Notre langue française présente une particularité curieuse, que je
doute qui se rencontre dans aucune autre langue moderne: c’est qu’elle
a été formée deux fois sur le même type, en suivant chaque fois un
procédé différent. Depuis sa naissance, vers le Xe siècle, jusqu’à
la fin du XVe, le français se transforma lentement du latin, par des
règles constantes que j’ai essayé d’entrevoir ailleurs, et qui sans
doute finiront par être saisies et mises complétement à découvert.
Au XVIe siècle, la ferveur de la renaissance méconnut, rejeta
dédaigneusement tout ce qui s’était produit jusqu’alors; et l’esprit
d’érudition, pour ne rien dire de pis, recommença la langue, mais sans
garder aucune des règles et des lois qui avaient présidé jadis à sa
naissance. Les savants renversèrent brusquement toutes les digues, pour
laisser le latin et le grec faire irruption chez nous. Le déluge, à
leur gré, ne pouvait jamais être assez prompt ni assez considérable. Ce
flot turbulent jeta le désordre dans notre langue jusque-là si calme
et si reposée; et elle éprouva de cette secousse un dérangement si
profond, que jamais elle ne put reprendre son cours dans la direction
précise où elle l’avait commencé.
Mais le peuple, qui n’a point l’impétuosité des savants; le peuple,
qui s’était fabriqué, à force de sens et d’expérience, un langage
excellent, plein d’unité, de logique, approprié surtout aux
délicatesses de l’oreille et rompu à celles de la pensée, le peuple
demeura fidèle à ses habitudes: il continua de parler comme par
le passé, et laissa les savants écrire à leur guise; de là deux
espèces de langue française. Celle du peuple était la meilleure et
la mieux faite, je n’en doute pas; mais celle des savants était la
plus complète: et comme après tout c’est la classe lettrée qui fait
marcher les idées, il fallut bien, en recevant l’idée, recevoir aussi
l’expression. Mais la résistance aux nouveautés ne cède chez le
peuple qu’à la dernière extrémité, et tout ce qu’il a pu soustraire à
l’influence moderne, il le retient, et refuse encore à cette heure de
s’en dessaisir. Les lettrés eux-mêmes ont été, sur bien des points,
obligés de plier à l’obstination du peuple, et de laisser debout, au
milieu de leur langue reconstruite, une foule de vestiges de l’ancien
usage. Ces débris isolés, ruinés, noircis par l’âge, n’offrent plus de
sens aux générations modernes, qui passent et repassent sans y faire
attention, ou n’y prennent garde que pour en rire et les mépriser: la
sagesse des pères est devenue folie aux yeux de leurs enfants. Cette
espèce d’impiété filiale traîne avec soi son châtiment: l’ignorance
orgueilleuse de notre propre idiome. Et le mal n’est pas près de
cesser: la tradition, qui perpétue les expressions de la première
langue française, créée uniquement par ceux qui parlaient, tend chaque
jour à s’affaiblir par l’influence de ceux qui écrivent. C’est un vrai
malheur, car le génie natif du français est avec le peuple, et non avec
les lettrés. Le XVIIe siècle, comme plus voisin que nous de la vieille
et saine tradition, la laisse aussi paraître davantage dans ses œuvres,
indépendamment du talent individuel des auteurs. Cela est si vrai,
que, même les écrivains de second et de troisième ordre, portent dans
leur style je ne sais quelle saveur particulière qui en révèle tout
de suite la date. C’est ce que prétendait Courier lorsqu’il soutenait,
avec une hyperbole évidente, que la cuisinière de madame de Sévigné
écrivait mieux que pas un académicien de nos jours.
Mais on ne saurait le nier: ce que, par une heureuse expression, M.
Nisard appelle l’excès de l’esprit académique, appauvrit notre langue
sous prétexte d’élégance, l’enchaîne sous prétexte de correction, et
l’enroidit sous prétexte de dignité. Les grammairiens se mêlant de
l’affaire, ont achevé de tout gâter avec leurs décisions arbitraires,
leurs distinctions, leurs finesses, et, s’il faut tout dire, en
appelant sans cesse leur triste imagination au secours de leur
ignorance, pour expliquer, définir, motiver ce qu’ils ne soupçonnent
pas.
Il est donc urgent de retremper notre langue à ses sources antiques et
populaires, si nous voulons sauver son génie agonisant. Pour nous y
préparer, le premier soin à prendre, c’est de substituer à l’autorité
usurpée des puristes qui ne sont pas autre chose, l’autorité des
grands écrivains qui n’étaient pas puristes. Avec le même zèle que le
XVIIe siècle mettait à réclamer les libertés gallicanes, réclamons
les libertés de style du XVIIe siècle: les unes comme les autres sont
fondées sur le droit et la raison.
C’est la pensée qui a inspiré ce Lexique: l’auteur s’y est proposé de
recueillir toutes les expressions et les tournures qui constituent
la langue de Molière; de les relever, non pas une seule fois, mais
autant de fois qu’elles se rencontrent. Cette méthode a paru nécessaire
pour constater l’habitude ou l’intention du grand écrivain, et pour
déterminer la portée réelle de son exemple.
L’autorité étant l’esprit de ce travail, j’ai cru devoir fortifier
à l’occasion celle de Molière par celle de ses plus illustres
contemporains, la Fontaine, Pascal, Racine, Bossuet, la Bruyère; et je
n’ai pas craint de les appuyer tous sur Montaigne, Rabelais, et les
poëtes du moyen âge.
_Obsequium vestrum sit rationabile._ C’est pour me conformer à ce
précepte de saint Paul, que je n’ai point négligé la discussion
de l’autorité; car l’autorité ne mérite la confiance, mère de la
soumission, qu’autant qu’elle représente la raison et la justice.
C’est pourquoi, aussi souvent que je l’ai pu, j’ai tâché de lui
procurer ces deux bases solides dans les origines de notre langue et
jusqu’au sein de la langue latine. J’ai poursuivi dans cet ouvrage le
développement et la preuve des idées émises dans mon essai sur _les
Variations du langage français_. J’aurais pu borner mon travail à une
simple nomenclature; mais la discussion critique de divers points de
philologie obscurs ou mal connus m’a semblé indispensable pour donner à
ce livre toute son utilité. La question n’est pas seulement de savoir
comment a parlé Molière, mais pourquoi il a parlé de la sorte, et quel
droit il en avait. Le résultat doit montrer qu’il nous faut reprendre
certaines tournures, certaines expressions; en bannir certaines autres
ou les corriger, conformément à l’usage primitif. Le but de cet ouvrage
est de seconder ceux qui déplorent de voir se resserrer chaque jour
le domaine de notre langue et voudraient lui restituer ses anciennes
limites. En un mot, de Molière comme d’un point central et culminant,
j’essaye de porter le regard sur toute l’étendue de la langue
française. Cette contemplation attentive ne saurait, je m’assure,
produire que d’heureux effets.
Ce travail, fruit d’une admiration bien vive pour l’auteur de _Tartufe_
et du _Misanthrope_, pourrait cependant devenir une arme offensive
aux mains d’un ennemi de Molière; j’entends un ennemi de mauvaise foi
(Molière en peut-il avoir d’autres?). En effet, je n’éclaire que la
partie de son style ou défectueuse ou douteuse: ce sont des archaïsmes,
des négligences, des expressions risquées, de mauvaises métaphores,
des fautes à lui particulières, ou communes à toute son époque, etc.,
etc. Mais tant de sublimes beautés dont il foisonne n’obtiennent ici
aucune mention; la raison en est bien simple: le premier mérite de ces
beautés, c’est d’être parfaitement correctes; dès lors elles ne sont
plus de mon domaine: la rhétorique peut les faire admirer, la grammaire
n’a rien à y voir.
Ce qu’il y a de beau dans Molière frappe d’abord tous les regards; au
contraire, il faut un commentateur pour vous arrêter, sur les endroits
qui prêtent à l’épilogue. Mais il serait injuste d’en rien conclure ni
contre Molière ni contre ce commentateur, de ne supposer dans l’un que
des fautes, et dans l’autre que le sentiment de ces fautes.
Je me suis servi, pour mon travail, de plusieurs éditions, en ayant
soin de les conférer avec les éditions originales des pièces séparées
qui existent soit à la bibliothèque du Roi, soit dans celle de M.
Ambroise-Firmin Didot, à qui j’en offre ici mes remercîments. Aussi ne
devra-t-on pas s’étonner que certaines leçons données comme variantes
n’aient pas été consignées dans ce recueil. Ce n’est point omission, ou
qu’on ait méconnu l’importance de ces variantes: c’est qu’elles ne sont
pas authentiques. Deux exemples suffiront.
Dans la fameuse scène du second acte des _Fourberies de Scapin_, M.
Auger a reçu partout dans son texte cette leçon: «Que diable allait-il
faire A _cette galère_?» et il met au bas de la page: «Variante: DANS
_cette galère_,» sans indiquer d’où est prise la nouvelle leçon qu’il
adopte. Mais on doit la supposer certaine, puisque, dans sa préface,
M. Auger assure qu’il a donné partout le texte vrai, _le texte des
éditions originales_[1].
[1] «Un point sur lequel je m’exprimerai avec une entière
assurance, parce qu’il est un pur objet de patience et
d’exactitude, c’est la correction du texte.......... J’ai suivi
ces éditions originales avec une exactitude scrupuleuse.»
(_Avertissement_, p. XVIII et XXII.)
_Les Fourberies de Scapin_ furent représentées pour la première fois en
1671, le 24 mai. L’édition originale donnée par l’auteur est de la même
année, chez Pierre Lemonnier. On lit à la suite du privilége: «Achevé
d’imprimer le 18 aoust 1671.» On ne peut douter que ce ne soit bien
là la première édition. Eh bien! dans la scène dont il s’agit, il y a
partout, DANS _cette galère_[2].
[2] Cette pièce est fort rare; la bibliothèque du Roi ne la
possède pas. Je dois à l’obligeance de M. A. F. Didot d’avoir
pu faire cette vérification, et beaucoup d’autres non moins
importantes.
Dans _Tartufe_, acte V, scène 1re: