Tout de suite, ma mère avait montré de la méfiance devant la petite
infirmière qui comprenait la tristesse des soldats. Devinait-elle ce que
moi, principal intéressé, je ne devinais pas: que je me préparais à
aimer Michelle? Car je ne le devinais pas. A qui m’eût, dès lors, prédit
que j’épouserais la petite infirmière compatissante, j’aurais, certes,
répondu par un éclat de rire. Me méfiais-je donc aussi, mais pour
d’autres raisons, de ma nouvelle amie? Je me méfiais plutôt de moi-même.
Toutefois, la vérité est moins compliquée. Je trouvais Michelle
gentille, c’est le mot que j’avais employé pour la défendre contre ma
mère injuste. J’aurais dit pareillement: aimable. Réfléchit-on à tout ce
que ce mot comporte de précis? S’avise-t-on, en le prononçant, qu’il
signifie qu’on peut aimer la personne dont on parle, et que, si on peut
l’aimer, on va l’aimer?
Mais je ne songeais pas à aimer Michelle. Elle avait souri la première
au-dessus de mon lit de souffrance; la première, elle avait posé sa main
blanche sur mon front mouillé de sueur; en fallait-il davantage, jolie
et blonde comme elle l’était de surcroît, pour qu’un enfant blessé se
plût à sa compagnie? Qui était-elle, je l’ignorais, mais je ne doutais
pas de l’apprendre un jour, et je n’avais pas la hâte de ma mère. Je
venais d’échouer dans cet hôpital, le bras brisé, le corps las, l’esprit
engourdi, le cœur lourd. Il ne me souciait que d’un avenir tout
immédiat: ma guérison. Ma mère, objet de ma seule passion jusqu’alors,
était près de moi. Assurément, je ne souhaitais rien de plus. Mais il
arrivait, en outre, qu’une charmante jeune fille souriait à mon chevet.
Quel ingrat, si j’avais boudé contre le sort!
Et pourtant, je boudais. Je regrettais que ma mère n’eût pas répondu
avec moins de réserve à l’accueil de Michelle. Que pouvait-elle
craindre? Je me le demandais, mais je ne le lui demandai pas. Je la
sentais inquiète, et je présumai que ma blessure en était cause. J’y
joignais la fatigue d’un assez long voyage. Quand elle me quitta pour
gagner l’hôtel où elle avait retenu sa chambre, elle regarda autour
d’elle comme si elle cherchait quelqu’un. Précisément, Michelle
reparaissait.
--Elle m’agace, celle-là! murmura ma mère.