Sans ce qui fut, Michelle m’aurait aidé à retrouver l’auteur que je
cherche. Plus d’une fois, elle a ouvert pour moi l’un de ces
dictionnaires que je ne peux plus ouvrir. Elle avait si gentiment appris
à les manier! Et, quand je m’excusais de lui imposer des lectures
souvent rebutantes, elle me reprochait mes excuses avec plus de
gentillesse encore. Mais Michelle est bien la dernière à qui je
demanderais de m’aider dans la circonstance présente. Il faudrait lui
expliquer pourquoi je m’intéresse tant à la belle phrase qui me hante,
ce soir. Il faudrait lui dire que je souffre, que j’ai souffert plutôt,
et que je voudrais enchanter mon mal. Il faudrait lui avouer trop de
choses qu’elle n’a peut-être jamais soupçonnées, qu’elle ne saura
peut-être jamais, qu’il vaut peut-être mieux que jamais elle ne sache.
Avait-elle, avant ce qui fut, mesuré combien je devrais souffrir? Et
pressent-elle, à cette heure qu’elle est loin de moi par ma volonté,
que, trois jours après son départ, il me semble qu’elle est partie
depuis trois semaines et que je regrette ma décision? Mais c’est pour
elle que j’ai voulu ce voyage. Il ne s’agit pas de moi. J’étais à bout
de forces. Je le croyais, du moins. Depuis qu’elle est partie, je ne
suis plus sûr de le croire. Comme la maison est vide! Et comme je suis
seul! Mais je l’ai voulue aussi, cette solitude. J’ai refusé de prendre
le secrétaire que Michelle tenait à me laisser en s’en allant. Je n’ai
besoin de personne. Cette épreuve d’un mois que je désire pour elle et
pour moi-même, j’en attends le plus grand bien pour tous deux: pour
elle, parce que le changement d’air et le retour dans sa famille, aux
lieux de son enfance, achèveront de la guérir; c’est une vieille
médecine que le bon sens populaire ordonne. Quant à moi, quelque dures
que me soient notre séparation et la rupture provisoire d’habitudes où
mon égoïsme se complaisait, je verrai, dans ma nuit, si j’ai trop
présumé de mon courage ou si je ne me suis pas exagéré ma peine.
Enchanterai-je mon mal? Mais le chanterai-je seulement?