Il n’est pas rare, je le sais, qu’une mère n’ait pas une affection sans
bornes pour le gendre ou la bru qui lui arrache, croit-elle, la fille ou
le fils qu’elle chérit; et le gendre ou la bru, qui le sentent, se
trouvent empêchés d’essayer de la conquérir. Tout cela n’est, en somme,
que naturel. Mais pour moi, qui ne me doutais même pas que j’aimais déjà
ma petite infirmière compatissante, quelles conclusions pouvais-je tirer
de l’attitude agressive de ma mère? Que je courais quelque danger, connu
de ma mère, ignoré de moi, à aimer Michelle? Et que j’aurais tout
intérêt à ne pas l’aimer? Et que je ne l’aimerais pas? Peut-être. Mais
c’eût été prendre une décision sans rapport à la réalité. Est-ce que
j’aimais Michelle? Est-ce que je songeais à l’aimer? Pas le moins du
monde. Il m’a fallu vieillir, et vieillir en aimant, pour concevoir que
j’aimais parce que je ne songeais pas à aimer. Mais comment ma mère
pouvait-elle avoir si tôt un si juste pressentiment de l’avenir? Je me
le suis longtemps demandé. Cependant, si l’on ne commande pas à son
intelligence et si l’on cherche en vain à entraver les découvertes où
elle se hâte, il est plus facile de retenir sa plume ou son stylet. Que
dirait-on de moi, si j’osais écrire ici ce que je pense? Car j’ai
toujours pour ma mère le même respect, la même vénération, la même
tendresse que jadis. Ce n’est pas ma faute, si je n’ai plus loisir de
lui en donner des témoignages constants. Mais je ne peux pas me résoudre
à fixer clairement ma pensée. Car Michelle non plus ne fut pas coupable:
elle était prête à chérir ma mère autant que je la chérissais. Le fossé
ne fut pas ouvert par Michelle, qui, d’ailleurs, ne prit jamais l’air
d’avoir triomphé. Je vais plus loin. Je suis convaincu que, même sans
Michelle, sans n’importe quelle Michelle même, ce qui fut aurait été.
Que ma mère demeurât si peu de jours, si peu d’heures auprès de moi qui
étais blessé et qu’elle n’avait pas vu depuis plusieurs mois,--et quels
mois!--voilà qui me surprit d’abord. Les raisons qu’elle me donnait pour
rentrer à Paris ne me semblaient pas irrésistibles. Eût-on refusé un
long congé à une infirmière-major dont le fils était blessé et soigné
loin d’elle? Ou n’eût-elle pas obtenu qu’on me transférât à son hôpital?
Je m’étonnais qu’elle ne me l’eût pas offert. Il est vrai que je n’eus
pas davantage l’idée de l’en prier. Je ne m’étonnai plus, quand je
remarquai, à quelque temps de là, qu’elle m’avait fort peu parlé de mon
père. Mais ce fut par un effet de ce qu’on appelle l’esprit de
l’escalier.