A Guéthary, nous menions une vie assez retirée. Le plus souvent, ma mère
restait à la maison quand j’allais sur la plage, où je retrouvais, pour
le bain et les vides bavardages de l’adolescence, quelques camarades,
filles ou garçons. La côte, ici, est difficile, en effet. Les sentiers
par où l’on descend à l’océan sont abrupts. A les remonter en plein mois
de juillet, ma mère ne goûtait qu’un plaisir contestable. Elle préférait
m’attendre au jardin, parmi les buissons d’hortensias aux fleurs énormes
et les rosiers qui, après leur prodigieuse générosité de mai et de juin,
se préparaient à éblouir septembre. Comme elle avait les joues fraîches,
à mon retour, sous mes baisers! Comme elle quittait gracieusement son
livre ou sa broderie pour me regarder et m’écouter! Dans ces minutes du
retour où je lui contais les minimes incidents de la matinée, elle était
toute à moi et je m’en réjouissais. Vais-je en laisser déduire qu’à
d’autres moments elle m’échappât? Non point. Il nous arrivait certes,
quelquefois, d’abandonner notre bonne retraite de Guéthary pour passer
l’après-midi à Saint-Jean-de-Luz, car ma mère ne détestait pas les
distractions, et à Guéthary nous n’avions pas de casino. On ne dansait
pas tous les jours, ni partout, en ce temps-là, comme on a dansé depuis
le 11 novembre 1918. Une fête de danse organisée par un casino prenait
vraiment allure de fête, et les jeunes gens n’affectaient pas de s’y
amuser: ils s’y amusaient. En de telles occasions, ma mère ne manquait
presque jamais de me dire:
--Allons à Saint-Jean-de-Luz, mon petit.
Je m’empresse d’ajouter que c’était moi qui dansais, quand elle
insistait, mais non pas elle. A cette époque déjà si lointaine, une mère
ne se donnait pas en spectacle à son fils, ce qui ne signifie pas qu’ils
s’ennuyaient ensemble. Mais je dois avouer que la mienne, qui ne
recherchait aucun hommage, était assez souvent sollicitée, et en tout
cas évidemment admirée. Et cela me semblait insupportable; de quoi je
démêlais mal les raisons.
X
J’ai relu les pages que je viens d’écrire. Si je les publiais, on me
reprocherait d’avoir dit, d’abord, que le Guéthary d’autrefois ne
ressemblait pas au Guéthary de 1927 et, plus loin, que peu de choses ont
changé depuis vingt ans au Pays Basque. Mais je ne fais pas œuvre
d’écrivain, et, d’autre part, la contradiction qu’on me reprocherait
n’en est pas une. Pour qui connaît le Pays Basque, les apparences ont pu
s’y modifier, tout s’est conservé à peu près intact quant au fond.
Qu’importent ces cent maisons neuves qui jouent à la borde là où, jadis,
on ne comptait que dix villas et deux masures? A-t-on donné au ciel une
autre couleur, à la terre un autre parfum, aux vrais Basques une autre
âme? Ainsi de moi-même, qui ne peux pas juger de ces modifications qu’en
apparence le pays a subies. Le souvenir que j’ai de jadis n’a subi, lui,
aucun changement. Si je m’interroge sur moi-même, je constate que je
suis encore l’homme que j’étais déjà, grâce à ma mère, aux jours de mon
adolescence. Sans doute, je me suis enrichi, au moral, au spirituel;
j’ai éprouvé des sentiments plus aigus, des joies et des chagrins moins
simples parce que j’apprenais avec le temps, à en avoir conscience. Mais
quant au fond, je suis demeuré intact. La guerre, qui a tout bouleversé,
j’ignore ce qu’elle eût fait de moi, si elle ne m’avait pas fermé les
yeux, à jamais je le crains. Elle m’a seulement poussé davantage dans le
sens où j’allais. Ma blessure y aida. Et puis, j’avais rencontré
Michelle sur mon chemin. Quand elle fut enfin ma femme, elle fut ma
femme comme ma mère avait été ma mère: je les aimai toutes deux avec une
fureur égale, sinon pareille. Je dis bien fureur, mais la fureur n’était
qu’en moi, je n’en laissai jamais rien éclater au dehors, et ni ma mère
ni ma femme n’ont jamais su ce que je cachais. C’est peut-être la cause
du drame qui s’achève à cette heure.