a dit Sainte-Beuve, et même à un Napoléon il faut quelque temps pour se
remettre d'une chute si lourde. «C'est ici l'île du repos», dit-il en
débarquant à Porto-Ferrajo, et M. Houssaye a cité bien d'autres traits
qui semblent prouver qu'à ce moment son intention était de rester
tranquille dans son petit État[53]; c'est l'impression que procure sa
correspondance de ce temps, celle qui se dégage de son registre
d'ordres; c'est celle aussi que Pons s'est rappelé avoir eue, quand il a
divisé le séjour de l'Empereur en plusieurs périodes d'après ses
intentions soupçonnées ou entrevues: la première,--l'époque de la
_stabilité_,--est de beaucoup la plus longue; celles des _incertitudes_
et des _projets_ sont bien plus courtes. Pons a cru aux intentions
impériales de stabilité pour plusieurs motifs, et, avec une subtilité
parfois excessive, il en a cherché la preuve jusque dans l'organisation
des écuries impériales[54] à l'île d'Elbe et dans la commande de selles
«riches» pour dame! D'après lui, ce serait quand le Congrès de Vienne
songea à le déporter à Sainte-Hélène[55] que Napoléon se considéra comme
dégagé des obligations du traité de Fontainebleau. Une lettre de Cambon
reçue par Pons, importante lettre politique, tableau réfléchi du
mécontentement général, concluant que «cela ne pouvait pas durer», fut
aussi d'un grand poids dans la détermination de l'Empereur: cette lettre
est malheureusement perdue, et Pons n'en a pas donné la date. La
correspondance de l'auteur avec son ancien général et ami, Masséna,
moins fréquente et surtout moins grotesquement mélodramatique qu'on ne
l'a parfois représentée[56], eut aussi sans doute son influence sur
l'Empereur. À quel moment forma-t-il le projet ferme de quitter l'île?
Pons ne le dit pas; il paraît mal renseigné sur les derniers temps du
séjour à l'île d'Elbe; il ne les raconte pas dans ses _Souvenirs_
proprement dits, mais seulement dans l'un de ces articles de journaux
que j'ai signalés; il n'en parle ici peut-être que d'après des
informations étrangères; il ignore la présence de ce mystérieux
Marseillais Charles Albert et la mission de Fleury de Chaboulon. Il
n'est intéressant et renseigné que sur son rôle personnel dans ces
tragiques conjonctures: mais comme ce rôle a été vraiment important, il
fournit à l'histoire générale des renseignements intéressants. Napoléon
lui demanda une première fois, longtemps avant le départ, un mémoire sur
les meilleurs moyens de préparer une flottille expéditionnaire; il lui
donna même l'ordre de la préparer, ordre qui ne reçut aucun commencement
d'exécution. Pons crut cette flottille destinée à une descente en
Italie, «sur un rivage ami», probablement Gênes ou la Toscane. Cet ordre
fut porté à Pons par un messager de cabinet; il n'a pas été inséré au
registre de Rathery; aucun des compagnons de Napoléon ne paraît l'avoir
connu: toutes preuves que l'Empereur a voulu le tenir aussi secret que
possible. Mais à quelle date le placer? Pons n'en dit rien ni ici ni
dans son _Mémoire aux puissances alliées_. Plus tard, Napoléon lui
ordonna d'avoir toujours à sa disposition quatre bâtiments de transport
de la flotte des mines. Pons place cette demande, prodrome évident du
retour, avant la visite de Mme Walewska à Napoléon, c'est-à-dire avant
le 1er septembre. Cela semble prématuré: Napoléon aurait-il attendu six
mois avant de réaliser ce dangereux projet? C'est d'ailleurs
contradictoire avec la division que Pons établit dans les époques du
règne elbois et avec la durée de ses démêlés avec l'Empereur. Pons
affirme que l'ordre de préparer la flottille lui fut donné le 6
février[57], et que l'expédition était prête à embarquer quand Fleury de
Chaboulon arriva: il conteste toute importance au rôle de ce jeune
auditeur qui, dit-il, non sans raison, ne pouvait apporter à l'Empereur,
après un si long voyage, que de vieilles nouvelles, peu propres à lui
faire prendre une si grave détermination. Le témoignage de Pons de
l'Hérault sur ce point est donc capital et de nature à modifier les
opinions reçues. S'il ne dit rien ici de la traversée, du débarquement
et de sa mission auprès de Masséna, son _Mémoire aux puissances alliées_
complète ses récits et n'est pas moins précieux à consulter.
Le portrait de Napoléon que nous donne Pons a été écrit avec une entière
bonne foi, remis dans son cadre avec tout le soin possible. L'Empereur,
qu'il a connu, tantôt majestueux, tantôt emporté et hors de lui, tour à
tour bonhomme et rusé, optimiste ou désenchanté, est très vivant, et a
vécu. Ce portrait présente une telle variété d'aspects, une telle
richesse de traits précis et sûrs, les dessous en sont si fouillés,
qu'on est tenté de croire avec Pons que «ce n'est qu'à l'île d'Elbe
qu'on a pu réellement étudier et connaître Napoléon»: encore fallait-il
l'étudier d'aussi près que lui. Dans la mesure de son talent et de sa
pénétration, Pons a bien décrit Napoléon, et s'il n'a pas donné du
souverain de l'île d'Elbe le portrait définitif, il a du moins esquissé
de lui un portrait sincère.
Mas de Châteaufort, août 1897.
Léon G. Pélissier.