Le général Bertrand était le gouverneur-né du palais impérial de
Porto-Ferrajo: son titre de grand maréchal lui donnait également la
haute main sur le palais impérial de Longone, et cependant l'Empereur
avait nommé quelqu'un de confiance au gouvernement de ce dernier palais:
cela ressemblait à quelque chose, mais en réalité ce n'était rien,
absolument rien. Tous les ordres étaient l'oeuvre du général Bertrand,
lorsque l'Empereur n'avait pas lui-même pris directement l'initiative,
ce qui arrivait presque toujours. On ne connaissait pas d'autres palais
impériaux à l'île d'Elbe, ni rien qui fût destiné à une demeure
impériale: néanmoins, tout à coup il surgit de terre un palais impérial.
Personne ne s'en doutait, moi encore moins que personne, et ce fut
l'Empereur qui me l'apprit. Le général Drouot m'avait averti que
l'Empereur voulait me parler; il avait ajouté avec satisfaction: «Nous
irons vous voir.» Je trouvai l'Empereur dans une apparence de
contentement manifeste. Il me demanda de suite si le grand maréchal
m'avait prévenu que j'étais nommé gouverneur du palais impérial de Rio.
Et comme il me fit cette demande d'un air presque riant, je crus que
c'était une plaisanterie, et je lui répondis sur le même ton:
«C'est-à-dire gouverneur de ma maison.» Ma réponse ne fit pas
précisément de peine à l'Empereur, puisqu'il la prit par son bon côté,
mais il cessa de sourire, et il ajouta: «Vous resterez là jusqu'à ce que
je vous aie fait préparer un autre logement dans lequel vous serez
beaucoup mieux. Lorsque j'aurai un chez-moi, que je ne vous dérangerai
plus, j'irai souvent à Rio.» Alors je compris que la chose était
sérieuse, que ma réponse était presque une balourdise, et je fis
observer à l'Empereur que je ne savais rien: «Je m'en suis douté»,
répliqua l'Empereur, et alors il continua à me parler d'un ton de bonne
humeur, ce qui me fit plaisir, car j'étais au regret d'avoir laissé
échapper des paroles irréfléchies. L'Empereur poursuivit: «Mais en
attendant que je puisse être chez moi, il faut que vous me receviez
encore chez vous, et demain j'irai vous demander l'hospitalité: je
coucherai à Rio.»--Coucher à Rio! C'était m'annoncer qu'il n'y viendrait
pas seul. Vouloir y aller le lendemain, c'était ne pas me donner le
temps nécessaire pour une réception convenable. Je priai l'Empereur de
retarder son voyage d'un jour. Il me répondit: «C'est comme si vous me
demandiez de vous mettre à même de faire beaucoup plus de dépense que je
n'ai l'intention de vous en occasionner, et je veux éviter cela. Je me
rendrai demain à Rio. Nous irons visiter la forteresse de Monte Giove.»
Il n'y avait pas à répliquer.
Cette seconde hospitalité devait, comme la première, fourmiller de
particularités plus ou moins importantes, et elle pourrait facilement
fournir des matériaux pour un chapitre étendu. Alors j'étais dans les
bonnes grâces de l'Empereur; j'avais déjà part à ses confidences.
Depuis le repas que je lui avais donné à son arrivée, l'Empereur n'était
venu à Rio-Marine que pour s'y reposer ou pour s'y rafraîchir en
passant. Les marins riais désiraient de le voir séjourner au milieu
d'eux. L'Empereur dut être satisfait du plaisir que sa présence faisait
éprouver.
Monte Giove, qui donne son nom à la seule forêt que l'île d'Elbe
possède, est couronné à son faîte par un plateau assez spacieux, au
centre duquel on trouve les vestiges d'un monument que les indigènes
considèrent comme les débris d'un ancien temple de Jupiter, et qui sont
les restes d'une tour de défense que les Riais avaient élevée pour se
garantir des irruptions barbaresques du moyen âge. Il est impossible
d'avoir une vue plus admirable que celle qu'on a du plateau qui couronne
le Monte Giove. L'oeil peut promener son regard depuis le mont Argental
jusqu'au golfe de la Spezia, distinguant tous les objets qui
l'intéressent, et en suivant la crête des Apennins jusqu'à la hauteur de
Gênes. On compte facilement les navires qui sont sur la rade de
Livourne, plus facilement encore la quantité prodigieuse de barques de
pêche qui ressemblent parfaitement à des papillons effleurant la surface
des flots. On croit toucher à toutes les îles qui peuplent la mer
Tyrrhénienne. Ce qu'on éprouve sur ce plateau, c'est de la
contemplation, c'est une ferveur religieuse. Je ne l'ai jamais visité
sans me dire qu'un athée y serait mal à son aise, car tout y révèle la
divinité.
L'Empereur donna le signal du départ pour le plateau de Monte Giove.
Nous suivîmes la route parallèle à la côte. L'Empereur, qui de la mer
avait examiné les batteries, voulut les connaître du côté de terre, et
il alla les visiter. Il alla visiter aussi les filons du minerai de fer
et les antiques usines de fonte; il fut complètement de mon avis; il me
dit: «Vous me reconduirez ici.» La route était pittoresque et assez
facile jusqu'au pied de Monte Giove. Mais arrivés au pied de Monte
Giove, nous ne trouvâmes que des sentiers étroits, scabreux, et, en
approchant du sommet, il fallut mettre pied à terre. L'Empereur grimpa
comme toute sa suite en s'appuyant sur un bâton qui dès lors devint son
bâton, et enfin, un peu fatigué, il atteignit au terme de sa course.
Chaque bel arbre qu'il avait vu lui avait fait pousser un cri de joie,
et il avait vu beaucoup de beaux arbres. De manière qu'en arrivant au
lieu de halte forcée, on pouvait croire que ses cris de joie étaient
épuisés et que son contentement deviendrait silencieux. Nous nous
trompions! Dès qu'il eut posé le pied sur le plateau, qu'il plana sur le
vaste horizon qui de toutes parts se développait devant lui, ses
exclamations nous étonnèrent, et, pendant une demi-heure, elles nous
obligèrent à remarquer des beautés qui auraient peut-être échappé à
notre attention. Ce premier mouvement passé, l'Empereur alla s'asseoir
sur un amoncellement de pierres provenant de la démolition de la tour de
Giove, et en s'asseyant, il dit: «Même les monuments périssent!» Cette
pensée l'amena à philosopher sur le néant des grandeurs humaines, et il
termina sa péroraison par ces paroles remarquables: «Bien fou celui qui
se croit à l'abri des coups du sort.»
Lorsqu'il fut reposé, l'Empereur examina avec une grande attention s'il
existait quelque chose dans les restes du monument détruit qui pût avoir
quelques rapports avec un ancien temple, et il se convainquit que ce
n'était qu'une tour de sûreté pour se garantir des pirates. Après cet
examen, l'Empereur se livra à l'inspection du plateau, et, l'inspection
terminée, son imagination ardente, impétueuse, sans bornes, lui fit
tracer le plan d'une campagne solitaire, unique, merveilleuse: là, le
bâtiment principal; là, les dépendances; là, un jardin; là, une citerne;
là, un bouquet d'arbres, puis un sentier couvert qui irait jusqu'aux
bords de la mer, puis un peu de chasse, puis deux ou trois petites
fermes, puis des vaches, puis un troupeau, puis... il alla reprendre son
siège sur les ruines du prétendu temple de Giove, et là, il revint à des
idées philosophiques: «Voyez, nous dit-il, quelle est la faiblesse de
notre nature! Je suis plus pauvre que Job, et pourtant je fais
travailler mon esprit pour dépenser de l'argent.» Ensuite il fit des
calculs. Les calculs ne lui sourirent pas. Il se leva en murmurant ces
mots: «Je ne suis pas assez riche!» et enfin, après un combat entre sa
pauvreté et son agrément, sa pauvreté ayant vaincu, il parla de
retourner à Rio. Mais il répéta maintes fois: «Pourtant ce serait une
retraite d'une beauté idéale.» Alors ce n'était qu'un rocher presque nu:
il aurait fallu bien du temps pour lui redonner une nature végétale.
L'exploration du plateau amena une scène qui passa presque inaperçue.
L'Empereur était très mécontent de la conduite de la grande-duchesse de
Toscane: tout le monde savait cela. L'oeil fixé sur le Piombinais,
l'Empereur demanda à quelqu'un de sa suite, homme du pays, ce que
faisait la grande-duchesse à Piombino, et cet homme, croyant faire la
cour à l'Empereur, lui répondit crûment «qu'elle faisait l'amour».
L'Empereur cessa de lui parler, il ne le regarda plus. Tourné de mon
côté, il me dit: «Je l'ai arrêté sur-le-champ pour l'empêcher d'aller
trop loin», et il ajouta: «Quelle est votre opinion?» Je répondis que,
envoyé à l'île d'Elbe pour administrer, je m'étais borné à administrer.
L'Empereur continua: «Cependant vous devez connaître les changements qui
se sont opérés dans la principauté de Piombino?» Je répondis à
l'Empereur: «Ceci est autre chose; je n'ai pas à me taire. Le
gouvernement de la grande-duchesse a fait beaucoup de bien au peuple
piombinais.» L'Empereur me témoigna son contentement par un signe de
bonté, mais se tournant de suite vers la personne qui lui avait adressé
la première parole, il lui dit avec l'accent du blâme: «Je suis sûr que
vous ne savez rien de cela», et il marcha.
Nous retournâmes à Rio-Marine par le chemin de Rio-Montagne. L'Empereur
alla à l'ermitage de sainte Catherine qu'il connaissait déjà. Il alla
aussi examiner un terrain où l'on assure qu'il y a des carrières de
marbre; il ne fut pas bien convaincu; néanmoins il ordonna quelques
travaux d'examen.
J'avais évacué le palais impérial. Je m'étais retiré dans ce qu'on
appelait l'hôtel des employés, que j'avais fait bâtir et que l'Empereur
me destinait. L'Empereur fit une visite à ma femme; il lui renouvela la
promesse de la loger mieux qu'elle ne l'était dans le soi-disant palais
qu'elle venait de quitter. Et, comme de juste, il fit lui-même le plan
d'un appartement complet. Chose singulière: ce plan tout de la main de
l'Empereur, laissé par lui à ma disposition, devenu ma propriété, a été
détourné de mon cabinet, et dernièrement à Florence l'on a voulu me le
vendre. Mais on le mettait à un prix trop haut pour moi.
Un beau jardin qui était mon ouvrage attenait au nouveau palais
impérial, et dans ce beau jardin, devenu aussi propriété impériale, mais
dont je conservais la jouissance, il y avait un joli petit réduit où
j'avais l'habitude d'aller étudier. À cette époque j'écrivais un ouvrage
qui m'obligeait à méditer _Télémaque_, et cet ouvrage était dans le
réduit de mes méditations. Sans doute entraîné par la situation de
l'Empereur, par la multiplicité des travaux qui se faisaient sur l'île
d'Elbe, j'avais marqué, au crayon noir, les passages suivants, et le
livre était resté ouvert à cet endroit:
«Le roi ne doit rien avoir au-dessus des autres, excepté ce qui est
nécessaire ou pour le soulager dans ses pénibles fonctions, ou pour
imprimer aux peuples le respect de celui qui doit soutenir les
lois. D'ailleurs, le roi doit être plus sobre, plus ennemi de la
mollesse, plus exempt de faste et de hauteur qu'aucun autre, etc.
«Minos n'a voulu que ses enfants régnassent après lui qu'à
condition qu'ils régneraient d'après ses maximes: il aimait encore
plus son peuple que sa famille.
«Je fus réduit à me réjouir de posséder avec un petit nombre de
soldats et de compagnons qui avaient bien voulu me suivre dans mes
malheurs, cette terre sauvage et d'en faire ma patrie, ne pouvant
plus jamais espérer de revoir jamais cette île fortunée où les
dieux m'avaient fait naître pour y régner, etc. Ainsi tomberont
tous les rois qui se livreront à leurs désirs et aux conseils des
flatteurs.»
L'Empereur était entré dans son appartement. Il faisait chaud,
extrêmement chaud, et l'on pensait qu'il s'était renfermé pour avoir de
la fraîcheur en se mettant plus à l'aise. Sa suite s'était un peu
dispersée; chacun était allé çà et là chercher de l'ombre. Je me
promenais depuis quelque temps avec un chambellan, bon enfant, mais
mauvaise tête et surtout mauvaise langue. Nous discutions assez vivement
sur la vie politique et religieuse de Pie VII; le chambellan se servait
d'expressions offensantes pour ce Saint Père. Je n'étais pas de son
avis; je le blâmais, et nous en étions presque à des paroles de
vivacité. Tout à coup, l'Empereur, que l'on croyait mollement étendu sur
un lit de repos, sortit de mon réduit, vint à nous d'un air courroucé
et, apostrophant le chambellan avec sévérité, lui dit: «Des opinions
comme les vôtres, monsieur, exprimées par des personnes qui
m'approchaient, ont induit l'Europe en erreur, et ont fini par faire
croire que j'avais maltraité Notre Saint Père. Je vous sais mauvais gré
de ce que je viens d'entendre. Veuillez bien ne pas récidiver.» Cela
dit, sans attendre une réponse ou une excuse, l'Empereur tourna le dos
au chambellan et il se retira. Le pauvre chambellan était terrifié, se
croyant perdu. Un instant après, l'Empereur n'y pensait plus.
Resté seul, j'entrai dans mon petit réduit chéri, je feuilletai le
_Télémaque_, et à mon tour je fus saisi d'étonnement. J'avais laissé le
livre ouvert, je le retrouvais fermé et avec une oreille à différentes
pages que l'on avait sans doute voulu m'indiquer. Ce ne pouvait être que
le fait de l'Empereur. Je me hâtai de regarder. L'Empereur avait
accompagné à coups de plume les coups de crayon par lesquels j'avais
signalé les passages que j'ai cités avec une scrupuleuse fidélité.
Quelle pouvait être l'intention de l'Empereur? Pourquoi ne m'avait-il
pas de suite interrogé sur la précaution que j'avais prise de marquer
certains passages? Mon anxiété ne fut pas de longue durée. En sortant du
petit réduit, je vis l'Empereur sur une terrasse: il me regardait en
riant, et il m'appela; j'accourus, je répète son colloque:
«Vous commentez donc le poème de Fénelon, car je crois que c'est
ainsi qu'il faut appeler son immortel _Télémaque_?
--Je l'explique comme je le comprends. Mes explications sont
écrites pour que mes enfants puissent en profiter dès qu'ils seront
à même de les comprendre.
--Vos coups de crayon me prouvent que vous faites des allusions à
ma personne?
--Ils vous prouvent mal; mes allusions s'adressent toutes à votre
gouvernement.
--En quel sens?
--Pour l'intérieur, en plus d'un sens, par la raison que tous mes
sentiments sont fondés sur le principe éternel de la souveraineté
nationale.
--Et pour l'extérieur?
--Tout à votre avantage: vous étiez l'enfant de la révolution;
malgré vous, vous représentiez la révolution, et, en vous
détruisant, on croyait détruire la révolution comme on croyait
l'anéantir en anéantissant la république. Voilà la base
fondamentale de toutes les guerres que la France a eu à soutenir.
--Ne vous laissez pas trop aller à un entraînement patriotique.
Examinez bien les causes, quels qu'en soient les effets: c'est le
seul moyen d'être juste.
--C'est à quoi je m'applique.
--Fénelon fabriquait des rois divins. Mais les rois sont des
hommes, un assemblage de défauts et de qualités, de vices et de
vertus. Les plus grands rois sont ceux qui sont les moins
imparfaits. Cette opinion doit vous aller?
--Elle m'enchante.
--Tant mieux!» Et l'Empereur, vraiment satisfait, changeant la
conversation, me loua d'avoir «rembarré le chambellan».
Il me serait difficile de rendre avec exacte précision tout le plaisir
que ce colloque me fit éprouver, et, après un long enchaînement de
vicissitudes, j'en conserve encore l'impression d'un souvenir joyeux.
C'est que depuis bien du temps je désirais avec ardeur pouvoir
franchement manifester à l'Empereur la plénitude de mes sentiments
patriotiques: de là, mon contentement de la circonstance qui semblait
être venue tout exprès au-devant de moi. J'avais bien dit à l'Empereur
que j'étais l'ami du peuple, l'apôtre de la liberté, mais en passant, et
l'Empereur n'avait pas paru m'entendre. L'Empereur n'avait pas froncé
les sourcils en m'écoutant.
Il était temps de dîner. Nous attendions que l'Empereur donnât le signal
d'aller à table, mais il ne se pressait pas, quoiqu'il eût deux fois
regardé sa montre, et j'étais étonné, j'étais surtout étonné que ma
femme ne fût pas invitée. L'Empereur perdit patience, il s'approcha de
moi, et il me dit sans élever la voix: «Mme Pons se fait bien attendre.»
Je fus forcé de lui répondre que ma femme n'avait pas été invitée.
L'Empereur fut très surpris et très fâché de cet oubli; il avait chargé
le général Bertrand de l'invitation, et même de demander à Mme Pons s'il
n'y aurait pas une autre dame à inviter, afin qu'elle ne se trouvât pas
seule avec des hommes. Le général Bertrand ne connaissait pas les
habitudes matinales de ma femme; avant le départ de Monte Giove, il
avait cru qu'il était trop à bonne heure (_sic_) pour aller chez elle,
et ensuite le voyage avait effacé cela de son souvenir. L'Empereur
l'envoya de suite chercher Mme Pons; le général courut pour la prendre,
et à peine lui donna-t-il le temps de mettre ses gants. Ma femme était
en grande toilette, mais en deuil, et c'est dans l'habillement de deuil
qu'elle se présenta à l'Empereur. L'Empereur avait une antipathie
profonde pour les habillements noirs: ma femme ne savait pas cela, le
général Bertrand ne la prévint pas. L'Empereur, en voyant le deuil,
devint sombre, et il ne se dérida pas un moment pendant le temps qu'il
resta à table. Ce n'était pas de la mauvaise humeur: c'était une pensée
douloureuse qui l'oppressait. Toutefois, il fut parfait pour ma femme.
Le général Drouot m'assura que l'Empereur avait dû se faire un grand
effort pour rester une heure à côté d'une dame en deuil. Il n'avait
permis qu'à Mme Duroc de paraître ainsi à la cour. Le général Drouot
n'avait jamais pu connaître ni présumer la cause de cette antipathie.
Cette petite faiblesse d'un grand homme ne se bornait pas seulement à ne
pas aimer que les femmes se présentassent à lui habillées de noir: il
n'aimait pas non plus qu'elles s'y présentassent habillées de blanc. La
reine Caroline de Naples envoya à la princesse Pauline du velours noir,
soi-disant des fabriques napolitaines, et la princesse Pauline eut une
envie démesurée de s'en faire faire une robe. Toutefois, elle craignait
la désapprobation de son frère; elle hésitait, mais le démon tentateur
l'emporta: la robe fut faite. Cependant la princesse prit ses
précautions pour que l'Empereur ne se fâchât pas. La robe fut ornée à
l'espagnole avec des bouffants en soie rose et avec d'autres ornements
de la même couleur. Ainsi pimpante, jolie comme un ange, la princesse
arriva à l'heure du dîner, et en la voyant, l'Empereur, inexorable dans
sa répulsion pour le noir, lui dit: «Quoi, madame, vous venez dîner en
domino!» La pauvre princesse s'arrêta, balbutia, et, tout interdite,
alla mettre une autre robe. Une autre fois, la princesse Pauline avait
fait venir de Paris une robe blanche, richement brodée; l'Empereur lui
dit: «Ah madame! vous voilà habillée à la victime!» Ce qui obligea la
princesse à rentrer chez elle pour se vêtir d'une autre manière. Cette
fois il y avait un double mécontentement de la part de l'Empereur, la
princesse Pauline en convenait. Il n'y avait pas de dames elboises qui
eussent une parure en diamants, et par un principe de délicatesse bien
entendue l'Empereur avait désiré que la princesse s'abstînt d'en porter.
Cependant au péché d'avoir mis la robe blanche la princesse avait ajouté
la faute de se parer d'une riche épingle en diamant, et l'Empereur y
avait fait attention. La couleur favorite de l'Empereur était la couleur
rose.
Revenons au dîner: en se levant de table, l'Empereur prit congé de ma
femme et il se retira dans son appartement. Nous restâmes libres, pas
pour bien longtemps cependant. Je crois que l'Empereur n'avait cherché
qu'à se soustraire à la vue de l'habillement noir. Une heure après il
nous fit appeler, et nous le suivîmes à la promenade; je le priai de me
permettre de le diriger, je le conduisis sur les bords de la mer. Un de
mes employés avait préparé une pêche de nuit au feu, et j'étais certain
que ce serait une curiosité agréable pour l'Empereur. On fait brûler des
bois résineux dans une machine en cercles de fer que l'on fixe au bout
d'une perche; le poisson vient à la lumière; alors on l'entoure avec des
filets, on resserre doucement les filets, et, lorsque les filets sont
resserrés, que le poisson est ramassé dans un petit espace, qu'il est
facile de l'atteindre, on le prend à coups de trident. La nuit était
arrivée; son voile transparent lui donnait l'air d'un crépuscule, et le
firmament étalait ses cent peuples d'étoiles; les vagues s'éteignaient
sans murmure en touchant au rivage. L'Empereur s'embarqua. La pêche au
feu l'amusa beaucoup, et il y passa une heure de divertissement. Sa
tristesse avait entièrement disparu.
En débarquant, l'Empereur dit: «Cette campagne qui embaume, ce ciel
d'azur qui enchante, engagent à la promenade, et il faut nous promener.»
Nous le suivîmes, la promenade fut longue; nous rentrâmes tard.
Cependant elle m'avait paru courte et rapide. Elle a une première place
dans les plus beaux souvenirs de ma vie. Pendant sa durée, je fus
presque toujours tête à tête avec l'Empereur, et, je l'avoue, j'en étais
plus fier que je ne l'aurais été aux Tuileries. Nous étions dans le
silence des merveilles de la nature; tout portait aux épanchements.
L'Empereur me dit: «Voyons, pourquoi aviez-vous écrit contre moi?» Si le
respect ne m'avait pas retenu, j'aurais embrassé l'Empereur pour le
plaisir qu'il me faisait en prenant l'initiative d'une explication que
j'avais le désir ardent d'avoir, et ma réponse fut rapide. J'allai droit
au but:
«L'armée d'Italie était toujours républicaine; votre système de
gouvernement la froissait beaucoup. J'étais l'un des crieurs
républicains contre le système politique que vous aviez adopté. Un
conventionnel, mon ami, honnête homme, bon citoyen, avait, quoique
extrêmement instruit, fait d'assez mauvais couplets contre votre
nationalité, contre votre patriotisme, et le général en chef qui m'était
très attaché m'avait engagé à corriger cet amusement satirique, qui ne
devait d'ailleurs avoir aucune publicité. Le pamphlet poétique fut
dérobé dans le cabinet du général en chef, par un homme qui croyait
obtenir par sa déloyauté un avancement qu'il n'avait pas su mériter par
ses services. On ne connut pas l'écriture des couplets, mais on connut
la mienne qui était dans les interlignes, et je fus mandé à Paris. Votre
représentant osa me demander une dénonciation contre l'écrivain qui vous
avait attaqué. Cette infamie détruisit ma carrière. Je restai homme
d'honneur.»
L'Empereur s'était arrêté pour m'écouter. Lorsque j'eus fini, il me dit:
«Je vous crois, et vous venez de soulever un voile.»
Puis, après un moment de réflexion, il ajouta: «J'ai cependant fait
beaucoup de bien à ce conventionnel!» et il se tut encore.
Je ne voulais pas laisser l'Empereur sous la triste impression d'avoir
obligé un ingrat. Je l'assurai que le conventionnel, auquel il avait en
effet rendu un grand service, mais bien des années après, avait été
extrêmement reconnaissant, et qu'il était mort en bénissant son nom, ce
qui me parut le toucher. L'Empereur reprit la parole pour me demander
«si, en dehors de ma vie militaire, il n'y avait pas eu quelque autre
manifestation antigouvernementale». Je lui avouai que j'étais l'officier
qui, la nuit du jugement de Moreau, s'était hautement prononcé en faveur
de ce général, et cela ne l'étonna pas. Il me restait une confidence à
lui faire, mais la chose me paraissait scabreuse. Néanmoins je m'y
décidai:
«Il était naturel, lui dis-je, qu'à cette époque je fusse exaspéré
contre le gouvernement, car je suis Cettois, et le gouvernement avait
fait décimer mes concitoyens.»
Ce mot de «décimer» alla droit à l'âme de l'Empereur. Décimer!
répéta-t-il avec émotion, et, après une minute de silence, il me dit,
comme s'il s'agissait d'un événement bien récent:
«Vous voulez parler de la malheureuse affaire de collision entre les
soldats et les ouvriers, sous le consulat? Je ne l'ai jamais oubliée:
jamais aussi Fouché ne m'a bien satisfait à cet égard. La guerre entre
Français est une guerre de désolation: je n'aurais rien valu pour elle.
Racontez-moi: je saurai enfin la vérité.»