Un héros, moi? Il n’est rien de tel que remuer de grands vocables pour
prendre conscience de ses limites. En s’examinant soi-même dans
l’abstrait, on a tendance à s’exalter. Mais, si l’on compare, l’orgueil
baisse la tête. Qui donc, étant loyal, ne se trouva jamais plus petit
que son rêve? Je ne suis pas un héros. Je ne suis qu’un homme entre les
hommes, pareil à beaucoup d’hommes, sans défauts trop vils, sans vertus
excessives. Parce que je viens de subir une épreuve où mon bonheur a
failli se perdre, parce que j’ai peut-être aidé le destin, d’un coup de
pouce et rien de plus, je n’aurai pas l’outrecuidance de me placer trop
haut. Au demeurant, le drame d’où je sors tout ému, quelle gloire en
pourrais-je tirer? C’est le drame de bien des hommes et de bien des
femmes, le drame banal auquel peu de ménages auront su échapper, le
drame de la tentation: vieille histoire dont les couples les moins
héroïques ont renoué le fil dans leur vie très quotidienne sans
s’imaginer qu’ils eussent quelque mérite à déjouer la catastrophe
imminente; vieille histoire qui tourne au tragique si les personnages
manquent de caractère ou, plus simplement, de patience; vieille histoire
que tel ou telle que je connais écouterait conter sans supposer que ce
fût aussi la sienne, tant il y a d’hommes et de femmes qui ont les yeux
mieux fermés que moi, qui suis aveugle; pauvre histoire, enfin, dont je
m’enfle peut-être l’importance, à cause qu’elle fut la mienne. N’est-ce
pas un travers humain que de s’estimer seul capable de certaines façons
de sentir? En vain l’expérience nous oblige à la modestie. Chacun se
croit meilleur ou plus délicat que le voisin. Et sans doute est-ce là
l’une des raisons qui nous poussent malgré nous à accepter les périls
successifs que nous réserve la vie. Si tous se jugeaient à leurs justes
dimensions, qui sont dans l’ensemble assez dérisoires, où est le mortel
qui ne demanderait pas à mourir dès sa rencontre avec le malheur? Mais
on parle d’idéal, de religion, ou d’amour, ou de faiblesse. A la vérité
on préfère, le plus souvent, un beau mensonge. Les couleurs ne troublant
plus mon attention, saurai-je ne pas me mentir?
V
Certes, quand je remonte le long de mes souvenirs, les couleurs ne
troublent pas mon attention. J’ai pris dans la nuit l’habitude
nécessaire d’évoquer les choses autrement. Quelle est ma dernière image
de Michelle, de Michelle prête à me quitter, il y a quatre jours? C’est
l’image d’une Michelle un peu triste: sa voix était mal assurée, et sa
main cherchait à ne pas s’attarder dans la mienne. Je me la représente,
ma chère Michelle, détournant la tête avec l’envie de me dérober le
secret de son regard, comme si je devais le voir, ou voir qu’elle
détourne la tête, et comprendre. N’avait-elle pas eu ces gestes, ces
mêmes gestes, et cette voix, lorsque je la quittai, en août 1915, après
ma première blessure et ma convalescence? La scène eut lieu dans le
vestibule de la même maison. Je partais alors vers un avenir incertain,
mais j’étais encouragé par la promesse que je croyais lire aux yeux
fervents de ma jeune amie. Cette fois, je suis resté. Michelle, à son
tour, partait. Quelle promesse aura-t-elle trouvée au fond de mes
orbites dévastées? Je lui tendais toute ma tendresse muette, que
l’orgueil et la prudence m’imposaient de ne pas trahir. Aura-t-elle
compris? Il fut un temps où elle se flattait de saisir le plus fugace de
mes sentiments à des signes pour toute autre imperceptibles; et ma mère,
qui en doutait, en fut jalouse. Ainsi, elle prévenait le plus souvent
mes désirs en m’épargnant la peine de les exprimer jusqu’au bout. Ma
mère avait le coup d’œil moins prompt. Michelle triomphait avec une
pudeur de fiancée. Ce temps est déjà loin. Je le dis sans amertume. Je
sais trop que rien n’est immuable ici-bas, et je n’accuserai ni
Michelle, ni ma mère. Il ne faut pas que j’oublie que Michelle était
très jeune quand nous nous sommes fiancés et que fut assez lourde
l’atmosphère où nous avons vécu depuis 1918. Quant à ma mère... Mais je
ne peux pas tout dire d’un coup.