COMPAGNIE D'ARTILLERIE.

Il m'a été impossible de me procurer le contrôle nominatif des

canonniers qui composaient la compagnie d'artillerie de la garde

impériale elboise. Le général Drouot ne l'avait plus, aucun des

officiers ne l'avait conservé, cela m'afflige, car j'aurais voulu que la

France pût connaître tous ces braves.

C'est à Fontainebleau que cette compagnie fut créée. Son berceau était

un noble édifice de gloire et de dévouement. Aucun corps militaire ne

méritait plus qu'elle d'être associé aux nouvelles destinées du héros

qui se sacrifiait pour la patrie.

On avait demandé des canonniers de bonne volonté: aussitôt le nombre

fut plus qu'au grand complet. On fit aussi un appel aux officiers

d'artillerie: il en fallait quatre; dix se présentèrent. Un choix devint

indispensable. Le général Drouot fut chargé de le faire. Il était beau

d'accompagner l'Empereur, il était beau aussi d'être choisi par le

général Drouot.

Les quatre élus furent:

MM. Cornuel, capitaine commandant;

Raoul, capitaine en second;

Blanc de Lacombe, lieutenant en premier;

Demons, lieutenant en second.

Le capitaine commandant Cornuel était un officier accompli. Son passé et

son présent semblaient être les précurseurs d'un grand avenir. Sa vie

toute neuve avait déjà des faits qui la mettaient au niveau des vieilles

vies. On citait de lui beaucoup de belles choses. Ses camarades

l'aimaient, tout le monde l'estimait. L'Empereur l'entourait de

considération. Le général Drouot avait dit aux officiers choisis: «Votre

courage et votre fidélité seront plus d'une fois mis à l'épreuve.»

C'était ce qu'il fallait au capitaine Cornuel. Il bravait les épreuves

parce que son âme était au-dessus des épreuves. À Porto-Ferrajo,

l'Empereur lui accorda, ainsi qu'au capitaine Raoul, une distinction

dont aucun capitaine de la garde ne fut honoré, l'entrée libre au palais

impérial, et il le nomma directeur d'artillerie, commandant de son arme

dans l'île. Le capitaine Cornuel ne profitait pas beaucoup de ses

grandes et de ses petites entrées auprès de l'Empereur: il aimait mieux

consacrer ses heures de loisir à la princesse Pauline. Au moment où nous

quittâmes l'île d'Elbe, le capitaine Cornuel était très souffrant; mais

dès que le signal du départ fut donné, son énergie prit la place de sa

santé, et il suivit pour la seconde fois l'Empereur; ses forces

physiques se soutinrent tant qu'il crut à des périls; mais lorsque

l'Empereur fut entré à Paris, qu'il n'y eut plus de dangers à craindre,

le mal du capitaine Cornuel empira, et bientôt l'heure dernière de cet

excellent officier se fit entendre. Il venait d'être nommé

lieutenant-colonel et directeur d'artillerie. Puisse la ville de

Saint-Malo avoir honoré cette belle mémoire!

Le capitaine en second Raoul était fils du général Raoul, débris de

cette armée de Sambre et Meuse qui a fourni des généraux à toutes nos

armées et dont (_sic_) on semble ne presque plus se rappeler. Le vieux

général Raoul n'aimait pas l'Empereur par la seule raison que l'Empereur

n'avait pas été général de Sambre et Meuse; il était courroucé de ce que

son fils était allé à l'île d'Elbe. Néanmoins, au retour de l'île

d'Elbe, ses sentiments paternels l'emportèrent sur tous les autres

sentiments, et il se rendit à Paris. Le capitaine Raoul profita avec

empressement de cette circonstance. Il présenta son père à l'Empereur;

l'Empereur séduisit le général Raoul, et le général Raoul, séduit, tout

fier d'être le père de son fils, pardonna à l'Empereur de n'avoir pas

été général de Sambre et Meuse et devint l'un de ses partisans les plus

outrés. Le général Raoul avait élevé son fils dans toutes les rigueurs

militaires: le capitaine Raoul avait été soldat dès sa plus tendre

enfance, il fut presque grognard en arrivant au camp. Des rapports

honorables avaient signalé sa bravoure; son épée avait déjà de la

valeur; on comptait sur elle. Effet incompréhensible des miracles de la

guerre de France! Excepté parmi les hautes sommités de l'armée, gorgées

de richesses et de grandeurs, personne ne comptait le nombre des

ennemis, et les conscrits, après le baptême de feu, pouvaient de droit

porter la moustache, car ils étaient capables de la défendre; il n'y

avait plus de conscrits. Le capitaine Raoul appartenait à cette

pépinière polytechnicienne qui entoure nos drapeaux des meilleurs

officiers qu'il y ait au monde. Le caractère connu du capitaine Raoul

lui mérita une mission de confiance avant que la garde impériale quittât

Fontainebleau: il fut envoyé à Orléans pour prendre en consignation le

trésor de la liste civile de l'Empereur et les équipages de

l'Impératrice. Il devait ensuite remettre le tout sous l'escorte de la

garde impériale. À Orléans, il se trouva que d'autres dispositions

avaient été prises. Lorsque le capitaine Raoul arriva à Porto-Ferrajo,

l'Empereur le nomma directeur du génie militaire de l'île d'Elbe, et en

même temps il le chargea du service des travaux publics, moins les

travaux de la campagne de Saint-Martin qui étaient spécialement confiés

au lieutenant Larabit. Ses jours de l'île d'Elbe furent pleins; il peut

les compter parmi ses beaux jours. L'Empereur l'entourait de confiance,

il l'admettait dans son intimité. Proscrit par la Restauration, il fut

d'abord au _Champ d'asyle_, et ensuite il commanda la division des

vétérans à l'armée républicaine de Guatemala, qu'il quitta pour rentrer

dans sa patrie lorsque la révolution de 1830 l'eut débarrassée des

oppresseurs que l'étranger lui avait imposés. Le capitaine Raoul, de

l'île d'Elbe, est aujourd'hui un de nos généraux distingués. Nous le

retrouverons dans la marche immortelle du golfe Jouan à Paris.

Le lieutenant en premier Blanc de Lacombe s'était offert de bonne

volonté pour partir; on comptait et l'on devait compter sur son départ.

Cependant il ne partit pas: sa mère le détourna de l'engagement qu'il

avait pris, quoique ce fût un engagement d'honneur. La Restauration

récompensa le respect filial qui avait sacrifié la parole donnée. Du

moins cet officier eut la pudeur de ne pas reprendre l'uniforme impérial

pendant les Cent-Jours. On le considérait comme un bon militaire, comme

un homme de bien; il est même à peu près certain qu'il n'aurait pas fait

défaut à son nouveau poste si l'on n'avait pas trouvé à le remplacer.

Mais il fut remplacé par un autre lieutenant en premier qui l'égalait en

bravoure et le surpassait en talent: le lieutenant en premier Lanoue

était digne de ses deux chefs Cornuel et Raoul. Brave comme la meilleure

épée des braves, riche de savoir, d'esprit, d'amabilité, après avoir été

martyrisé par les Bourbons, il a noblement rempli sa carrière, et il est

mort honoré et honorable avec le grade de colonel. Je lui conserve un

souvenir de sincère affection.

Le lieutenant en second Démons était un excellent officier pratique. Il

fut nommé capitaine, fit tranquillement son service, et, après avoir

reçu sa retraite, il s'éteignit dans la place de premier huissier de la

Chambre des pairs.

La compagnie d'artillerie de la garde impériale elboise était partie de

Fontainebleau avec quatre canons de huit, mais la longueur de la route,

la difficulté du passage des Alpes et souvent le manque de moyens pour

la traîner, décidèrent le général Cambronne à s'en séparer, et il les

déposa dans une de nos forteresses.

V

Souvenirs et anecdotes de l'île d'Elbe · 第 109 / 120 题