Hé! _merci de ma vie_, il en iroit bien mieux
Si tout se gouvernoit par ses ordres pieux.
(_Tart._ I. 1.)
Trévoux dit que c’est une espèce de jurement employé par les femmes du
peuple.
_Merci_ signifie _grâce_, _miséricorde_. _Merci de ma vie_ est
l’opposé de _mort de ma vie_. C’est l’imprécation heureuse substituée
à l’imprécation funeste, comme _Dieu me sauve!_ au lieu de _Dieu me
damne!_
L’espagnol et l’italien ont la même formule.
ME SEMBLE, ce me semble:
Nous ne nous sommes vus depuis quatre ans ensemble,
Ni, qui plus est, écrit l’un à l’autre, _me semble_.
(_Éc. des fem._ I. 6.)
MESSIEURS VOS PARENTS, appliqué aux père et mère:
Je vous respecte trop, vous et _messieurs vos parents_, pour
être amoureux de vous.
(_G. D._ I. 6.)
La bizarrerie de cette expression disparaît, si l’on réfléchit que
_messieurs_ signifie exactement _mes seigneurs_. Vos parents, votre
père et votre mère, qui sont mes seigneurs.
_MÉTAPHORES vicieuses, incohérentes, hasardées:_
Les exemples n’en sont pas rares dans Molière, à cause de la rapidité
avec laquelle il était souvent obligé d’écrire.
--BOUCHE:
_Dans ma bouche_, une nuit, cet amant trop aimable
Crut rencontrer Lucile à ses vœux favorable.
(_Dép. am._ II. 1.)
Ascagne veut dire qu’à la faveur de la nuit, elle se fit passer,
auprès de Valère, pour Lucile. Tout le respect dû à Molière ne saurait
empêcher qu’on ne rie de cet amant qui croit rencontrer Lucile, la
nuit, dans la bouche d’Ascagne. Molière sans doute serait le premier à
s’en moquer.
--RESSORTS:
Fais-moi dans tes desseins entrer pour quelque chose:
Mais que _de leurs ressorts la porte me soit close_,
C’est ce qui fait toujours que je suis pris sans verd.
(_L’Ét._ III. 5.)
On concevrait _les ressorts de la porte_, mais _la porte des ressorts_
est une image absolument impossible: les ressorts n’ont point de porte.
Ne vous y fiez pas! il aura des _ressorts_
_Pour donner_ contre vous _raison_ à ses efforts.
(_Tart._ V. 3.)
On ne donne pas raison avec des ressorts. Molière veut dire: il aura
des artifices, des ressources.
--POIDS:
Le _poids de sa grimace_, où brille _l’artifice_,
Renverse le bon droit et tourne la justice.
(_Mis._ V. 1.)
Et sur moins que cela _le poids d’une cabale_
Embarrasse les gens dans un fâcheux dédale.
(_Tart._ V. 3.)
Le poids d’une cabale paraît une figure plus acceptable que le poids
d’une grimace. (Voyez POIDS.)
--NŒUDS:
Je voudrois de bon cœur qu’on pût entre vous deux
De quelque _ombre de paix_ raccommoder _les nœuds_.
(_Tart._ V. 3.)
Une ombre n’a point de nœuds; ainsi on ne raccommode pas les nœuds
d’une ombre.
L’hymen ne peut nous joindre, et j’abhorre _des nœuds_
Qui deviendroient sans doute _un enfer_ pour tous deux.
(_D. Garcie._ I. 1.)
Comment des nœuds peuvent-ils devenir un enfer?
--AUDIENCE:
Et je vois sa raison
_D’une audience avide avaler ce poison_.
(_D. Garcie._ II. 1.)
On ne peut se figurer quelqu’un avalant par l’oreille. Les Latins,
plus hardis que nous dans leurs métaphores, disaient bien: _densum
humeris bibit aure vulgus_ (HORACE.) Cette image en français paraîtrait
ridicule, pour être trop violente. Il faut tenir compte de l’usage.
--FACE:
Et je me vis contrainte à demeurer d’accord
Que l’_air_ dont vous viviez vous faisoit un peu tort;
Qu’il prenoit dans le monde une méchante _face_.
(_Mis._ III. 5.)
La face d’un air?
--PRÊTER LES MAINS:
A vous _prêter les mains ma tendresse_ consent.
(_Mis._ IV. 3.)
On ne conçoit pas bien ce que c’est que les mains d’une tendresse,
ni une tendresse qui prête les mains. Mais ici l’excuse de Molière
peut être que _prêter les mains_ est une locution reçue pour dire
_seconder_, et qu’ainsi le sens particulier de chaque mot se perd dans
le sens général de l’expression.
La même observation se reproduit sur ce vers:
Pourvu que votre _cœur_ veuille _donner les mains_
Au dessein que j’ai fait de fuir tous les humains.
(_Mis._ V. 7.)
Les mains d’un cœur sont encore plus choquantes que les mains d’une
tendresse.
--BRAS:
_Un souris_ chargé de douceurs
_Qui tend les bras_ à tout le monde.
(_Psyché._ I. 1.)
--DENTS:
Tout cet embarras _met mon esprit sur les dents_.
(_Amph._ I. 2.)
Il est superflu de remarquer que les dents d’un esprit, les bras d’un
souris, sont des images aussi forcées que les mains d’une tendresse ou
d’un cœur.
Les vers suivants présentent une suite d’images tout à fait
incohérentes. Il s’agit des ornements gothiques:
Ces _monstres odieux_ des siècles ignorants,
Que de la barbarie ont produits les _torrents_,
Quand _leur cours, inondant_ presque toute la terre,
Fit à la politesse une mortelle guerre.
(_La Gloire du Val de Grâce._)
Comment les torrents de la barbarie peuvent-ils produire des monstres
odieux dont le cours inonde la terre? Il faut avouer que La Bruyère
n’avait pas tort d’appliquer à ce style le nom de galimathias; mais il
avait tort d’appliquer ce jugement au style de Molière en général.
Peut-être faut-il lire, au troisième vers, _quand son cours_; ce
serait alors le cours de la barbarie, et non le cours des monstres.
Le passage, après cette correction, n’en serait guère moins mauvais.
Il est bien étonnant que Molière, au moment où il venait de donner
_Tartufe_ et le _Misanthrope_, pût écrire des vers comme ceux-là et
comme les suivants:
Louis, le grand Louis, dont l’esprit souverain
Ne dit rien au hasard et voit tout d’un œil sain,
A _versé de sa bouche_, à ses grâces brillantes,
_De deux précieux mots les douceurs chatouillantes_;
Et l’on sait qu’en deux mots ce roi judicieux
Fait des plus beaux travaux l’éloge glorieux.
Les précieuses et l’abbé Cotin ont dû se croire vengés.
(Voyez d’autres exemples de métaphores vicieuses aux mots AIGREUR,
CHAMP, LANGUE, PEINDRE EN ENNEMIS, RESSORTS, ROIDIR, TRACER,
TRAITS, VERSER, VISAGE, etc., etc.)
METTRE, absolument, mettre son chapeau, se couvrir:
_Mettons_ donc sans façon.
(_Éc. des fem._ III. 4.)
Allons, _mettez_.--Mon Dieu, _mettez_.--_Mettez_, vous dis-je,
monsieur Jourdain; vous êtes mon ami.
(_Bourg. gent._ III. 4.)
--METTRE DESSUS, même sens:
_Mettez donc dessus_, s’il vous plaît.
(_Mar. for._ 2.)
Mettez dessus la tête.
--SE METTRE, se vêtir:
Quant à _se mettre bien_, je crois, sans me flatter,
Qu’on serait mal venu de me le disputer.
(_Mis._ III. 1.)
Voilà ce que c’est que de _se mettre_ en personne de qualité!
(_B. gent._ II. 9.)
--METTRE A...., appliquer à:
C’est une fille de ma mère nourrice que j’ai _mise à la
chambre_, et elle est toute neuve encore.
(_Comtesse d’Esc._ 4.)
--METTRE A BAS, métaphoriquement, renverser, terrasser:
C’est maintenant que je triomphe, et j’ai de quoi _mettre à
bas_ votre orgueil.
(_George D._ III. 8.)
--METTRE A BOUT UNE AME:
Et n’est-ce pas pour _mettre à bout une âme_?
(_Amph._ II. 6.)
--METTRE A TOUTE OCCASION; mettre une chose à toute occasion, en faire
abus, la profaner:
Mais l’amitié demande un peu plus de mystère,
Et c’est assurément en profaner le nom
Que de vouloir _le mettre à toute occasion_.
(_Mis._ I. 2.)
--METTRE AU CABINET:
Franchement, il est bon à _mettre au cabinet_.
(_Ibid._ I. 2.)
On a beaucoup disputé sur le sens de cette expression. Les uns veulent
que ce soit: bon à serrer, loin du jour, dans les tiroirs d’un cabinet
(sorte de meuble alors à la mode); les autres prennent le mot dans un
sens moins délicat, et qui s’est attaché à ce vers, devenu proverbe. Je
crois que Molière a cherché l’équivoque. Et qu’on ne dise pas que la
grossièreté du second sens est indigne d’Alceste; Alceste est poussé
à bout, et lui, qui ne s’est pas refusé tout à l’heure une mauvaise
pointe sur la _chute_ du sonnet, ne paraît pas homme à refuser à sa
colère un mot à la fois dur et comique, bien que d’un comique trivial.
C’est justement cette trivialité qui fait rire, par le contraste avec
le rang et les manières habituelles d’Alceste.
--METTRE AUX YEUX, devant les yeux:
_Je lui mettois aux yeux_ comme dans notre temps
Cette soif a gâté de fort honnêtes gens.
(_Mis._ I. 2.)
Me _mettre aux yeux_ que le sort implacable
Auprès d’elles me rend trop peu considérable.
(_Mélicerte._ II. 1.)
Vous devriez _leur mettre un bon exemple aux yeux_.
(_Tart._ I. 1.)
--METTRE BAS, quitter, déposer:
Qui, moi, monsieur?--Oui, vous. _Mettons bas_ toute feinte.
(_Éc. des mar._ II. 3.)
Allons donc, messieurs, _mettez bas_ toute rancune.
(_Am. méd._ III. 1.)
--METTRE DANS UN DISCOURS, DANS UN PROPOS:
Si, pour les sots _discours où l’on peut être mis_,
Il falloit renoncer à ses meilleurs amis.
(_Tart._ I. 1.)
Et pour ne vous point _mettre_ aussi _dans le propos_.
(_Fem. sav._ IV. 3.)
--METTRE EN ARRIÈRE, déposer, quitter:
De grâce, parle, et _mets_ ces mines _en arrière_.
(_Mélicerte._ I. 3.)
--METTRE EN COMPROMIS, compromettre:
C’est un brave homme: il sait que les cœurs généreux
_Ne mettent point les gens en compromis_ pour eux.
(_Dép. am._ V. 7.)
--METTRE EN MAIN, confier:
Et l’on m’a _mis en main_ une bague à la mode
Qu’après vous payerez, si cela l’accommode.
(_L’Ét._ I. 6.)
--METTRE EN MAIN QUELQU’UN A UN AUTRE:
Pour moi, je ne ferai que _vous la mettre en main_.
(_Éc. des fem. V._ 2.)
Je ne ferai que remettre Agnès entre vos mains.
--METTRE PAR ÉCRIT:
Une autre fois _je mettrai mes raisonnements par écrit_, pour
disputer avec vous.
(_D. Juan._ I. 2.)
Brossette rapporte que Boileau, dans l’épître à son jardinier, avait
mis d’abord:
«Mais non; tu te souviens qu’au village on t’a dit
«Que ton maître est gagé pour _mettre par écrit_
«Les faits d’un roi, etc.»
Il changea le second vers de cette façon:
«Que ton maître est _nommé_ pour _coucher par écrit_.»
Apparemment _gagé_ lui parut manquer de dignité, et _coucher par
écrit_ lui sembla une expression rustique d’un effet plus piquant que
l’expression ordinaire, _mettre par écrit_.
MEUBLE, comme nous disons _mobilier_:
Vos livres éternels ne me contentent pas;
Et, hors un gros Plutarque à mettre mes rabats,
Vous devriez brûler tout ce _meuble_ inutile.
(_Fem. sav._ II. 7.)
MEUBLÉ de science:
Mais nous voulons montrer. . . . .
Que _de science_ aussi les femmes _sont meublées_.
(_Fem. sav._ III. 2.)
MIEUX, le mieux:
Nous verrons qui tiendra _mieux_ parole des deux.
(_Dép. am._ II. 2.)
C’est par là que son feu se peut _mieux_ expliquer.
(_D. Garcie._ I. 1.)
(Voyez PLUS pour _le plus_.)
--DU MIEUX QUE pour _le mieux que_:
Voilà une personne..... qui aura soin pour moi de vous traiter
_du mieux qu’_il lui sera possible.
(_Pourc._ I. 10.)
(Voyez DE exprimant la manière, la cause.)