M. Baumann était l'un des champions les plus ardents de la cause
libérale à Moscou. De sa profession médecin-vétérinaire, il s'était
acquis, par sa bienveillance envers les humbles, une véritable
popularité. Le 31 octobre, jour de la publication du manifeste impérial
qui donnait une première victoire à la cause pour laquelle il
combattait, il tombait, victime de ses convictions, tué au cours d'une
manifestation. Ses concitoyens lui ont fait des funérailles comme Moscou
n'en avait pas vu encore, et qui dépassaient, par leur impressionnante
solennité, par l'affluence du peuple qui se pressait derrière le char
funèbre, celles même du prince Troubetzkoï. Plus de 300.000 personnes,
un millier de couronnes et 300 étendards suivaient ce cercueil drapé de
rouge et que ne précédait aucun prêtre. Cette manifestation, dans une
ville surexcitée au point où l'est Moscou, devait presque fatalement
attirer des représailles. Et, le soir, comme les étudiants qui avaient
accompagné les restes de M. Baumann à sa dernière demeure regagnaient
l'Université, ils furent assaillis par une «bande noire» près du manège
municipal. Une bataille en règle s'engagea. Une douzaine d'hommes furent
tués: une cinquantaine, blessés.
[Illustration: A MOSCOU.--Les funérailles du médecin-vétérinaire
Baumann, tué le 31 octobre.]
_Ici s'intercalent quatre pages, non brochées, paginées
323-326, 327, 328._
[Illustration: EN FINLANDE.--La foule sur la place du Sénat, à
Helsingfors, attendant la proclamation de l'oukase impérial.]
Pendant que le reste de la Russie était en proie aux troubles les plus
graves, en Finlande, toute une véritable révolution s'opérait
pacifiquement. Profitant des circonstances, les Finlandais ont recouvré
brusquement toutes les libertés qui leur avaient été successivement
enlevées par le tsar Nicolas II, et que celui-ci leur a rendues par son
oukase du 4 novembre.
[Illustration: EN POLOGNE.--La grande démonstration nationale du 5
novembre à Varsovie.]
Après les incidents sanglants du 1er novembre, où la foule qui
manifestait sans violence sur la place de l'Hôtel-de-Ville, pour
réclamer l'élargissement des prisonniers politiques, fut sabrée par les
cosaques, la capitale de la Pologne eut, le dimanche 5 novembre, une
journée où l'on aurait cru voir l'aurore d'une ère nouvelle. Pour fêter
le manifeste impérial accordant la liberté personnelle à tous les sujets
russes, une immense démonstration d'allégresse avait été organisée. Un
cortège de 200.000 hommes de tout âge et de toute condition, qui
promenaient des drapeaux aux couleurs polonaises (amarante, avec l'aigle
blanc à un bec), portant l'inscription: _Pour la Patrie, la Liberté et
le Peuple_, parcourut dans un ordre parfait, précédé par le clergé, les
principales artères de la ville, en chantant l'air national: _la Pologne
n'est pas encore perdue_. Le soir, Varsovie fut illuminée... On sait ce
qui s'est passé depuis: l'état de siège appliqué à la Pologne entière,
et ce malheureux pays excepté des mesures libérales dont doivent
bénéficier les autres parties de l'empire.
[Illustration: UN RENDEZ-VOUS DE CHASSE A COURRE AU DÉBUT DU VINGTIEME
SIÈCLE]
_Il n'est pas besoin d'être un vieux chasseur pour se rappeler avec
émotion le joli et pittoresque spectacle que présentait, dans le
sous-bois d'automne, ou dans la cour du château accueillant, un
rendez-vous de chasse, naguère. Tandis qu'à cheval caracolaient déjà et
de souples amazones, le «lampion» sur l'oreille, et des officiers
sanglés dans leur dolman bien ajusté, et les chasseurs les premiers en
selle de l'équipage, des breaks, des victorias, des landaus, des
tilburys, tous les véhicules disponibles, se chargeaient de la foule
impatiente des invités; les hennissements des attelages répondaient à
ceux des chevaux de selle, piaffant. L'avènement de l'automobile a
changé, et profondément, tout cela. Et c'est le ronflement des
teufs-teufs qui accompagne désormais le sémillant brouhaha du départ en
forêt; ce sont de rapides_ quarante chevaux _qui emmènent, en trépidant
et soufflant, vers les futaies défeuillées, les belles spectatrices
doublement emmitouflées, contre l'hiver, contre le vent, coiffées
d'hétéroclites casquettes plus volontiers que de chapeaux élégants,
voilées d'épaisses gazes ou masquées de lourdes lunettes, et pourtant
gardant toujours leur charme d'élégance sous le faix des manteaux-sacs,
derrière l'armature disgracieuse des besicles de route._