CHAPITRE III

Préparatifs de la réception de l'Empereur à Porto-Ferrajo.--Le pavillon

elbois proposé par Pons.--Prise de possession de l'île.--Reconnaissance

du pavillon.--Actes officiels.--Audience donnée au colonel

Vincent.--Promenade de l'Empereur à Magazzini.--Mésaventure du

commandant Usher.--«Vive le roi d'Angleterre!»--Débarquement solennel de

l'Empereur.--Procession et Te Deum.--Napoléon à l'Hôtel de

ville.--Réception des autorités.--Plaisanteries de l'Empereur à

l'archiprêtre de Campo.--Sévérité de ses paroles au maire de

Marciana.--Audience secrète à deux personnages mystérieux.--Fête de

nuit.

Les populations subitement entraînées par un sentiment de félicité

imprévue laissent aller l'âme à la joie; hors d'elles-mêmes, elles

semblent ne plus éprouver le besoin de repos: telle était la population

porto-ferrajaise. L'exaltation de la soirée, grandissant à chaque

instant par les merveilles infinies d'une imagination en délire, ne lui

avait pas permis de compter les heures de la nuit.

Le sommeil n'avait donc pas calmé les émotions des masses. Cette nuit

n'avait été une nuit de repos pour personne; directement ou

indirectement, chacun avait une tâche à remplir, et chacun avait tenu à

honneur de bien la remplir.

Il fallait absolument tout préparer pour recevoir le plus dignement

possible l'hôte auguste qui venait présider aux nouvelles destinées de

l'île d'Elbe.

La municipalité était dans l'embarras le plus extrême. Tout le monde

officiel était debout, et chacun disait ce qu'il fallait faire, sans

songer que le plus expéditif était d'abord de mettre la main à la pâte.

Le besoin principal était un logement. Le général Dalesme avait de suite

offert le sien. La municipalité n'était pas d'avis d'accepter: elle

donnait pour raison que l'Empereur devait se loger au milieu du peuple.

Moi, je disais que l'Empereur pourrait être affecté de se voir tout à

coup renfermé dans une forteresse qui avait passablement l'air d'un lieu

de détention. Le général Dalesme n'insista pas. On parla de deux belles

maisons bourgeoises. Enfin l'on se décida pour l'Hôtel de ville; c'est

ce qu'il y avait de plus convenable.

Mais il fallait démeubler et meubler l'Hôtel de ville. Il fallait se

faire prêter tous les meubles meublants, sans exception aucune. Il

fallait savoir ce qu'on devait demander, à qui l'on devait demander. Il

fallait des commissaires pour aller demander, des hommes pour

transporter. Tout cela n'était pas chose facile, d'autant plus que le

temps pressait.

La réunion des autorités civiles et militaires, les cérémonies

religieuses, la prise d'armes par la garnison, le rassemblement de la

garde nationale, tout ce qui avait un caractère public devait

nécessairement se préparer, et les heures marchaient à pas de géant. Il

y avait deux ou trois grands pavillons à confectionner, ce qui

nécessitait l'emploi de beaucoup de bras pour pouvoir aller assez vite.

Plusieurs notabilités demandaient à être présentées officiellement:

c'était l'ambition qui déjà commençait à poindre. Ajoutons que toutes

les presses étaient en activité, que les proclamations devaient

paraître.

Puis le général Bertrand avait écrit au général Drouot «qu'il serait

essentiel qu'il y eût beaucoup de population réunie pour recevoir

l'Empereur», et le général Drouot s'était empressé de communiquer cette

lettre. On avait envoyé des exprès dans toutes les communes de l'île,

pour communiquer la nouvelle de l'arrivée de l'Empereur, et pour

ordonner aux municipalités et au clergé de se rendre immédiatement à

Porto-Ferrajo. Les maires étaient engagés à se faire accompagner par

leurs administrés d'importance.

Dès le grand matin, le général Dalesme et le sous-préfet avaient fait

afficher les deux proclamations que l'on va lire.

Le général Dalesme:

«Habitants de l'île d'Elbe!

«Les vicissitudes humaines ont conduit l'empereur Napoléon au

milieu de vous, et c'est à son propre choix que vous devez de

l'avoir pour votre souverain.

«Avant d'entrer dans vos murs, votre auguste souverain et nouveau

monarque m'a adressé les paroles suivantes que je me hâte de vous

faire connaître, parce qu'elles sont le gage de votre félicité

future: «Général, j'ai sacrifié mes droits aux intérêts de la

patrie et je me suis réservé la souveraineté et propriété de l'île

d'Elbe, ce à quoi toutes les puissances ont consenti. Veuillez

faire connaître ce nouvel état de choses aux habitants, et le choix

que j'ai fait de leur île pour mon séjour en considération de la

douceur de leurs habitudes et de la bonté de leur climat.

Dites-leur qu'ils seront l'objet de mon plus vif intérêt.»

«Elbois! ces paroles n'ont pas besoin d'être commentées: elles

formeront votre destinée.

«Habitants de l'île d'Elbe, bientôt je m'éloignerai de vous. Cet

éloignement me sera pénible parce que je vous aime sincèrement.

Mais l'idée de votre félicité adoucira l'amertume de mon départ,

et, en quelque lieu que je puisse être, je me rapprocherai de cette

île par le souvenir des vertus de ses habitants et par les voeux que

je formerai pour leur bonheur.»

Le sous-préfet:

«Le plus heureux événement qui pût jamais illustrer l'histoire de

l'île d'Elbe s'est réalisé en ce jour.

«Notre auguste souverain, l'empereur Napoléon, est arrivé parmi

nous. Donnez un libre cours à la joie qui doit inonder vos âmes.

Nos voeux sont accomplis: la félicité de l'île d'Elbe est assurée.

«Écoutez les premières paroles qu'il a daigné vous adresser en

parlant aux fonctionnaires qui vous représentent: «Je vous serai un

bon père; soyez pour moi de bons fils.» Elles resteront

éternellement imprimées dans vos coeurs reconnaissants.

«Unissons-nous tous autour de sa personne sacrée; rivalisons de

zèle et de fidélité pour le servir. Ce sera la plus douce

satisfaction pour son coeur paternel, et ainsi nous nous rendrons

dignes de la faveur signalée que la Providence a bien voulu nous

accorder.»

Une foule de réflexions viennent ici se présenter à mon esprit. Le

général Dalesme, l'un des plus dignes hommes du monde, fait un éloge

pompeux des habitants de l'île d'Elbe, et, avec raison, trois jours

auparavant, il accusait les trois quarts des Elbois d'être des brigands

armés pour se livrer au pillage, et il ne voulait pas écouter leurs

paroles de soumission, et il exigeait leur désarmement, et il ignorait

quel parti ils prendraient! Les murs de Porto-Ferrajo étaient encore

tapissés des plaintes amères que le sous-préfet adressait à ces trois

quarts de la population elboise, il y avait à peine une semaine! Les

moeurs d'une population ne changent pas du jour au lendemain. Les

Capoliverais et les habitants de la marine de Marciana sont Elbois,

cependant leurs moeurs ont toujours eu quelque chose de sauvage. Ce sera

la même chose tant qu'on ne les aura pas forcés à s'instruire.

J'aurais conçu la proclamation du général Dalesme adressée aux

Porto-Ferrajais. Les Porto-Ferrajais méritaient tout le bien que l'on

pouvait en dire, mais ce n'était pas le moment d'étendre les éloges hors

de l'enceinte de Porto-Ferrajo.

Il y a une autre chose que ma raison ne peut pas comprendre, ou du moins

qu'elle ne peut pas bien s'expliquer.

On veut qu'une grande population se trouve en présence de l'Empereur

lorsqu'il fera son entrée à Porto-Ferrajo: c'est qu'on cherche à lui

persuader que sa nouvelle capitale est une cité extrêmement peuplée, ce

qui signifie un pays d'une grande importance. Mais ce leurre est d'un

ridicule extrême. Est-il possible que l'Empereur n'ait pas au moins lu

un dictionnaire géographique pour savoir avec précision ce que c'est que

la ville de Porto-Ferrajo? Ensuite la population compacte par laquelle

on cherche à l'éblouir ne fera que paraître et disparaître, et puis,

lorsqu'il voudra la retrouver, qu'il la demandera, on devra forcément

l'humilier en lui avouant qu'on n'avait pas assez compté sur son

caractère pour lui faire supporter un isolement presque absolu. Sans

doute l'intention est bonne; mais elle donnerait une faible idée du

stoïcisme de l'empereur Napoléon, si elle était fondée.

Pendant cette nuit, je n'étais pas resté sans rien faire. Il m'avait

semblé que le pavillon elbois pouvait être plus convenable. Je proposai

à l'Empereur de le faire «fond blanc traversé d'une bande tricolore». Je

ne parlai point d'abeilles. Le colonel Campbell se chargea de mon pli.

Dès le commencement de la matinée, plusieurs personnes notables se

rendirent à bord de la frégate anglaise. La plus notable de ces

personnes était sans aucun doute le colonel Vincent. Le colonel Vincent

m'avait demandé comment mon républicanisme s'arrangerait avec les idées

de l'Empereur. J'ai su beaucoup plus tard qu'il avait dit au général

Drouot que je brûlais de républicanisme, et que je ne me taisais point à

cet égard. Cette confidence n'avait d'ailleurs eu aucun caractère

d'hostilité: mes rapports avec le colonel Vincent avaient toujours été

fort bons.

Le général Drouot prit possession légale de l'île d'Elbe au nom de

l'empereur Napoléon. Ce procès-verbal est daté du 3: cependant il ne fut

signé que le 4. On voulut qu'il portât le jour de l'arrivée. En voici la

copie parfaitement exacte:

«Cejourd'hui 3 mai 1814, en présence de M. Klam, chambellan de S.

M. l'empereur d'Autriche, major et aide de camp du maréchal de

Schwartzemberg, chevalier de l'ordre impérial russe de Sainte-Anne

de deuxième classe et de l'ordre bavarois de Maximilien-Joseph, et

de M. Hasting, lieutenant au service de Sa Majesté sur la frégate

_l'Indomptée_, désignés par MM. les commissaires des puissances

alliées pour être présents à la prise de possession de l'île d'Elbe

par S. M. l'empereur Napoléon;

«Nous, baron Dalesme, en vertu des ordres qui nous ont été adressés

par S. E. le comte Dupont, ministre de la guerre, avons fait remise

de l'île d'Elbe, de ses places fortes, batteries, établissements et

magasins militaires, munitions et de toutes les propriétés

dépendant du domaine impérial, à M. le général de division Drouot,

chargé des pleins pouvoirs de S. M. l'empereur Napoléon reconnu

souverain de l'île d'Elbe par les puissances alliées et le

gouvernement provisoire de la France; avons de suite dressé et

signé, avec les témoins ci-dessus désignés, le présent

procès-verbal de possession de l'île d'Elbe, fait par M. le général

Drouot au nom de l'empereur Napoléon.»

Voici maintenant le procès-verbal de la reconnaissance du pavillon

elbois:

«Cejourd'hui 4 mai 1814, S. M. l'empereur Napoléon ayant pris

possession de l'île d'Elbe, le général Drouot, gouverneur de l'île

au nom de l'Empereur, a fait arborer sur les forts le pavillon de

l'île, fond blanc traversé diagonalement d'une bande rouge semée de

trois abeilles d'or. Ce pavillon a été salué par les batteries du

fort, de la côte, de la frégate anglaise _l'Indomptée_ et des

bâtiments français qui se trouvaient dans le port. En foi de quoi,

nous, commissaires des puissances alliées, avons signé le présent

procès-verbal avec le général Drouot, gouverneur de l'île d'Elbe.»

Le procès-verbal de la prise de possession de l'île d'Elbe avait été

signé par les délégués des commissaires des puissances alliées, et

l'acte de reconnaissance du pavillon elbois était signé par les

commissaires eux-mêmes. On m'assura que ce changement avait eu lieu sur

une observation de l'Empereur.

L'Empereur décréta en même temps que la cocarde elboise serait, comme le

pavillon elbois[58], fond blanc bordé d'une bande rouge, semée de trois

abeilles d'or, et une heure après tout le monde la portait, même la plus

grande partie des Français qui devaient rentrer en France.

Il y eut aussi cela de particulier que les quelques individus qui

avaient d'abord mis la cocarde blanche, honteux de se trouver en si

petit nombre, renoncèrent à leur initiative et mirent leur morceau de

linge blanc à la poche. Je crois que, sans cela, il y aurait eu des

querelles dans la journée. Le général Dalesme fut obligé de défendre à

tous les Français sous ses ordres de porter toute autre cocarde que la

cocarde française, et c'est à peine s'il fut obéi.

Donc le colonel Vincent était allé saluer l'empereur Napoléon, et

l'empereur Napoléon avait paru fort aise de le voir. Cependant le

colonel Vincent était en disgrâce depuis les affaires de Saint-Domingue,

et le gouvernement impérial lui avait constamment refusé l'avancement dû

à ses bons services, car il était arrivé au terme de sa longue carrière,

peut-être même était-il le doyen du service actif du génie militaire,

sans pourtant avoir atteint au grade de général. Quoi qu'il en soit, il

n'eut qu'à se louer de la manière dont il fut accueilli, et, pour me

servir de sa propre expression, «l'Empereur l'accapara».

Tandis que la ville de Porto-Ferrajo mettait la dernière main à ses

préparatifs, que ses murs se remplissaient de toutes les municipalités

et de toutes les notabilités de l'île, que toutes les embarcations

voltigeaient autour de la frégate, l'empereur Napoléon prenait des

informations sur les hommes et sur les choses. Il avait beaucoup

questionné le colonel Vincent, il questionna beaucoup le président du

tribunal. Le colonel Vincent n'aimait pas Porto-Ferrajo, parce qu'on y

avait beaucoup crié contre lui. Le président du tribunal était un homme

de coterie et de commérage: ce n'était pas un méchant homme, mais il ne

savait pas être l'ami de celui-ci sans être l'ennemi de celui-là, et par

conséquent il était toujours en guerre avec quelqu'un. Ce n'était pas

tout à fait de bonnes sources pour puiser des renseignements exacts. Le

vicaire général s'était aussi présenté à l'Empereur: il se disait son

parent, il était frère d'un parent par alliance du côté maternel. Cet

homme, malgré son élévation ecclésiastique, menait une vie très relâchée

et ne méritait aucune confiance: l'Empereur ne le garda qu'un moment. Je

dirai du vicaire général ce que j'ai dit du président: ce n'était pas un

méchant homme; mais lorsqu'il était passionné, sa raison, souvent

troublée par ses habitudes de table, était dans un égarement complet.

Porto-Ferrajo n'était pas un pays facile. Il y avait trop d'intérêts en

présence. Ces intérêts ne pouvaient pas se remuer sans se heurter. Il

n'y avait qu'un moyen de ne pas troubler sa tranquillité, c'était de ne

se mêler à aucun tripotage et d'obliger indistinctement les braves gens.

Je me suis parfaitement trouvé de cette méthode. J'ai vécu plusieurs

années dans des relations d'intimité avec les Porto-Ferrajais, au plus

fort des tempêtes de guerre et de politique, et jamais je n'ai eu à me

plaindre sérieusement d'aucun d'eux.

Le moment actuel ne pouvait pas être pour l'Empereur le moment propre

aux petites audiences de bavardage. L'Empereur mit fin à celles de la

matinée, il se fit transporter de l'autre côté de la rade, à une

campagne dont l'apparence avait frappé ses regards. C'était la campagne

de Pellegrino Senno, le fermier de la Madrague.

L'Empereur avait engagé le colonel Vincent à l'accompagner. Le

commandant de la frégate et plusieurs officiers étaient de cette

excursion. L'Empereur se promenait fort tranquillement avec le colonel

Vincent. Tout à coup un paysan court sur lui et, jetant en l'air le

bonnet qu'il avait sur la tête, il se mit à crier en italien d'une voix

de stentor: «Vive le roi d'Angleterre, toujours le roi d'Angleterre!» Le

colonel Vincent l'empêcha d'approcher davantage de l'Empereur;

l'Empereur porta machinalement la main à la garde de son épée; le paysan

s'arrêta dès que le colonel Vincent lui eut ordonné de s'arrêter.

L'Empereur était stupéfait de cette aventure; il demanda au colonel si

ce cri était le cri familier de la population ou si c'était le premier

jour qu'il se faisait entendre, et il chargea le colonel d'aller étudier

la véritable cause de cet événement. Le colonel s'acquitta de la mission

dont il était chargé. Je copie le journal du colonel Vincent:

«Ce cri ne signifiait rien. Il avait été acheté une guinée par le

commandant de la frégate. Celui-ci, qui probablement n'avait jamais

monté à cheval, avait témoigné le plus grand désir de monter sur

une des petites bêtes du pays, qui alors passait devant lui, et

l'enfant qui la conduisait la lui avait confiée. Le commandant

anglais était monté sur ce cheval poupée, mais le cheval n'avait ni

bride ni licou, et le pauvre marin était obligé de se tenir à la

crinière. Toutefois, il ne se tenait pas si bien que sur le tillac

de sa frégate au milieu des plus grandes tourmentes. L'enfant

marchait en avant, l'animal suivait en paissant. Malgré cette

marche paisible, le commandant anglais fut démonté et, ne voulant

plus s'exposer, il donna une guinée à son conducteur: c'était plus

que de la générosité. L'enfant courut porter le trésor à son père

et à sa mère. Le père était venu de suite témoigner sa

reconnaissance par ses cris de joie. L'Empereur alla à la cabane,

il questionna la fermière. Le fermier avait eu peur: il s'était

caché. On savait déjà à qui l'on avait affaire. La fermière fit

comprendre que ses petites filles pourraient crier aussi: «Vive

l'Empereur!» L'Empereur ne se le fit pas répéter: il donna aux

petites filles. Alors la mère prenant un ton patelin dit dans son

langage à l'Empereur: «Les monnaies d'or de notre souverain

plaisent beaucoup à nos enfants.» Pendant cette promenade qui fut

assez longue, l'Empereur fut parfaitement tranquille et il me

questionna sans cesse. Il voulait tout connaître à fond. Dès son

retour à bord, il déjeuna de fort bon appétit. Pendant le déjeuner,

il me rendit une justice éclatante quant aux affaires de

Saint-Domingue. Il reconnut qu'on lui avait fait faire de grosses

sottises. Il avoua que je lui avais dit des vérités dont l'utilité

lui avait plus tard été démontrée. Il persista dans cette opinion,

qui n'était pas celle du général Bertrand...»

Midi sonne: un coup de canon se fait entendre. Le pavillon elbois vient

d'être arboré au fort de l'Étoile. L'artillerie des remparts et le son

de toutes les cloches résonnent dans les airs: la frégate anglaise a

hissé la nouvelle bannière elboise au grand mât. Tous les bâtiments qui

sont en rade font feu. Cependant le retentissement de l'airain est moins

puissant que le cri des populations réunies. C'est le premier appel au

coeur des Elbois. Les coeurs elbois semblent pleins d'amour, tant ils sont

pleins d'espérance.

Néanmoins, au milieu de cette joie d'apparence universelle, l'oeil

observateur pouvait distinguer des craintes.

Le général Dalesme ne pouvait pas avoir oublié les mauvais quarts

d'heure que les révoltés lui avaient fait passer. Il ne pensait pas que

ce qu'il avait publié en faveur des Elbois fût une amnistie pour ceux

qui avaient ensanglanté ou voulu ensanglanter l'Île d'Elbe. Il avait dit

au maire de Rio Montagne qui cherchait à s'excuser: «Maintenant que vous

ne pouvez plus faire le brigand, vous faites le chien couchant, et ce

n'est pas la première fois que cela vous arrive. Mais les faits sont là.

C'est à la justice à prononcer.» Cette réponse échappée à la conscience

d'un homme d'honneur, de suite répandue dans le public, avait effrayé

tous ceux qui se sentaient coupables. On craignait que l'opinion du

général Dalesme ne devînt l'opinion de l'empereur Napoléon. Les révoltés

cherchaient partout des points d'appui pour se faire pardonner. Je crois

bien que je fus le fonctionnaire public qu'on sollicita le plus: on

savait que j'étais l'ami intime du général Dalesme. Mais l'Empereur ne

songea pas à punir; il ne voulait pas même savoir s'il y avait à punir.

Il y avait une autre ombre au tableau de joie enivrante qui frappait les

regards. Les Anglais s'associaient officiellement à l'explosion de la

félicité commune, mais il n'en était pas ainsi dans leurs conversations

privées, et plusieurs Porto-Ferrajais avaient dû sévèrement réprimer des

insinuations captieuses sur l'existence future des Elbois. Il n'y a rien

là qui doive étonner. L'Anglais, homme de gouvernement, n'a rien de

commun avec les hommes de l'état social, et il fait bande à part. Lui:

c'est l'univers.

La réception solennelle faite à l'empereur Napoléon à Porto-Ferrajo fut

une réception digne, et, aux jours de sa toute-puissance, l'Empereur

n'aurait pas été mieux reçu même à Lyon où il était tant et tant aimé.

L'empereur Napoléon devait débarquer à la porte de mer qui donne dans le

port qu'on a l'habitude d'appeler la Darse. Le port est presque tout

entouré par les remparts de la place. Le général Dalesme avait permis la

communication du chemin de ronde, ce qui mettait le faîte des remparts à

la disposition du public. Les quais du port étaient encombrés de

population. La population était aussi compacte sur les remparts. Ce

premier coup d'oeil avait vraiment quelque chose de beau. Suivons

maintenant la disposition de la partie de Porto-Ferrajo que le cortège

impérial devait parcourir. La porte de mer du côté de la ville donne sur

une place formant un carré long, et cette place communique par deux rues

marchandes à la place d'armes, vaste carré, sur deux côtés duquel il y

a, en face l'un de l'autre, la maison commune et la paroisse. Les deux

places sont entourées de jolies maisons. Toutes les populations elboises

étaient sur ces deux places. Toutes les croisées étaient ornées des plus

belles tentures que l'on avait pu trouver; elles étaient plus ornées

encore par les dames de Porto-Ferrajo qui y avaient pris place dans tout

le luxe de leur grande toilette. Il était impossible d'ajouter à ce

faste du pays.

L'empereur Napoléon quitta la frégate anglaise pour faire son entrée à

Porto-Ferrajo. On lui avait préparé le grand canot dont les bancs

étaient couverts de beaux tapis. Dès que le canot poussa au large, la

frégate salua l'Empereur de vingt et un coups de canon et de trois

acclamations de hourras répétés par les matelots anglais rangés

symétriquement sur les vergues. Les canotiers répondirent aux trois

hourras par trois autres hourras. Pendant la durée des hourras,

l'Empereur resta la tête découverte. Tous les bâtiments en rade

saluèrent de leur artillerie et de leurs hourras. La place de

Porto-Ferrajo associa toutes ses batteries et ses cloches à toutes ces

salutations. Ce second retentissement m'affligeait. Il semblait me dire

que les destinées étaient accomplies, que l'empereur Napoléon était

entièrement perdu pour la France. Mon coeur était serré. Je ne voyais

plus l'homme du pouvoir absolu. C'était le héros qui m'apparaissait dans

toute sa nationalité, car l'empereur Napoléon était vraiment national.

Toutes les embarcations de la frégate, des bâtiments en rade, toutes les

embarcations du pays suivaient le canot de l'Empereur, et cet ensemble

ne pouvait être que très pittoresque[59].

En arrivant au port, l'Empereur fut visiblement étonné de ce qu'il

voyait, et il ne chercha pas à cacher son étonnement. Il se découvrit de

nouveau aux premiers cris populaires. C'est ainsi qu'il aborda au petit

môle de débarquement. Il mit pied à terre.

Toutes les autorités civiles et militaires attendaient. Le clergé

attendait aussi; il était venu recevoir processionnellement l'Oint du

Seigneur.

Le maire s'approcha de l'Empereur, le salua profondément, et il lui

présenta les clefs de la ville déposées dans un bassin d'argent.

L'Empereur prit ces clefs, il les garda un moment, et il les rendit au

maire en lui adressant ces paroles honorables: «Reprenez-les, monsieur

le maire, c'est moi qui vous les confie; et je ne puis pas mieux les

confier.» Ce qui était vrai, car c'était un digne magistrat. M. le maire

n'avait pas pu articuler une seule parole. Il n'avait pas même pu lire

quelques mots qu'il avait écrits. Alors M. le vicaire général s'avança

pour recevoir l'Empereur sous le dais: l'Empereur y prit place. Le

cortège se mit en marche.

L'Empereur était comme la veille, en habit de chasseur de la garde

impériale, mais alors il portait l'étoile de la Légion d'honneur, la

Couronne de fer, la Croix de la réunion, et il avait repris son petit

chapeau historique.

Le général Bertrand et le général Drouot suivaient immédiatement

l'Empereur. Le général Bertrand était décoré du grand cordon; le général

Drouot ne portait que la croix de commandant. L'Empereur avait témoigné

le désir que le général Dalesme ne quittât pas le général Bertrand et le

général Drouot.

Puis venaient les commissaires de la coalition: le général autrichien

Koller et le colonel anglais Campbell, le comte Klam et le lieutenant

Hasting, adjoints aux commissaires.

Le trésorier de la couronne, Peyrusse, et le colonel des Polonais,

Germanovski, marchaient ensemble.

Les deux fourriers du palais, faisant fonction de préfets du palais,

Deschamps et Baillon, le médecin Foureau de Beauregard, le chirurgien

Emery, le pharmacien Gatti, faisaient groupe et complétaient les

officiers de la maison de l'Empereur.

L'état-major de la frégate anglaise formait un corps particulier. Les

autorités civiles et militaires lui avaient cédé le pas, ce qui était

une politesse déplacée.

La garde nationale et la troupe de ligne bordaient la haie. La garde

nationale s'était vraiment surpassée; sa tenue ne laissait rien à

désirer. La troupe ne se composait que de débris, ce qui ne la rendait

pas moins intéressante.

Le cortège marchait lentement; la foule le pressait et l'arrêtait sans

cesse. On voulait voir l'Empereur de près. C'était la volonté générale,

mais chaque volonté particulière se substituait à la volonté générale:

de là, des luttes, des ondulations populaires, des haltes forcées.

L'Empereur semblait résigné. Il n'en était pas de même du vicaire

général: impatient de sa nature, il trépignait visiblement; si cela

avait dépendu de lui, il aurait eu recours au pugilat pour se faire

ouvrir le passage. L'église était parée comme aux jours de grande fête.

Au milieu de la nef, il y avait un prie-Dieu préparé pour l'Empereur,

couvert d'un tapis de velours cramoisi. Deux chambellans avaient été

improvisés pour assister l'Empereur durant la cérémonie; ils le

conduisirent à sa place, et ils se tinrent à ses côtés. La population

avait envahi l'église.

Le vicaire général entonna l'hymne de saint Ambroise: _Te Deum

laudamus_, et ensuite il donna la bénédiction du Saint Sacrement.

Il était naturel que tous les yeux se portassent sur l'Empereur. On lui

avait remis un livre d'église: il lisait. Peut-être serais-je plus vrai

si je disais qu'il faisait semblant de lire. Pourtant deux fois je crus

au remuement de ses lèvres qu'il priait, et même qu'il priait avec

ferveur. Il ne tourna pas une seule fois la tête pour regarder ce qui se

passait autour de lui. Les chambellans improvisés avaient une rude tâche

à remplir pour leur noviciat. Ils ne savaient d'abord comment s'y

prendre pour dire à l'Empereur de s'asseoir, de se lever, de

s'agenouiller, et leur gêne par défaut d'habitude se manifestait de

toutes les manières. L'Empereur cherchait à les soulager en les

prévenant; les rôles étaient presque intervertis. On remarquait que

l'Empereur répondait à leur attention avec une affabilité extrême.

Cette cérémonie avait un caractère particulier. Celle-ci ne pouvait pas

être purement religieuse à l'égard de l'empereur Napoléon... Pour rendre

sincèrement grâce à Dieu de l'avoir fait passer du plus grand Empire du

monde au plus petit trône de la terre, il aurait fallu que le malheur

l'eût déjà sanctifié, et certainement il n'en était pas encore à cet

état de béatitude. Sans doute l'empereur Napoléon était religieux: vingt

circonstances de sa vie l'ont prouvé. Mais de là à l'abnégation absolue,

il y a l'immensité à traverser. L'Empereur, sans avoir rien de trop

mondain ni de trop dévot, se dessinait avec majesté, et il plaisait à

tous les fidèles qui l'avaient accompagné dans le temple de Dieu.

L'Empereur, toujours maître de lui, avait l'air calme, mais il ne

l'avait pas impassible, et sa physionomie trahissait son émotion.

Certainement l'ensemble du clergé n'était pas dans son assiette

ordinaire, et, presque troublé, il tâtonnait pour savoir ce qu'il avait

à faire. Le vicaire général se trompa deux fois. On aurait dit que

l'Empereur éblouissait les prêtres.

Personne ne faisait preuve d'insensibilité: tout le monde était

recueilli.

Mais c'est surtout la population porto-ferrajaise qui se montrait

touchée; elle semblait assister à des prières de famille. L'église était

encombrée; les voix chantantes étaient nombreuses. Aux deux versets

suivants de l'hymne ambroisienne (_sic_): «Nous vous supplions donc de

secourir vos serviteurs que vous avez rachetés de votre sang précieux...

C'est en vous, Seigneur, que j'ai mis mon espérance; je ne serai point

confondu à jamais», le peuple, selon l'usage d'Italie, se mit à genoux,

la tête baissée, et l'intonation de ses paroles chantées eut une ferveur

vraiment extrême. Le peuple croyait que ces deux versets étaient des

prières plus particulières pour l'Empereur. Le moment de la bénédiction

fut un moment dont la solennité sainte maîtrisa le peuple

porto-ferrajais.

C'était la population de Porto-Ferrajo qui, tout naturellement, avait

envahi la première l'église, et par conséquent ce n'est que d'elle que

je puis parler, quant à ce qui s'est passé à l'église.

Le cortège, dans le même cérémonial, sortit de l'église, et il

accompagna l'Empereur à l'Hôtel de ville, où il devait loger. La

municipalité avait pris les devants pour aller le recevoir. En quittant

le dais, l'Empereur se trouva entouré de toutes les autorités, de toutes

les notabilités, et au moment où il entra dans l'Hôtel de ville, il fut

salué à plusieurs reprises par des acclamations brûlantes de tendresse

populaire.

On croyait que la journée était terminée pour l'Empereur: l'on ne

connaissait pas l'homme. La journée ne faisait alors que commencer pour

lui. Il donna de suite audience.

Le général Dalesme présenta tous les Français qui voulurent être

présentés; tous ne le voulurent pas. Les adorateurs du soleil levant

détournaient la tête pour ne pas voir le soleil couchant. Les paroles

que l'Empereur adressa aux Français furent toutes remarquablement

empreintes de patriotisme. Il dit au commandant du génie Flandrin, qui

lui adressait quelques mots de regret: «La patrie avant tout, mon cher

commandant, et alors on ne se trompe jamais!»

Le sous-préfet présenta les municipalités, les municipalités

présentèrent leurs notabilités. L'Empereur trouva des paroles pour tous

en général, pour chacun en particulier. Certainement il avait lu le

_Voyage d'Arsenne Thiébault_, car il parlait pertinemment des diverses

communes de l'île d'Elbe, et il est facile de comprendre combien cela

surprenait les Elbois. Il affecta même de passer toutes les localités en

revue: il disait beaucoup de choses en peu de mots. Outre le _Voyage

d'Arsenne Thiébault_, l'Empereur avait eu des notes officielles pour

tout ce qu'il pouvait lui être utile de savoir sur l'île d'Elbe. Ensuite

il faisait ses premières questions de manière à connaître de suite les

personnages auxquels il avait affaire; alors il prenait le langage qui

convenait le mieux à ses interlocuteurs. Aussi les Elbois n'en

revenaient pas des connaissances positives que l'Empereur avait de leurs

besoins généraux et de leurs besoins particuliers. Il écarta plusieurs

fois des explications qu'on voulait lui donner relativement aux

révoltes: c'était un grand point de quiétude pour les révoltés. Mais le

maire de Marciana le fit pourtant écarter un moment de son système

d'oubli du passé. Ce maire, plus par embarras que par calcul, essaya de

justifier les crimes commis, et l'Empereur l'interrompant lui dit: «Vous

me feriez croire que vous êtes au nombre des criminels, si vous aviez le

courage de chanter leurs louanges. La loi a voulu tirer un voile sur le

passé; laissez-moi imiter la loi, et soyez heureux de mon respect pour

elle.» L'Empereur voulait séduire; il séduisit. Tout le monde était

enchanté.

Le président du tribunal présenta la magistrature; l'Empereur questionna

plus particulièrement le procureur impérial, M. Fontaine, homme intègre,

éclairé et franc.

Vint la présentation des prêtres. Le vicaire général salua.

L'archiprêtre de Capoliveri porta la parole; on le disait le prêtre le

plus instruit de l'île. Il ne fut pas le plus adroit. Il glissa presque

sur l'arrivée providentielle de l'Empereur. Sa harangue porta de suite

sur le malaise du clergé, sur les besoins des églises et sur l'urgence

de venir promptement à leur secours. L'auditoire ne fut pas favorable à

l'orateur. Lorsque l'orateur sacré eut terminé son discours profane,

l'Empereur, qui l'avait écouté avec beaucoup de patience, passa au

creuset épuratoire les exagérations de misère dont on venait de lui

faire l'énumération. Il détruisit ces exagérations une à une, et

lorsqu'il eut fini, s'adressant plus particulièrement à l'archiprêtre,

il lui répéta en riant ce proverbe italien: «_Dominus vobiscum_ n'est

jamais mort de faim.» Puis, reprenant le ton sérieux, l'Empereur dit au

clergé: «Soyez tranquilles, messieurs, je pourvoirai aux besoins du

culte», et il le congédia.

On croyait l'Empereur éreinté: il parla de suite de monter à cheval.

Mais il fut arrêté par une circonstance qui m'intrigua alors, qui

m'intrigue toujours, par la raison que je ne puis pas l'expliquer.

Il y avait encore des visiteurs dans la maison commune devenue palais

impérial. L'Empereur allait sortir lorsque le fourrier du palais Baillon

lui présenta deux personnages qui demandaient à lui parler, et que

l'Empereur conduisit dans une pièce voisine du salon où il les garda

pendant environ un quart d'heure. Ces deux personnages, arrivés dans

l'après-midi, repartirent dès qu'ils eurent quitté l'Empereur, et je

n'ai jamais su qui ils étaient. Je n'assure pas que c'était un mystère,

mais cela avait l'air mystérieux, et avec d'autant plus de raison, qu'il

fut démontré pour tout le monde que l'Empereur n'avait pas voulu, avec

intention, parler en présence de témoins.

L'Empereur visita minutieusement la place, rentra, et reçut peu de monde

dans la soirée. Ce fut avec le colonel Vincent qu'il s'entretint le

plus.

La ville fut brillamment illuminée, le pauvre fut au moins aussi

généreux que le riche pour participer à l'illumination.

Souvenirs et anecdotes de l'île d'Elbe · 第 44 / 120 题