I
Qui chante son mal, l’enchante. Où ai-je lu cette phrase? Je ne sais
plus. Et je ne peux pas chercher. Il me faudrait mes yeux de jadis.
C’est une de mes tortures. Je m’y suis mal habitué. Jadis, je n’avais
pas de meilleure joie: à la moindre défaillance de ma mémoire, au
moindre doute, je recourais à mes dictionnaires. J’en avais une assez
belle collection, où ma curiosité toujours en éveil trouvait une
nourriture généreuse. Ils faisaient le désespoir de ma pauvre maman,
parce qu’ils menaçaient d’encombrer la maison. Quels cris d’effroi bien
simulé, il m’en souvient avec douceur, quand, vers 1910, je rapportai la
dernière édition du Moreri! Mais quelle volupté, pour un garçon de
dix-huit ans, à découvrir Bayle! Et je mentirais, si je reniais les
heures que j’ai passées à feuilleter les divers Larousse, jusqu’au plus
modeste. Mes chers dictionnaires! S’ils ne me suffisaient pas, j’allais
à la Bibliothèque Nationale. Mon plaisir, plus profond, commençait sur
le seuil de la Salle de Travail. Sitôt entré, je prenais, d’un long
regard, possession de la halle immense où la lumière était si faible en
décembre et, en juillet, la fraîcheur si savoureuse. Tables, fauteuils,
pupitres pliants, le bureau des bibliothécaires au fond et l’allée qui
conduit vers eux, étudiants et vieillards penchés en vis-à-vis sur leurs
papiers et leurs livres, un gardien qui remet à sa place un tome de _La
Grande Encyclopédie_ mal rangé, les casiers des catalogues en fiches, le
coin de la Réserve, celui des périodiques, je revois tout. Il paraît
que, depuis la guerre, on a donné aux travailleurs l’éclairage
électrique; ainsi leur est-il permis de travailler plus longtemps en
hiver et sans se fatiguer les yeux. Si seulement je pouvais craindre
encore de me fatiguer les yeux! Mais je ne peux plus aller à la
Bibliothèque Nationale: je ne sors plus de chez moi, si quelqu’un ne
m’accompagne. Je n’ouvre plus moi-même un dictionnaire. Telle est ma
noire servitude: je suis aveugle. Et qui me dira, ce soir, où j’ai lu
qu’à chanter son mal on l’enchante?