Le traité entre les puissances alliées et l'empereur Napoléon, signé à
Paris le 11 avril, portait, article 17: «L'empereur Napoléon pourra
prendre avec lui et retenir, comme sa garde, quatre cents hommes,
officiers, sous-officiers et soldats volontaires.»
En conséquence, le général Friant, colonel général des grenadiers de la
garde impériale, homme dont le nom est un éloge, fut chargé d'organiser
cette garde d'honneur, et le choix ne pouvait pas être plus parfait. Le
général Petit et le général Pelet assistèrent le général Friant dans
l'accomplissement de sa noble mission; c'étaient aussi deux généraux
distingués.
Cette nouvelle garde de quatre cents hommes aurait compté toute l'armée
dans ses rangs si l'on avait appelé toute l'armée, et les trois généraux
qui la constituaient eurent bien de la peine pour ne pas dépasser le
nombre de braves qu'il leur était permis d'y admettre. Jamais soldats
citoyens n'eurent à remplir une plus belle tâche; c'était la fidélité se
dévouant au malheur. La patrie savait bien qu'elle ne perdait pas ses
enfants de prédilection; on pourrait presque dire qu'elle s'exilait avec
eux. Le général Cambronne eut l'honneur d'être désigné pour prendre le
commandement de ce corps d'élite.
La garde impériale de l'île d'Elbe quitta Fontainebleau avant le départ
de l'Empereur. Elle se rendit à Briare, rendez-vous que l'Empereur lui
avait donné pour la passer en revue; elle attendit plusieurs jours.
L'Empereur enfin arriva: tout était préparé pour cette revue; elle eut
lieu immédiatement. Après la revue, l'Empereur, s'adressant à sa
nouvelle garde, lui dit à haute voix: «Adieu, mes enfants, au revoir!»
Et ce fut une autre scène touchante.
La garde continua sa marche. Partout elle fut entourée d'un respect
universel. Cependant, quelques misères, entièrement fortuites, eurent
lieu en dehors de cette universalité; j'ai peut-être tort d'en
renouveler le souvenir, parce que cela leur donne une espèce
d'importance qu'elles n'ont pas, mais les nobles débris de ce corps
extraordinaire désirent que j'en parle. Donc, le bataillon de l'île
d'Elbe, précédé de la vieille réputation de la garde impériale, marchait
triomphalement, même au milieu des détachements des armées ennemies, et
faisait encore briller les couleurs tricolores. Or, un soir, à Saulieu,
il y eut un vieux major autrichien qui, pour le logement, voulut qu'on
préférât ses soldats aux soldats français, et qui notifia sa volonté
d'une manière insultante. Aussitôt, le général Cambronne, dont le
caractère avait l'inflammabilité du salpêtre, lui dit: «C'est comme ça
que tu t'y prends? Eh bien! mets tes soldats d'un côté; moi, je mettrai
les miens de l'autre, et nous verrons à qui les logements resteront.» Le
vieux major autrichien n'insista pas dans sa prétention. Nos soldats
furent logés de préférence.... L'adjudant-major Laborde précédait la
colonne pour préparer le logement, les vivres et les moyens de
transport; il avait pour escorte un brigadier et quatre lanciers
polonais-français; il était accompagné par un officier hongrois. À la
mairie de Lyon, le chef de poste de la garde bourgeoise, «homme à mine
patibulaire», écuma de rage en voyant la cocarde tricolore, et ordonna
au capitaine Laborde de l'enlever. Le capitaine Laborde lui répondit en
courant sur lui le sabre levé; l'officier hongrois fit comme le
capitaine Laborde. Le chef du poste prit la fuite, le poste ne fit pas
un seul mouvement pour le soutenir. Le général autrichien qui commandait
la place loua la conduite du capitaine Laborde, et le maire fit comme le
général. On craignait de laisser pénétrer le bataillon elbois dans Lyon;
il traversa seulement pour se rendre au faubourg de la Guillotière.
Pendant le passage de ces braves, vingt mille Autrichiens restèrent sous
les armes avec une artillerie considérable, mèche allumée; et ils
bivouaquèrent comme s'ils étaient en présence d'une armée ennemie. On
empêcha la colonne elboise de circuler dans Lyon; mais le peuple
lyonnais, accouru en masse au faubourg de la Guillotière, témoigna
toutes ses plus profondes sympathies à cette phalange immortelle. Il
l'accompagna de ses voeux ardents et de ses regrets amers. Un officier
étranger ayant voulu frapper un militaire qui, hors des rangs, criait:
«Vive la garde impériale!» un Lyonnais lui arracha l'épée, la brisa et
lui dit: «Voilà mon adresse. Je t'attendrai chez moi pour te rendre les
morceaux.» En traversant la place de Bellecour pour se rendre à la
Guillotière, quelques voix parties d'un groupe franco-allemand qui était
devant un café crièrent: «À bas la cocarde tricolore!» Le colonel
Mallet, qui commandait la colonne, fit de suite faire halte, et allant
seul au groupe, il dit: «Je demande raison à ceux qui ont eu la lâcheté
de crier: À bas la cocarde tricolore!» Personne ne répondit; le groupe
rentra dans le café. Il y avait plusieurs officiers autrichiens.
Enfin, après avoir traversé les Alpes, la colonne arriva à Savone, où
elle s'embarqua. Savone avait une garnison anglo-sicilienne; le régiment
anglo-sicilien était le ramassis de tout ce que l'on avait trouvé de
plus abject dans les égouts des gens sans aveu. Il y eut querelle entre
nos grenadiers et les soldats de cette horde dont les Italiens gardent
une mémoire de mépris. Le général qui commandait à Savone donna un
banquet à tous les officiers du bataillon elbois, et, à ce banquet, on
but à la santé de l'empereur Napoléon, ainsi qu'à celle de la garde
impériale.
Il fallait quelque temps pour préparer l'embarquement. Le général
Cambronne expédia le capitaine Laborde à l'île d'Elbe afin d'instruire
l'Empereur de l'approche de ses braves, et le capitaine Laborde débarqua
à Rio, où j'eus le plaisir de lui donner l'hospitalité.
L'Empereur reçut le capitaine Laborde avec un tressaillement de joie. Le
capitaine Laborde suait sang et eau pour répondre à la multiplicité des
questions que l'Empereur lui adressait; il ne pouvait pas y suffire, et
il fut bien soulagé lorsque l'Empereur le congédia.
La garde n'arriva que huit jours après le capitaine Laborde. Ces huit
jours furent huit jours d'une tourmente indicible pour l'Empereur; ses
idées en étaient devenues noires; toutes ses paroles aboutissaient à
exprimer le désir ardent qu'il éprouvait de revoir ses braves. Enfin ses
voeux furent accomplis: la garde le rejoignit! C'était vers la fin de
mai.
Dès qu'on signala les bâtiments de transport, l'Empereur bondit
d'allégresse, et il était depuis longtemps au débarcadère quand ses
enfants de l'armée y abordèrent. L'Empereur tendit la main au général
Cambronne. «Cambronne, lui dit-il, j'ai passé de bien mauvais moments en
vous attendant, mais enfin nous sommes réunis, et tout est oublié.»
Cambronne était transporté au septième ciel. Mais il faudrait que ma
plume eût une tout autre puissance que celle qu'elle a pour exprimer
avec vérité les sentiments que la garde manifesta à l'aspect de
l'Empereur. Hommes au coeur brûlant, à l'âme généreuse, au caractère
noble, vous qui comprenez bien l'honneur, la patrie, la gloire, le
dévouement, faites-vous une idée de tout ce qu'il y eut de beau en ce
moment, et ensuite imaginez que je vous l'ai dit! Vous verrez de vieux
soldats qui, avec une figure rébarbarative (_sic_), versent de douces
larmes, comme la jeune fille qui retrouve le père chéri au-devant duquel
elle courait. Vous verrez ces traits auxquels les intempéries de toutes
les saisons, dans tous les climats, ont donné une apparence qui ne
semble vraiment pas appartenir à notre nature, s'extasier de ce qu'ils
étaient restés gravés dans la mémoire de l'Empereur, et en rendre grâce
au ciel comme d'un bienfait divin. Vous verrez ces troupiers, ces
grognards se répétant mutuellement avec enthousiasme un mot que
l'Empereur leur a dit, un signe qu'il leur a fait, et par ce mot ou par
ce signe, se croyant payés de leurs longues fatigues. Vous verrez enfin,
dans un tout petit coin du globe, le beau côté du monde social, et vous
ne désespérerez plus de l'espèce humaine.
Une autre scène eut généralement un caractère extrêmement touchant. Le
général Dalesme, à la tête du peu de soldats qui devaient rentrer en
France, était venu à la rencontre de la garde impériale qui arrivait
pour se réunir à l'ex-empereur des Français, et lorsque la garde
impériale, en colonne serrée, entra dans Porto-Ferrajo, le petit corps,
commandé par le général Dalesme en personne, rangé en bataille sur le
quai du port, lui rendit les honneurs militaires.
La garde impériale alla droit à la place d'Armes; l'Empereur la suivait.
Dès qu'elle fut sur la place d'Armes, l'Empereur ordonna au général
Cambronne de faire former le carré, et, se plaçant au centre, il dit à
haute voix, avec une émotion remarquable: «Officiers et soldats! je vous
attendais avec impatience et je me félicite de votre arrivée. Je vous
rends grâces de vous être associés à mon sort. Je trouve en vous la
noble représentation de la Grande Armée. Nous ferons ensemble des voeux
pour notre chère France, la mère patrie, et nous serons heureux de son
bonheur. Vivez en bonne harmonie avec les Elbois: ce sont aussi des
coeurs français!»
L'Empereur ne fut pas le seul qui accueillit la garde impériale avec une
grande démonstration de tendresse: tous les Elbois s'associèrent à son
affection, les Porto-Ferrajais plus particulièrement. On aurait pu
penser que c'était un bataillon de famille qui venait d'arriver. On le
logea au fort de l'Étoile à côté de l'Empereur, et à la caserne de
Saint-François dans l'intérieur de la cité.
Dans sa sollicitude paternelle, l'Empereur voulut que la garde d'honneur
reposât, et lorsqu'il la crut bien reposée, il en passa une revue
générale. Cela fait, il l'organisa de la manière la plus appropriée au
service dont elle devait être chargée: l'Empereur ne savait rien faire
légèrement. Cette garde se composait d'artillerie, de cavalerie,
d'infanterie et de marine. Tous ces vieux braves appartenaient à la
garde impériale: l'infanterie forma un bataillon de six compagnies; la
cavalerie était toute polonaise, elle forma un escadron; les marins
formèrent une compagnie. L'Empereur décida que ces trois corps
porteraient son nom: bataillon Napoléon, escadron Napoléon, compagnie
Napoléon.
Je crois faire une chose honorable en disant à la France quels sont les
braves qui la représentèrent auprès de l'empereur Napoléon pendant son
exil à l'île d'Elbe: