IV

Un héros, moi? Il n’est rien de tel que remuer de grands vocables pour

prendre conscience de ses limites. En s’examinant soi-même dans

l’abstrait, on a tendance à s’exalter. Mais, si l’on compare, l’orgueil

baisse la tête. Qui donc, étant loyal, ne se trouva jamais plus petit

que son rêve? Je ne suis pas un héros. Je ne suis qu’un homme entre les

hommes, pareil à beaucoup d’hommes, sans défauts trop vils, sans vertus

excessives. Parce que je viens de subir une épreuve où mon bonheur a

failli se perdre, parce que j’ai peut-être aidé le destin, d’un coup de

pouce et rien de plus, je n’aurai pas l’outrecuidance de me placer trop

haut. Au demeurant, le drame d’où je sors tout ému, quelle gloire en

pourrais-je tirer? C’est le drame de bien des hommes et de bien des

femmes, le drame banal auquel peu de ménages auront su échapper, le

drame de la tentation: vieille histoire dont les couples les moins

héroïques ont renoué le fil dans leur vie très quotidienne sans

s’imaginer qu’ils eussent quelque mérite à déjouer la catastrophe

imminente; vieille histoire qui tourne au tragique si les personnages

manquent de caractère ou, plus simplement, de patience; vieille histoire

que tel ou telle que je connais écouterait conter sans supposer que ce

fût aussi la sienne, tant il y a d’hommes et de femmes qui ont les yeux

mieux fermés que moi, qui suis aveugle; pauvre histoire, enfin, dont je

m’enfle peut-être l’importance, à cause qu’elle fut la mienne. N’est-ce

pas un travers humain que de s’estimer seul capable de certaines façons

de sentir? En vain l’expérience nous oblige à la modestie. Chacun se

croit meilleur ou plus délicat que le voisin. Et sans doute est-ce là

l’une des raisons qui nous poussent malgré nous à accepter les périls

successifs que nous réserve la vie. Si tous se jugeaient à leurs justes

dimensions, qui sont dans l’ensemble assez dérisoires, où est le mortel

qui ne demanderait pas à mourir dès sa rencontre avec le malheur? Mais

on parle d’idéal, de religion, ou d’amour, ou de faiblesse. A la vérité

on préfère, le plus souvent, un beau mensonge. Les couleurs ne troublant

plus mon attention, saurai-je ne pas me mentir?

V

Certes, quand je remonte le long de mes souvenirs, les couleurs ne

troublent pas mon attention. J’ai pris dans la nuit l’habitude

nécessaire d’évoquer les choses autrement. Quelle est ma dernière image

de Michelle, de Michelle prête à me quitter, il y a quatre jours? C’est

l’image d’une Michelle un peu triste: sa voix était mal assurée, et sa

main cherchait à ne pas s’attarder dans la mienne. Je me la représente,

ma chère Michelle, détournant la tête avec l’envie de me dérober le

secret de son regard, comme si je devais le voir, ou voir qu’elle

détourne la tête, et comprendre. N’avait-elle pas eu ces gestes, ces

mêmes gestes, et cette voix, lorsque je la quittai, en août 1915, après

ma première blessure et ma convalescence? La scène eut lieu dans le

vestibule de la même maison. Je partais alors vers un avenir incertain,

mais j’étais encouragé par la promesse que je croyais lire aux yeux

fervents de ma jeune amie. Cette fois, je suis resté. Michelle, à son

tour, partait. Quelle promesse aura-t-elle trouvée au fond de mes

orbites dévastées? Je lui tendais toute ma tendresse muette, que

l’orgueil et la prudence m’imposaient de ne pas trahir. Aura-t-elle

compris? Il fut un temps où elle se flattait de saisir le plus fugace de

mes sentiments à des signes pour toute autre imperceptibles; et ma mère,

qui en doutait, en fut jalouse. Ainsi, elle prévenait le plus souvent

mes désirs en m’épargnant la peine de les exprimer jusqu’au bout. Ma

mère avait le coup d’œil moins prompt. Michelle triomphait avec une

pudeur de fiancée. Ce temps est déjà loin. Je le dis sans amertume. Je

sais trop que rien n’est immuable ici-bas, et je n’accuserai ni

Michelle, ni ma mère. Il ne faut pas que j’oublie que Michelle était

très jeune quand nous nous sommes fiancés et que fut assez lourde

l’atmosphère où nous avons vécu depuis 1918. Quant à ma mère... Mais je

ne peux pas tout dire d’un coup.

Les yeux fermés · 第 8 / 104 题