C'est au milieu de cette situation d'ordre, de paix, de prospérité, de
jouissance à l'intérieur, de considération à l'extérieur que l'île
d'Elbe eut une commotion de trouble qui demanda l'appel de la force et
dont l'Empereur eut visiblement le coeur navré, quoiqu'il fît des efforts
pour paraître y attacher peu d'importance.
La population elboise imagina d'abord que la souveraineté de l'Empereur
dispenserait l'île d'Elbe de toute imposition. On eut le tort de la
laisser se bercer de cette idée trompeuse. L'époque du payement des
impositions arriva, le percepteur dut poursuivre ceux qui ne payaient
pas. À Capoliveri personne ne payait: le peuple de Capoliveri est la lie
du peuple elbois. Lorsque le percepteur des impositions s'y rendit, la
populace l'assaillit par un charivari, puis par des menaces, et il dut
fuir. Le maire intervint avec énergie, mais la canaille ne respecte
rien; la voix du maire fut méconnue; j'ai dit que c'était le meilleur
maire de l'île d'Elbe, je le répète. Il n'y eut que deux ou trois
propriétaires qui payèrent. On fit semblant de croire que l'Empereur
ignorait ce qui se passait; on supposa que l'intendant agissait pour son
propre compte; on savait le contraire; ce n'étaient que des prétextes
pour ne pas payer. Des gendarmes furent envoyés à Capoliveri pour être
mis en garnison chez les contribuables retardataires. Alors un autre
soulèvement eut lieu: la populace déclara qu'elle ne voulait rien payer,
elle se décida à chasser la gendarmerie. Le maire lui-même fut menacé
dans l'exercice de ses fonctions. La gendarmerie était faible, et elle
dut se retirer à Longone. Le maire ne la quitta que lorsqu'elle n'eut
plus rien à craindre des forcenés de Capoliveri. Un officier
d'ordonnance et le secrétaire de l'intendance furent envoyés comme
commissaires de l'Empereur, pour sommer les Capoliverais «de payer le
total de leurs impositions dans les vingt-quatre heures, et pour qu'ils
eussent à faire connaître les auteurs des deux soulèvements». Le maire
réunit le conseil municipal: le conseil municipal déclara aux
commissaires qu'on ne pouvait ni payer ni indiquer personne. Les
commissaires impériaux n'étaient pas les hommes qu'il aurait fallu
choisir. L'un ne jouissait pas de l'estime publique, l'autre était sans
expérience. L'Empereur envoya une colonne mobile composée de deux cents
chasseurs corses, de vingt lanciers polonais et de quinze gendarmes. La
colonne était commandée par le colonel Germanovski. Il avait ordre de
tenir garnison chez les habitants de Capoliveri jusqu'à ce que les
impositions fussent entièrement payées: elles le furent le même jour. On
arrêta quelques perturbateurs. Peu de temps après, l'Empereur leur fit
grâce.
Une autre commune qui se refusait aussi à payer les contributions,
c'était la commune de Rio-Montagne. Rio-Montagne n'avait jamais pris
part aux révoltes elboises; les mains de ses habitants étaient pures de
sang français. Avant l'arrivée de l'Empereur, entraînés par leur maire,
ils avaient illicitement pris possession des mines, mais ils n'avaient
commis aucun désordre, et le plus coupable d'entre eux, le maire, était
chambellan de l'Empereur. Des mesures de rigueur prises contre
Rio-Montagne auraient certainement eu plus de retentissement que celles
qui avaient été exercées contre Capoliveri, du moins l'Empereur le
croyait ainsi. L'Empereur ne comptait pas sur son chambellan; il
m'appela. Il me dit: «Vous pouvez peut-être m'éviter d'avoir recours à
une colonne mobile, ce qui n'est pas du tout agréable, et pour cela il
faut que vous fassiez une espèce de proclamation aux Riais puisqu'ils
sont tous sous vos ordres.» Il ajouta: «Écrivez, je vous ferai parler
votre langage.» L'Empereur me dicta:
«Messieurs les employés et ouvriers des mines!
«Sa Majesté l'empereur Napoléon, notre auguste souverain, désire
que les contributions soient exactement acquittées, et les justes
désirs de Sa Majesté doivent être des lois pour tout ce que l'île
d'Elbe a d'hommes honnêtes et sensés. Je vous ai déjà prévenus à
cet égard; je vous donne un nouvel avis qui sera le dernier. Ceux
qui refuseront de payer leurs contributions seront irrévocablement
renvoyés des mines, et ils peuvent compter là-dessus: tel est mon
devoir, je le remplirai.
«J'ai pour vous toute l'affection d'un bon père, j'ai pour
l'Empereur tout le dévouement d'un bon fils. Soyez ce que vous
devez être, mon dévouement et mon affection contribueront à votre
bonheur.»
Le souvenir de la farine gâtée vibrait encore. Les perturbations
apportées dans mon administration avaient altéré mon influence, et je
répugnais à faire encore de la rigueur, parce que je n'aimais pas à la
faire en vain. Je le dis franchement à l'Empereur: il me répondit que je
me trompais, «que les Riais me craignaient plus qu'ils ne le
craignaient». Deux mois auparavant il m'avait dit: «Les Riais vous
aiment plus qu'ils ne m'aiment.»
Cette séance fut couronnée d'une manière vraiment digne de l'Empereur.
L'Empereur me dit: «Écoutez, la population riaise est infiniment
supérieure à la population capoliveraise; car les Riais aiment autant à
travailler que les Capoliverais aiment à ne rien faire. Si la population
ouvrière de Rio montre de la bonne intention pour le payement des
contributions, prêtez-lui en anticipation sur le prix de son travail, et
ensuite, quant au remboursement, arrivera que pourra. L'essentiel est de
ne pas les habituer à se croire dispensés de venir au secours de
l'État.» La population riaise paya ses impositions; il n'y eut pas plus
d'une vingtaine de travailleurs imposés qui eurent besoin de mon
secours.