Il y a eu, dans cette guerre de 1914, tant de moments différents qu’il
est nécessaire que je situe les miens. J’ai déjà dit, je crois, que je
ne suis pas un héros. Je n’ai jamais pensé que j’en pusse être un.
Qu’ai-je fait? Rien d’extraordinaire.
J’accomplissais mon temps de service obligatoire dans l’artillerie de
campagne, et, n’ayant aucun désir de galons, j’étais maître-pointeur à
la solde journalière de sept centimes, quand la guerre éclata.
Qu’est-ce qu’un maître-pointeur? Un servant, qui portait sur sa manche
droite deux sardines de laine rouge et rien sur la gauche, qui maniait
un volant et un collimateur, qui remplaçait le brigadier de pièce, qui
était l’homme de confiance du capitaine, qui avait une responsabilité et
ne s’en rendait pas toujours compte, et qui, en somme, ne pouvait
s’enorgueillir d’aucune prérogative.
Comme tel, je fus à la bataille de Charleroi, qu’on ne nomma de ce nom
que par la suite, et je vis claquer à cinquante mètres au-dessus de ma
tête des 77 allemands qui produisaient de jolis petits nuages couleur
d’absinthe et ne démolissaient rien, ce qui m’obligeait à douter des
mérites de notre propre artillerie. Puis, ce fut la retraite, la fameuse
retraite, la marche de jour et de nuit sur des routes encombrées de
convois régimentaires et de voitures civiles, ou à travers champs, dont
nous massacrions les blés afin de prendre position quand l’ennemi nous
serrait de trop près. On mangeait lorsqu’on pouvait. On dormait à cheval
et sur les caissons. On ne comprenait rien. Parfois, on tirait des obus.
On ne voyait rien. Ou, tout à coup, on fuyait au trot sous des rafales
de mousqueterie allemande ou française. On ne savait rien.
A la fin de la première semaine de septembre, on ne recula plus. Le
lendemain matin, on vida les coffres. A midi, on nous annonçait:
--Face en arrière amenez les avant-trains, mais pour aller en avant!
Chacun son tour. L’ennemi se retirait. Nous n’avions rien vu. Nous vîmes
des cadavres de soldats allemands carbonisés, des matelas souillés dans
les bois, des équipements, des canons, des chevaux crevés qui
empestaient. On remarcha dans la direction du nord-est, de jour et de
nuit, sans manger, sans dormir, comme on avait marché dans la direction
du sud.
On vit des prisonniers. Puis, on n’avança plus: nous étions arrêtés
devant la montagne de Reims et le fort de Brimont. La guerre de
tranchées s’ouvrait. Nous avions tous des barbes de quinze jours. Et
nous constations que nos ceinturons étaient trop grands.
Nous, des héros? Mais ces jours furent prodigieux.