SCÈNE I

Toujours à Londres.--Une rue.

_On entend les trompettes. Entrent_ LE PRINCE DE GALLES, GLOCESTER,

BUCKINGHAM, LE CARDINAL BOUCHIER (_le même que_ L'ARCHEVÊQUE), _et

autres_.

BUCKINGHAM.--Soyez le bienvenu, aimable prince, dans votre ville de

Londres, votre demeure[13].

[Note 13: _Your chamber_: Votre chambre.]

GLOCESTER.--Soyez le bienvenu, cher cousin, souverain de mes pensées. Il

paraît que la fatigue de la route vous a rendu mélancolique.

LE PRINCE.--Non, mon oncle. Mais les douloureux incidents de notre

voyage me l'ont rendu ennuyeux, pénible et fatigant. Je voudrais voir

ici plus d'oncles pour me recevoir.

GLOCESTER.--Cher prince, l'innocente pureté de votre âge n'a pas encore

pénétré les mensonges du monde. Vous ne pouvez discerner dans un homme

que ce que son extérieur offre à vos yeux; et les dehors, Dieu le sait,

s'accordent rarement, pour ne pas dire jamais, avec le coeur. Ces

oncles, que vous auriez voulu voir ici, étaient des hommes dangereux.

Votre Grâce ne sentait que le miel de leurs paroles, et n'apercevait pas

le poison de leurs coeurs. Dieu vous préserve d'eux, et d'amis aussi

perfides!

LE PRINCE.--Dieu me préserve d'amis perfides! Mais ils ne l'étaient pas.

GLOCESTER.--Milord, voici le maire de Londres qui vient vous rendre son

hommage.

(Entre le lord maire et son cortége.)

LE MAIRE.--Que le Ciel accorde à Votre Grâce la santé et des jours

prospères!

LE PRINCE.--Je vous remercie tous. (_Sortent le maire_, etc.)--Je

croyais que ma mère et mon frère York seraient venus, il y a longtemps,

nous joindre en chemin.--Quel indigne paresseux que ce Hastings, qui ne

vient pas nous dire s'ils arrivent ou non!

(Entre Hastings.)

BUCKINGHAM.--Le voici fort à propos, et tout en nage.

LE PRINCE.--Soyez le bienvenu, milord. Eh bien, notre mère vient-elle?

HASTINGS.--La reine votre mère, et votre frère York, ont été, à propos

de quoi, Dieu le sait et non pas moi, se réfugier dans le

sanctuaire.--Le jeune prince aurait bien souhaité venir avec moi

au-devant de Votre Grâce, mais sa mère l'a retenu malgré lui.

BUCKINGHAM.--Fi donc! quelle conduite déplacée et maussade! (_A

l'archevêque_.) Lord cardinal, Votre Grâce veut-elle aller déterminer la

reine à envoyer sur-le-champ le duc d'York à son auguste frère? Si elle

s'y oppose, milord Hastings, allez avec le cardinal, et alors

arrachez-le par force de ses bras jaloux.

L'ARCHEVÊQUE.--Milord Buckingham, si ma faible éloquence peut obtenir de

sa mère le jeune duc d'York, attendez-vous à le voir ici dans un moment:

mais, si elle s'obstine à résister à des instances amicales, que le Dieu

du ciel ne permette pas que nous violions jamais le saint privilége du

bienheureux sanctuaire! Pour le royaume entier, je ne voudrais pas me

rendre coupable d'un si noir péché.

BUCKINGHAM.--Vous vous entêtez ici contre toute raison, milord, pour de

pures formes et de vieilles traditions. Considérez la chose même

conformément aux idées grossières de ce siècle, vous trouverez que vous

ne violez point les droits du sanctuaire en forçant le prince d'en

sortir. Le bénéfice de l'asile n'est accordé qu'à ceux à qui leurs

actions l'ont rendu nécessaire, et qui ont assez de jugement pour le

réclamer. Mais le prince ne peut ni le réclamer ni en avoir besoin. Il

n'est donc pas, à mon avis, en droit de l'obtenir; ainsi, en le faisant

sortir de là où il ne peut être, vous ne violez aucun privilège, aucune

charte. J'ai souvent ouï parler d'hommes réfugiés dans le sanctuaire;

mais d'enfants, jamais jusqu'à présent.

L'ARCHEVÊQUE.--Milord, pour cette fois votre opinion l'emporte sur la

mienne[14].--Allons, milord Hastings, voulez-vous venir avec moi?

[Note 14: L'archevêque ne céda point ainsi, mais voyant que, malgré ses

protestations, on était résolu à employer la force, il fit comprendre à

la reine que la résistance était inutile.]

HASTINGS.--Je vous suis, milord.

LE PRINCE.--Chers lords, faites, je vous prie, toute la diligence qui

vous sera possible. (_Sortent le cardinal et Hastings._) Dites, mon

oncle Glocester, si notre frère vient, où logerons-nous jusqu'au jour de

notre couronnement?

GLOCESTER.--Dans le lieu qui plaira le plus à Votre Altesse. Si vous

voulez suivre mon conseil, vous vous reposerez un ou deux jours à la

Tour, et ensuite dans le lieu qui vous plaira, et qui sera jugé le plus

favorable à votre santé et à vos amusements.

LE PRINCE.--La Tour est l'endroit du monde qui me plaît le

moins.--Est-il vrai, mon oncle, que ce soit Jules César qui l'ait bâtie?

GLOCESTER.--C'est lui, mon gracieux seigneur, qui l'a bâtie d'abord;

puis dans la suite des siècles elle a été rebâtie plusieurs fois.

LE PRINCE.--Ce fait est-il constaté par des actes, ou bien a-t-on

seulement raconté d'âge en âge que c'est lui qui l'avait bâtie?

BUCKINGHAM.--Par des actes, milord.

LE PRINCE.--Mais supposez, milord, que cela n'eût pas été consigné dans

les archives, il me semble que la vérité devrait vivre d'âge en âge,

comme un héritage transmis à la postérité, jusqu'au jour de la fin

universelle.

GLOCESTER, _à part_.--Des enfants si précoces et si sages, dit-on, ne

vivent pas longtemps.

LE PRINCE.--Que dites-vous, mon oncle?

GLOCESTER.--Je disais que, sans le secours des caractères, la renommée

vit longtemps[15]. (_A part._) Ainsi, comme l'Iniquité personnifiée sur

nos théâtres, je moralise avec des mots à double sens.

[Note 15: Without characters, fame lives long.]

LE PRINCE.--Ce Jules César était un homme bien fameux! Sa valeur a

illustré son génie, et son génie a déposé dans ses écrits de quoi faire

vivre sa valeur. La mort n'a pu faire de ce conquérant sa conquête, car

il est encore vivant par la gloire, bien qu'il ait perdu la vie.--Je

veux vous dire une chose, mon cousin Buckingham.

BUCKINGHAM.--Quoi, mon gracieux seigneur?

LE PRINCE.--Si j'atteins l'âge d'homme, je veux ou reconquérir nos

anciens droits sur la France, ou mourir en soldat, comme j'aurai vécu en

roi.

GLOCESTER.--Les courts étés ont eu ordinairement un printemps

très-précoce.

(Entre York, Hastings et le cardinal.)

BUCKINGHAM.--Ah! voici le duc d'York qui vient comme nous l'avions

désiré.

LE PRINCE.--Richard d'York, comment se porte notre cher frère?

YORK.--Bien, mon redouté seigneur; car c'est ainsi que je dois vous

nommer désormais.

LE PRINCE.--Oui, mon frère, à notre grande douleur ainsi qu'à la vôtre:

il est trop vrai qu'il vient de mourir celui qui eût dû plus longtemps

conserver ce titre, auquel sa mort a ôté beaucoup de majesté.

GLOCESTER.--Comment se porte notre cousin le noble duc d'York?

YORK.--Je vous remercie, cher oncle. O milord! c'est vous qui avez dit

que mauvaise herbe croît bien vite: le prince, mon frère, a grandi

beaucoup plus que moi.

GLOCESTER.--Il est vrai, milord.

YORK.--Il est donc mauvais?

GLOCESTER.--O mon beau cousin! je ne dis pas cela du tout.

YORK.--En ce cas, il vous a plus d'obligation que moi.

GLOCESTER.--Il peut me commander, lui, à titre de mon souverain; et

vous, vous avez sur moi le pouvoir d'un parent.

YORK.--Je vous prie, mon oncle, donnez-moi ce poignard.

GLOCESTER.--Mon poignard, petit cousin? De tout mon coeur.

LE PRINCE.--Mendie-t-on comme cela, mon frère?

YORK.--Ce n'est qu'à mon cher oncle, qui, je le sais bien, me le donnera

volontiers: ce n'est qu'une bagatelle qu'il ne peut pas avoir de peine à

me donner.

GLOCESTER.--Je veux faire à mon cousin un plus beau présent.

YORK.--Un plus beau présent! Oh! vous voulez donc y joindre l'épée?

GLOCESTER.--Oui, mon beau cousin, si elle était assez légère.

YORK.--Oh! je vois bien que vous n'aimez à me faire que des dons légers;

et, dans des demandes d'un plus grand poids, vous refuseriez au

mendiant.

GLOCESTER.--Mais elle est, pour vous, trop pesante à porter.

YORK.--Fût-elle plus pesante, je la manierais très-facilement.

GLOCESTER.--Quoi! vous voudriez avoir mon épée, petit lord?

YORK.--Oui, je le voudrais, pour vous remercier de l'épithète que vous

me donnez.

GLOCESTER.--Quelle épithète?

YORK.--Petit.

LE PRINCE.--Milord d'York sera toujours contrariant dans ses discours:

mais, mon oncle, Votre Grâce sait comment le supporter.

YORK.--Vous voulez dire me porter, et non pas me supporter.--Mon oncle,

mon frère se moque de vous et de moi. Parce que je suis aussi petit

qu'un singe, il croit que vous pourriez me porter sur votre épaule.

BUCKINGHAM, _à part_.--Avec quelle finesse et quelle promptitude

d'esprit il raisonne! Pour adoucir le sarcasme qu'il lance à son oncle,

il se raille lui-même avec toute sorte de grâce et d'adresse. Tant de

malice à cet âge est une chose étonnante!

GLOCESTER.--Mon gracieux seigneur, voulez-vous continuer votre route?

Mon bon cousin Buckingham et moi, nous allons nous rendre auprès de

votre mère pour la presser de venir vous trouver à la Tour et vous

féliciter sur votre arrivée.

YORK.--Quoi! vous voulez aller à la Tour, mon prince?

LE PRINCE.--Milord protecteur dit qu'il le faut.

YORK.--Je ne dormirai pas tranquillement dans la Tour.

GLOCESTER.--Et pourquoi, mon ami? Qu'y voyez-vous à craindre?

YORK.--Vraiment, l'âme irritée de mon oncle Clarence. Ma grand'mère m'a

dit qu'il y avait été assassiné.

LE PRINCE.--Je ne crains pas les oncles morts.

GLOCESTER.--Ni les vivants non plus, je m'en flatte.

LE PRINCE.--Oui, s'ils vivent, je n'ai, je l'espère, rien à

craindre.--Mais marchons, milord: et, le coeur plein de tristesse, je

vais, en songeant à eux, me rendre à la Tour.

(Sortent le prince, York, Hastings et le cardinal.)

BUCKINGHAM.--Pensez-vous, milord, que ce petit babillard d'York n'ait

pas été excité par son artificieuse mère à vous poursuivre de ses

sarcasmes insultants?

GLOCESTER.--Il n'y a pas de doute, il n'y a pas de doute. C'est un petit

raisonneur, hardi, vif, spirituel, prompt et capable. C'est tout le

portrait de sa mère, de la tête aux pieds.

BUCKINGHAM.--Laissons-les pour ce qu'ils sont.--Approche, cher Catesby.

Tu t'es engagé aussi fortement à exécuter les intentions que nous

t'avons communiquées, qu'à garder soigneusement le secret de la

confidence que nous t'avons faite. Tu as entendu nos raisons pendant la

route?--Qu'en penses-tu? Serait-il si difficile de faire entrer le lord

Hastings dans le projet que nous avons d'installer cet illustre duc sur

le trône royal de cette île fameuse?

CATESBY.--Il aime si tendrement le jeune prince, à cause de son père,

qu'il ne sera pas possible de l'engager à rien de contraire à ses

intérêts.

BUCKINGHAM.--Et Stanley, qu'en penses-tu? S'y refusera-t-il?

CATESBY.--Stanley fera tout ce que fera Hastings.

BUCKINGHAM.--En ce cas, il faut s'en tenir à ceci. Va, cher Catesby,

sonde de loin lord Hastings pour savoir de quel oeil il verrait notre

projet; et invite-le à se rendre demain à la Tour, pour assister au

couronnement. Si tu trouves qu'on puisse le disposer pour nous, alors

encourage-le, et dis-lui toutes nos raisons. S'il est de plomb, de

glace, froid, et mal disposé, sois de même, romps aussitôt l'entretien,

et viens nous instruire de ses dispositions.--Demain nous tenons deux

conseils séparés où tu joueras un grand rôle.

GLOCESTER.--Assure lord William de mon attachement, et dis-lui, Catesby,

que l'ancienne ligue de ses dangereux ennemis va verser son sang demain

au château de Pomfret; et recommande de ma part à mon ami de donner, en

signe de joie de cette bonne nouvelle, un doux baiser de plus à mistriss

Shore[16].

[Note 16: Jeanne Shore avait été maîtresse d'Edouard, et à ce qu'il

paraît de lord Hastings. Elle fut comprise dans l'accusation intentée

contre lui après sa mort, et subit une pénitence publique. Elle mourut

dans la misère, abandonnée de tous ceux auxquels elle avait rendu des

services pendant sa faveur.]

BUCKINGHAM.--Va, cher Catesby: exécute habilement ta commission.

CATESBY.--Mes bons lords, je vous promets à tous deux d'y donner tous

les soins dont je suis capable.

GLOCESTER.--Catesby, aurons-nous de vos nouvelles, avant de nous mettre

au lit?

CATESBY.--Vous en aurez, milord.

GLOCESTER.--A Crosby: tu nous trouveras là tous deux.

(Catesby sort.)

BUCKINGHAM.--Que ferons-nous, milord, si nous voyons que Hastings ne se

prête pas à nos projets?

GLOCESTER.--Nous ferons tomber sa tête, mon cher.--Nous viendrons à bout

de quelque chose.--Et souviens-toi, lorsque je serai roi, de me demander

le comté d'Hereford, dont le roi mon frère était en possession, avec

toutes ses dépendances.

BUCKINGHAM.--Je réclamerai de Votre Grâce l'effet de cette promesse.

GLOCESTER.--Et compte qu'elle te sera accordée en toute

affection.--Allons, il faut souper de bonne heure afin d'avoir ensuite

le temps de digérer nos projets et de leur donner une certaine forme.

(Ils sortent.)

La vie et la mort du roi Richard III · 第 17 / 41 题