L'Empereur, lorsqu'il habitait l'hôtel de ville, était peiné de s'offrir
en spectacle chaque fois qu'il voulait monter en voiture pour aller à la
promenade, ce qui arrivait quotidiennement: cet inconvénient l'entraîna
à habiter le palais impérial tandis que les ouvriers en étaient encore
en possession.
Des mesures militaires avaient mis la Porte de Terre dans un état tel
qu'une voiture était dans l'impossibilité de sortir de la place.
L'Empereur, logé dans sa nouvelle demeure impériale, avait de suite
chargé le maire de Porto-Ferrajo de faire rendre cette porte à la libre
circulation, et le maire avait assuré l'Empereur qu'on allait mettre la
main à l'oeuvre. L'Empereur tenait à l'exécution prompte de cette mesure,
par suite de laquelle il pourrait sortir de la ville sans être
embarrassé par les curieux et par les solliciteurs. Mais il fallait des
bras pour mettre la main à l'oeuvre, et les bras étaient tous occupés aux
travaux multipliés dont l'Empereur lui-même pressait l'accomplissement.
L'Empereur ne savait pas attendre. Trois jours s'écoulèrent sans qu'il y
eût rien de commencé: il n'y tint plus. Le troisième jour, il m'ordonna
verbalement d'envoyer le lendemain à la Porte de Terre, où ils devaient
se trouver avant le lever du soleil, six ouvriers mineurs pourvus de
leurs masses et de leurs fleurets de fer. Désireux de savoir à quoi l'on
allait employer mes ouvriers, je m'acheminai vers le rendez-vous que je
leur avais donné, et en route je me trouvai face à face avec l'Empereur.
Il était seul, j'en fus étonné; il me dit en riant: «Soyez tranquille,
je ne suis pas en bonne aventure. Venez avec moi.» Je le suivis à la
Porte de Terre, où bientôt un fort détachement de la garde nous joignit.
Ces braves venaient en pionniers pour aplanir la route; ils semblaient
joyeux d'avoir quelque chose à faire sous les yeux de l'Empereur.
L'Empereur dirigea les soldats et les mineurs. Enfin la main était
vraiment mise à l'oeuvre; l'ouvrage fut assez avancé dans la matinée pour
que l'Empereur pût sortir désormais de la place par cette porte. Les
grognards exerçaient leur mémoire en même temps qu'ils fatiguaient leurs
bras: ils racontaient la guerre; on croyait entendre le récit fabuleux
des contes orientaux. L'Empereur s'amusa beaucoup de leur jaserie
anecdotique; il m'assura que personne n'avait autant d'imagination
qu'eux pour les sornettes.
Le détachement de la garde avait été bruyant dans sa marche: tout le
monde s'était mis à la croisée. Une espèce d'Aspasie française s'y était
mise comme tout le monde; elle y resta pour attendre le retour de
l'Empereur. Lorsque l'Empereur revint, l'Aspasie lui fit des grimaces
doucereuses, et l'Empereur, presque fâché, peut-être humilié, me dit:
«Il paraît que cette femme s'imagine que je suis un conscrit.» La police
ordonna à la dame d'être plus circonspecte à l'avenir, ce qui touchait
de près à une menace d'expulsion. L'Empereur avait pris la chose au
sérieux.
La promenade continuait à être d'une nécessité absolue pour l'Empereur.
Tous les jours il allait au château de Saint-Martin, ou autour du golfe
de Porto-Ferrajo, ou à Longone ou à Marciana. Rio-Marine était réservé
pour les promenades à cheval. Personne ne savait ordinairement de quel
côté l'Empereur porterait ses pas. Cependant les Anglais ne cessaient
point de se trouver sur son passage; ils semblaient être instruits de ce
dont les alentours de l'Empereur n'avaient aucune connaissance. On en
fit l'observation; sans avoir précisément des craintes sur l'assiduité
britannique, que l'on ne pouvait certes pas considérer comme un effet de
tendresse, l'état-major de la garde pria l'Empereur de permettre qu'un
officier l'accompagnât: l'Empereur y consentit de suite. À dater de ce
jour, le capitaine de service au palais impérial monta dans la voiture
impériale, et l'on crut que l'Empereur était plus en sûreté. Le brave
qui accompagnait l'Empereur devenait la gazette officielle du jour; ses
récits faisaient foi, et bien des nouvelles qui circulaient en Europe
partaient de cette source.
L'Empereur paraissait quelquefois laisser échapper des paroles qu'il
avait pourtant l'intention de rendre publiques, même populaires.
Lorsqu'il voulait que son langage fît beaucoup d'impression, il le
répétait de diverses manières, sous différentes formes, et il finissait
par demander si dans le public on parlait de ce qu'il venait de dire.
Puis il ajoutait: «Le public est un renard, je suis certain qu'il ne
laissera pas passer cela inaperçu; soyez attentif, vous me répéterez son
opinion.» Alors l'on interrogeait le public, et l'Empereur finissait par
savoir ce qu'il voulait.
L'Empereur avait une autre habitude embarrassante. Lorsque, sortant du
cercle des affaires ordinaires, il confiait quelque chose qui avait une
apparence sérieuse, il prescrivait le secret, et je ne crois pas qu'à
l'île d'Elbe il l'ait jamais prescrit en vain. Puis la chose, d'abord
sérieuse, finissait par n'être plus sérieuse, et alors l'Empereur en
parlait. Jusque-là c'était bien. Mais ensuite l'Empereur venait vous
dire: «Eh bien, vous avez divulgué ma confidence!» et cela affligeait
lorsqu'on ne savait pas que c'était une petite manie d'amusement
impérial. Toutefois, l'Empereur ne vous laissait pas longtemps dans
l'embarras: il riait bientôt de sa malice; surtout il ne s'offensait pas
de ce qu'on lui répondait vertement qu'il se trompait. On pouvait aller
jusqu'à lui prouver qu'il était lui-même le divulgateur; le trésorier
Peyrusse,--qui parlait toujours d'une manière joviale, sans cependant
parler d'une manière déplacée,--lui dit une fois: «Non, Sire, ce n'est
pas moi, et je ne suis pas assez haut placé pour punir le coupable.»
L'Empereur comprit parfaitement M. Peyrusse.
Cette exigence de secret était parfaitement raisonnée de la part de
l'Empereur; elle servait ses projets. Ses confidences étaient faites aux
personnes qui pouvaient le seconder; les personnes initiées à ses vues
agissaient sans que rien les embarrassât ou cherchât à les embarrasser,
et tout était fait lorsqu'on s'apercevait de ce que l'Empereur avait
voulu faire. La situation de l'Empereur ne lui permettait pas de jouer
constamment _jeu sur table_. Il ne faudrait pas croire pourtant que
l'Empereur était facile à livrer son secret; l'Empereur ne disait que ce
qu'il fallait dire. Le nombre de ses confidents était extrêmement
restreint; il n'avait pas un confident absolu. Sans doute en étant sans
cesse auprès de l'Empereur témoin ou collaborateur, l'on pouvait bien
deviner ou préjuger les intentions qui le maîtrisaient, et les
conséquences que l'on tirait de ce que l'on croyait à peu près savoir
mettaient sur les traces mêmes de ce qu'il pouvait y avoir d'occulte
dans sa conduite apparente. Même dans la plus grande intimité de la vie
privée, nous nous tenions rigoureusement sur nos gardes, pour ne pas
nous écarter de la circonspection imposée ou recommandée. À l'île
d'Elbe, les secrets de l'Empereur furent saints et sacrés pour ceux
qu'il en honora. Jamais le général Drouot ne chercha à savoir ce que
l'Empereur m'avait dit, jamais je n'eus la pensée de le lui confier,
cependant le général Drouot était l'homme de ma vénération. La tempête
sociale nous a dispersés sans qu'il nous ait été possible de nous
confier ce que chacun de nous savait. Je n'ai pu m'épancher qu'avec le
général Drouot. J'avais obtenu de quitter l'Autriche: j'étais en Suisse,
le général Drouot vint m'y trouver; le général Desaix et le général
Chastel étaient avec lui: il était impossible de voir une réunion plus
parfaite que celle de ces trois officiers généraux. Il n'y avait plus de
secrets à garder: le malheur nous autorisait à parler. Le général Drouot
n'en revenait pas de ce que je savais, encore plus de ce que je ne
m'étais jamais laissé pénétrer. Je n'étais peut-être pas le seul dans
cette position exceptionnelle.
L'Empereur avait une autre habitude. Alors qu'il prouvait le plus son
estime, il témoignait le moins son affection, surtout en public. Le
premier mouvement de l'Empereur le décelait: c'était le mouvement du
coeur. Après, il posait: il subordonnait son regard, sa parole, son
geste, tout, au besoin d'envelopper ce qu'il croyait ne pas devoir faire
connaître. Bien lui en valait d'agir ainsi: ses chambellans, tous de
l'île d'Elbe, étaient les yeux et les oreilles des Elbois, et les Elbois
leur imposaient pour ainsi dire la communication de ce qu'ils pouvaient
parvenir à savoir, par un sentiment d'intérêt qui avait quelque chose de
filial. De là, des commentaires sur la parole la plus simple, des
jugements sur l'action la plus ingénue, des opinions sur le regard le
plus indifférent. Ensuite nous étions tous connus à Porto-Ferrajo: on
savait quel était l'homme de tête, quel était l'homme de coeur, quel
était l'homme de courage, quel était l'homme de dévouement, et lorsqu'on
voyait l'Empereur serrer la main de l'un de ces hommes, on croyait avoir
lu dans son âme. Cela avait son danger; c'est contre ce danger que
l'Empereur cherchait à se mettre en garde. Je l'ai vu, à l'aspect
inattendu de personnages devant lesquels il ne voulait pas se laisser
pénétrer, passer tout à coup d'une conversation riante et affectueuse à
une conversation sombre et décolorée, et ne plus laisser échapper un mot
que l'on eût envie de retenir.
L'Empereur avait fait suivre son argenterie de campagne: c'était plus
qu'il ne lui en fallait pour sa vie impériale de l'île d'Elbe. Les plus
petits besoins de sa souveraineté passée étaient cent fois plus
importants que les plus grands besoins de la souveraineté présente. Il
était convaincu à cet égard.
Mais l'Empereur se plaignait souvent de la pauvreté de sa bibliothèque.
Cependant il avait reçu avec ses bagages deux fourgons chargés de
livres, et depuis son arrivée à Porto-Ferrajo il avait acheté plusieurs
ouvrages. Un jour qu'il m'entretenait de sa pénurie à cet égard, je lui
dis qu'il me semblait que cinq cents volumes bien choisis pouvaient
remplir la vie: «La vie de méditation, oui, me répondit l'Empereur en
m'interrompant; mais la vie de travail, non, car pour faire de bons
livres, il faut étudier beaucoup de livres, et encore, malgré les
grandes études, les bons livres sont rares.» Néanmoins, l'Empereur n'a
pas écrit de livres à l'île d'Elbe.
L'Empereur avait perdu l'habitude d'écrire lui-même: il n'était plus
propre qu'à dicter, mais il dictait avec une facilité étonnante.
L'expression lui venait toujours à propos, et jamais il ne courait après
un mot. Seulement il dictait trop vite: la première fois que j'écrivis
sous sa dictée, je suais sang et eau pour le suivre, et je ne pouvais
pas y parvenir. Le général Bertrand écrivait comme moi, mais il en
prenait tout à son aise, et pourtant il ne faisait pas attendre: c'est
qu'il n'écrivait que le sens de la dictée. Il eut pitié de ma fatigue,
il m'engagea à faire comme lui. Il m'assura que c'était là sa manière,
que l'Empereur avait fini par en prendre son parti. Je débutais dans la
carrière. Le général Bertrand en avait déjà parcouru un grand espace. Je
ne pouvais pas me permettre ce qu'il se permettait. Je continuai donc à
labourer péniblement. Plus tard, lorsqu'il prenait envie à l'Empereur de
mettre matériellement ma plume à contribution, ce qui lui arrivait
quelquefois, je le prévenais dès qu'il me devançait trop rapidement, et
aussitôt il ralentissait sa marche, à moins pourtant qu'il ne fût
préoccupé: alors il allait sans s'arrêter, sans écouter, et il était
arrivé qu'on n'était encore qu'à moitié route. Mais jamais il ne faisait
une plainte ou un reproche pour le retard: il attendait patiemment la
fin de la besogne. Il prenait indistinctement pour cette opération
mécanique ou le général Bertrand, ou le général Drouot, ou le trésorier
Peyrusse ou moi, et le premier rencontré était le premier pris. Le
général Bertrand n'aimait pas cette corvée, il l'esquivait autant que
possible. Le trésorier Peyrusse faisait comme le général Bertrand: il
supprimait autant de paroles qu'il pouvait. Du reste, l'Empereur ne
donnait jamais des ordres pour ce travail, et c'était toujours sous la
forme d'un service à lui rendre qu'il vous engageait à mettre la main à
l'oeuvre. D'abord il demandait si l'on avait quelque chose à faire:
lorsque la réponse était affirmative, il gardait le silence, et lorsque
la réponse était négative, il vous tendait un siège ou vous indiquait la
place que vous deviez prendre. Je ne l'ai jamais vu de mauvaise humeur,
lorsqu'on lui donnait une bonne raison pour ne pas faire ce qu'il
désirait.
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