouve-t-il, en effet, le premier

germe de la poétique image qui couronne la ballade portugaise? Dans

les chants écossais, dans la romance du _Prince Robert_, telle que la

tradition orale l’avait transmise a Walter-Scott pour son _Minstrelsy of

the scottish border_ etc.[26]; ou bien encore dans cette fameuse histoire

de Tristam et de la belle Iseult, par Rusticien de Puise, dont il cite,

d’après Walter-Scott, de trop courts fragments...

Ces détails miraculeux de l’histoire d’Iseult se retrouvent dans les

dernières strophes de la _Rosalinda_[27]. On le verra, du reste, par

la traduction complète que nous en avons tentée. Elle est en vers

souvent inélégants et mal rimés, mais exacts, je crois, et serrant du

plus près qu’il est possible la strophe portugaise, bien que dans un

rhythme différent. Pour nous excuser des rimes insuffisantes et des mots

vieillis, nous dirons que s’ils sont de mise quelque part, c’est dans

un chant populaire, et nous alléguerons, à qui ne nous le pardonnerait

pas, l’enthousiasme du morose Alceste pour cette vieille chanson du _roi

Henri_, qui cependant est pleine de ces mêmes défauts. Ce qu’il dit pour

les excuser devra nous justifier nous-même, et c’est l’un des vers que

Molière lui prête que nous servira d’épigraphe.

Romanceiro I: Romances da Renascença · 第 125 / 209 题