De mon premier séjour en Pays Basque, il me souvient comme d’hier. Après
le printemps de Pau,--printemps d’internat, printemps déprimant,--l’été
de Guéthary fut magnifique; soleil sur l’océan assoupi dont les marins
redoutent les réveils, nuages hauts et paresseux que soudain chasse le
vent de l’orage imprévu, pluies bruyantes et brèves sous lesquelles les
routes, blanches de poussière, se couvrent d’une boue qu’une heure de
soleil retransforme en poussière, et là-bas, au delà de l’église
rustique, l’horizon dentelé de montagnes bleues qui, aux heures moins
chaudes, attiraient nos promenades, ce sont des bouffées de chaleur
tempérée, de lumière douce, de parfums sains, qui me remontent à la
mémoire. L’ombre même, si rare, au pied des platanes bas, avait une
saveur que je n’ai pas trouvée en d’autres lieux. Près de la route
d’Espagne, un sandalier, à cheval sur le banc de son établi, façonnait
en chantant les semelles de tresse. J’entends encore le son étouffé du
poing frappant la semelle sur la planche luisante, et la mélopée que
l’homme chantait, chanson triste dont s’égayait le travail. Il paraît
qu’on ne voit plus de sandalier près de la route d’Espagne, où trop de
puissantes voitures se succèdent à présent intarissablement sans
soulever de poussière. Mais il me plaît d’en douter. Le dimanche, du
moins, les petites Basquaises, demeurées coquettes,--et la plupart ont
gardé leurs cheveux longs,--continuent d’aller à la messe, nu-tête sous
la mantille noire. Elles y chantent toujours avec la même ferveur des
cantiques incompréhensibles qui étonnent l’étranger, et que je chante
aussi, par bribes, sans comprendre. Chansons, cantiques, incantations du
Pays Basque, le plus fidèle de tous les pays à ses coutumes, simplement
le plus fidèle! Si peu de choses y ont changé depuis vingt ans!
Moi-même, qui ne vois plus, je le reconnais et je m’y reconnais. C’est
là que ma mère m’avait appris à aimer.