Je pensais que Michelle aurait son joli sourire, quand je me
présenterais devant elle en disant:
--Vous m’aviez reproché de partir sans avoir revu ma maison de Guéthary?
Je suis revenu tout exprès pour la voir.
Et de là jusqu’à l’aveu de ce que je désirais revoir aussi, la pente
serait aisée. Mais imagination et réalité sont des sœurs qui ne se
ressemblent guère. Michelle n’eut pas le joli sourire que j’espérais. Il
me parut qu’il y avait un peu de tristesse dans son regard. J’en fus
déconcerté. Et les phrases que j’avais préparées ne me servirent de
rien. Je lui dis, cependant, que je serais fort honoré de lui montrer ma
maison et le jardin, un jour, quand elle aurait le temps d’aller à
Guéthary.
--Vous dites bien, répondit-elle, si j’ai le temps. Mais je ne l’ai pas,
vous le savez.
Je savais que, petite infirmière compatissante, elle prenait son rôle
gravement, passait toutes ses journées à l’hôpital, ne se promenait
jamais, arrivait tôt, repartait tard. Je fus pourtant déçu. Pouvais-je
croire qu’en ma faveur elle dérogerait à ses habitudes, à ses principes?
Fat, triple fat, si je le croyais. Je savais encore qu’elle avait décidé
de servir à sa façon, tandis que les hommes servaient à la leur, là-bas,
sur la ligne de feu. Elle se dévouait indistinctement à tous ses
blessés, sans marquer de préférence pour aucun, je le savais. Elle me le
rappela. Et tout de même je savais qu’elle était décidée à ne se laisser
distraire de sa tâche par rien, ni personne. Elle insista sur le mot
personne, en me le rappelant. Puis, comme si un accueil aussi froid
pouvait me leurrer, elle conclut, d’une voix ferme, mais les paupières
baissées:
--Vous avez eu tort de revenir.
La leçon était dure. Je ne répliquai pas. Gauche, je murmurai de vagues
excuses. Elle me tendit la main,--sa main sans bague,--et serra
vigoureusement la mienne.
--Au revoir, dit-elle, et sans rancune, n’est-ce pas?
C’était net et définitif, et parfaitement clair. A la déclaration que je
ne lui avais pas faite, mais qu’elle pressentait, c’était la réponse
loyale de cette Michelle, petite infirmière compatissante, que ma mère
avait soupçonnée, accusée, et condamnée.