Il n'est pour ainsi dire pas un témoin du règne de Napoléon à l'île
d'Elbe qui n'ait tenu à honneur d'écrire ses souvenirs sur cette
mémorable époque. Presque tous, amis ou ennemis, ont écrit des mémoires,
ont laissé des correspondances, ont conservé des documents utiles pour
son histoire. Son trésorier Peyrusse a sauvegardé tous les registres de
la comptabilité impériale[1]; le fidèle Bertrand et le secrétaire
Rathery ont préservé les minutes de ses lettres administratives et son
registre d'ordres[2]; les officiers de sa garde, depuis les plus
intelligents, tels que Combe et Mallet, jusqu'aux moins instruits, tels
que Monier ou Labadie, ont, sous une forme plus ou moins naïve, rédigé
leurs impressions, leurs aventures, tous les incidents de la vie de leur
héros. Nous avons les témoignages de ses surveillants, Waldburg
Tuchsess, sir Neil Campbell, de ses espions,--le consul Mariotti, le
«marchand d'huiles» de Livourne[3], les agents toscans,--de ses sujets
elbois, Foresi, Rebuffat[4]; les simples visiteurs de l'Empereur ont
relaté le souvenir de leurs conversations, de leurs entrevues, de leurs
audiences, tels le comte Litta, lord Ebrington, Fleury de Chaboulon.
Tous ces documents sont aujourd'hui imprimés et connus; mais, si connue
que l'on estime que soit la vie de Napoléon Ier à l'île d'Elbe, et si
abondants que soient déjà nos renseignements sur cette courte période,
la vaste enquête poursuivie sur l'Empereur et l'Empire par l'impartiale
histoire ne nous semble point close encore, et les moindres dépositions,
si elles contribuent à contrôler, à confirmer les témoignages acquis
antérieurement à la plus célèbre des causes, sont dignes qu'on les
enregistre et qu'on les signale. À ce bel ensemble d'informations
minutieuses manque jusqu'à présent le récit qu'a laissé du règne de
Napoléon à l'île d'Elbe un de ses compagnons d'exil, un de ceux que l'on
nous montre «escortant la petite voiture de l'Empereur que ses chevaux
menaient au pas[5]» jusqu'au port, le soir mémorable du dimanche 26
février 1815,--un de ses sujets elbois, fonctionnaire de son
administration, puis conseiller de son gouvernement, aide de camp naval
de son retour, Pons de l'Hérault.
Presque complètement oublié aujourd'hui, André Pons, dit Pons de
l'Hérault, né à Cette en 1772, mort en 1858, mérite cependant mieux que
les courtes notices où le restreignent avec avarice les dictionnaires
biographiques. Je ne veux point esquisser ici de cet original et
sympathique personnage une biographie que je donnerai ailleurs avec les
pièces originales et tout le détail nécessaire: il suffira de rappeler
que, fils d'un pauvre aubergiste espagnol, André Pons était à moins de
vingt ans capitaine au cabotage, et qu'entraîné ensuite par les
événements, il fut tour à tour officier de marine, commandant
d'artillerie, prisonnier d'État, homme d'affaires, homme politique,
directeur d'exploitation minière, chargé de missions secrètes, préfet de
l'Empire et de la monarchie de Juillet, conseiller d'État de la deuxième
République. S'il n'a, du reste, joué qu'un rôle accessoire dans les
affaires diverses auxquelles il s'est trouvé mêlé, s'il est, somme
toute, resté un comparse dans l'histoire de son temps, la destinée lui a
cependant ménagé une heure où il a touché à l'histoire, et à la plus
grande. Devenu, par la protection de Lacépède, directeur des mines de
l'île d'Elbe[6], Pons se trouvait en résidence à Rio-Marine quand
Napoléon débarqua dans son impérial asile. Quoique républicain,
ci-devant robespierriste, socialiste de tendances, et ennemi de
l'Empereur qu'il avait connu à Toulon simple commandant d'artillerie,
Pons fut, après quelque résistance, assez vite dompté par la séduction
et le génie du maître. Devenu son fidèle et dévoué serviteur, il revint
en France avec Napoléon, fut chargé d'une négociation délicate et
dangereuse avec Masséna à Marseille, emprisonné au château d'If sous la
pression des royalistes marseillais, et ne fut remis en liberté qu'après
la rentrée de l'Empereur à Paris. À la seconde Restauration, Pons, que
l'Empereur avait nommé préfet du Rhône, dut abandonner ses fonctions et
fuir sa patrie. Sa carrière rentre alors dans la demi-obscurité qu'avait
dissipée un moment le reflet de la gloire impériale, et s'y prolonge
jusqu'en 1858, tourmentée, aventureuse, victime de la probité et de la
raideur de ses convictions autant que des circonstances extérieures.
Dans cette retraite forcée de quarante ans, Pons de l'Hérault, qui déjà
s'était signalé sous le Directoire par un retentissant pamphlet[7], se
découvrit une vocation littéraire et se donna une mission historique: il
voulut préparer, en réunissant ses souvenirs, ses réflexions, les notes
et les documents que lui fournissaient ses anciens amis, un grand
travail d'histoire et d'apologétique sur Napoléon, et particulièrement
sur le règne éphémère de Napoléon à l'île d'Elbe. De ces études n'a été
publiée par lui que la moindre partie, de minces et très fragmentaires
chapitres de son grand ouvrage, un _Essai sur le Congrès de Châtillon_,
et une étude sur _La bataille et la capitulation de Paris_[8], qu'il ne
pardonnait pas, comme on peut le penser, au maréchal Marmont. Tout le
reste est demeuré à l'état de brouillons, de copies maintes fois
retranscrites, de notes éparses, de fiches à demi rédigées, dans un
incroyable désordre.
Tous ces manuscrits,--ce fatras, si l'on veut,--sont aujourd'hui
conservés à la bibliothèque de Carcassonne. Elle les doit à l'un des
hommes qui ont le plus contribué à l'enrichir, M. Cornet-Peyrusse[9].
Comment celui-ci sut-il que ces manuscrits prêtés par Pons à diverses
personnes, entre autres à M. de Cormenin fils[10], se trouvaient, lors
de la mort de leur auteur, entre les mains de M. le conseiller d'État
Marbeau? Je l'ignore, de même que j'ignore pourquoi ces papiers n'ont
pas été restitués aux filles de l'auteur, Mlles Herminie et Cécile Pons.
Toujours est-il qu'en 1870 M. Marbeau les communiqua à M.
Cornet-Peyrusse, de Carcassonne[11]. Celui-ci, gendre et héritier du
trésorier Peyrusse, avait hérité aussi son culte pour l'Empereur et
voulait écrire, d'après les documents administratifs laissés par
Peyrusse, une histoire générale de Napoléon à l'île d'Elbe. Des lettres
de Pons à Peyrusse, qui existent encore dans les archives personnelles
de celui-ci[12], lui ayant révélé l'existence des souvenirs et des
collections de documents du premier, il put, comme je viens de le dire,
en retrouver la piste, en recevoir communication, et enfin se faire
donner par M. Marbeau l'autorisation de déposer tous ces papiers de Pons
de l'Hérault à la bibliothèque de sa propre ville[13]. Il y a bien du
mélange dans ce dépôt: à côté de liasses importantes de notes
historiques, on y trouve des «rêves politiques et militaires», des
«idées sur le gouvernement de la Toscane», des journaux de voyage en
Italie[14], des comédies rimées, des poésies en français et en
languedocien, le début d'une «étude comparée du Directoire avec le
régime impérial»: tout ceci n'a réellement qu'une très médiocre valeur.
Telle qu'elle est cependant, la collection des papiers de Pons de
l'Hérault forme avec ceux des frères André et Guillaume Peyrusse un
fonds important pour l'histoire de Napoléon, fonds longtemps méconnu,
mais que l'on commence à mettre en valeur. Les plus importants de ces
manuscrits de Pons sont les oeuvres relatives au séjour de Napoléon à
l'île d'Elbe: le _Mémoire aux puissances alliées_ que je publierai
ultérieurement[15], et l'_Essai sur le règne de Napoléon à l'île
d'Elbe_, qui fait l'objet du présent volume.
Le manuscrit de _l'Essai sur le règne de Napoléon à l'île d'Elbe_ se
compose de trois grosses liasses de fiches à peine classées, et dont
l'aspect suffit à déceler un brouillon déjà retouché et remanié à
plusieurs reprises. On y trouve des traces de ratures et de coupures,
des espaces préparés pour recevoir des notes qui manquent encore, des
répétitions de pages entières, parfois des lacunes dans la suite du
manuscrit. Ces défauts sont du reste bien plus sensibles dans la
troisième liasse que dans les deux premières. Il était impossible de
publier ces documents dans leur état original; il fallait en quelque
sorte constituer ou reconstituer le texte, élaguer des réflexions
oiseuses, de fâcheux effets de style, abréger certaines narrations trop
complaisamment étendues, choisir entre les diverses variantes.
Il existe en effet de certains passages des souvenirs de Pons des
versions différentes qui montrent avec quelle conscience cet honnête
homme s'essayait au métier d'historien. Il s'y efforce de serrer de plus
en plus près la vérité, et, d'autre part, dans son texte définitif, il
retranche certaines affirmations qui, après réflexion, lui semblèrent
excessives. Je ne citerai qu'un exemple de ce travail de revision,
portant sur le récit des assassinats tentés ou projetés contre
l'Empereur: Pons l'avait rédigé d'abord pour le placer dans un article
de journal qu'il n'acheva pas, puis l'a rédigé à nouveau pour l'insérer
dans son ouvrage. La première rédaction subsiste. On voit que le récit
est identique dans les deux versions, mais qu'il y a de légères
différences entre les deux. Ainsi, dans la première, Pons, parlant de
l'émissaire de Brulart[16], dit que «ce brigand avait assassiné
trente-deux personnes». Ce brigand est devenu dans la seconde version un
«assassin redoutable qui a commis plusieurs assassinats», ce qui est
moins romanesque que le chiffre précis donné d'abord, et quelque peu
suspect. Dans la première version, Pons rapporte que l'Empereur lui
prescrivit de ne rien négliger pour _opérer_ l'arrestation du général
Brulart; dans la seconde, avec plus de sagesse, de modestie et de
vraisemblance, Pons est seulement chargé de «s'entendre avec Masséna
pour arrêter Brulart». L'affaire du magistrat est racontée en quelques
lignes seulement dans la première version; l'auteur l'a amplifiée dans
la seconde, mais sans en modifier aucun détail caractéristique.
L'officier supérieur dénoncé par Suchet est accusé, dans la première
version, de vouloir _empoisonner_ l'Empereur: il y a seulement
_assassiner_ dans la seconde. Enfin, dans l'histoire du juif de Leipzig,
la première version contenait la citation d'un mot de l'Empereur que
Pons n'a pas conservé dans la seconde: «On ne se venge pas d'un crime
par un autre crime, faisait-il dire à l'Empereur, et égorger même un
assassin est toujours un crime.» La suppression de ce mot généreux
indique-t-elle que Pons n'était plus assez sûr de son authenticité?
L'examen de ces variantes prouve en effet que Pons n'a pas toujours
rapporté avec une fidélité textuelle les paroles de l'Empereur. La
comparaison des deux versions de son dialogue avec lui sur _Télémaque_
est instructive à cet égard[17]: il ne reproduit identiquement que les
mots les plus essentiels de Napoléon; pour l'ensemble de la
conversation, il ne donne que le dessin général. Cette constatation
n'est pas sans prix, car elle empêchera d'attribuer sans réserves à
Napoléon des mots et des paroles peut-être retouchés par Pons de
l'Hérault, et qui ont perdu à cette traduction un peu de leur solidité
d'airain et de leur _imperatoria brevitas_. Et, puisqu'il s'agit de
l'authenticité des paroles de Napoléon, signalons ici ce que rapporte
Pons des dictées de l'Empereur[18]. La façon abrégée dont il dit que
Bertrand recueillait les propos et les ordres de son maître, est assez
propre à modifier l'opinion reçue sur les talents épistolaires de
l'Empereur.--Il n'y a donc pas de détails importants à regretter dans
les variantes, ni dans les petits fragments de texte de Pons que j'ai dû
laisser tomber. Relevons-y cependant, pour ne rien omettre, un court
récit de la tempête essuyée par Napoléon à son premier voyage à la
Pianosa[19], lequel a disparu, peut-être par un oubli de Pons, de la
version définitive: l'anecdote a son intérêt.
En le dégageant de ces broussailles et de ces broutilles, ce n'est
cependant pas le texte intégral du manuscrit de Pons que je donne ici.
Ce manuscrit se divise en deux parties: les deux premières liasses
beaucoup plus complètement rédigées que la troisième,--et même, hélas!
plus écrites!--forment un récit continu. Mais Pons, qui avait du loisir
et qui aimait à reprendre les choses de longueur, a cru nécessaire, pour
expliquer la domination impériale dans l'île, pour replacer l'Empereur
dans son milieu, de donner une description géographique et géologique du
pays, de décrire en détail les moeurs des habitants, non sans rapporter
quelquefois des détails très intimes et non moins pittoresques, et de
raconter par le menu les vicissitudes de l'histoire de l'île d'Elbe
pendant la Révolution. Cette description géographique, cette chronique
minutieuse des révolutions elboises n'offrent vraiment qu'un intérêt
tout local ou de pure érudition. On ne pouvait guère les infliger au
grand public; les curieux sauront les retrouver dans les publications
spéciales qui les ont accueillies[20]. Je n'ai retenu et ne publie ici
que l'introduction générale de Pons de l'Hérault[21] et la portion de
son ouvrage relative spécialement au séjour de Napoléon dans l'île
d'Elbe: c'est cette suite qui compose ici les _Souvenirs sur Napoléon à
l'île d'Elbe_, la première partie de ce livre. Quant à la troisième
liasse du manuscrit, elle se présente au lecteur dans un état assez
différent des premières. On y a réuni une série de notes, sans lien
entre elles, relatives à divers épisodes du gouvernement, à diverses
scènes de la vie privée de Napoléon. Écrites elles aussi sur ces larges
fiches rectangulaires qu'affectionnait Pons, elles ont été placées sans
classement à la suite les unes des autres, et quelques-unes seulement
ont reçu des titres de la main de Pons de l'Hérault[22]. On a joint et
confondu avec ces notes qui s'annexaient évidemment à l'essai précédent
deux moindres paquets composés de fiches analogues, et intitulés, l'un:
_Première époque_; l'autre: _Troisième article_. Le premier contient la
division du règne elbois de l'Empereur en quatre périodes; l'autre, le
récit des préparatifs de la rentrée en France; celui-ci est signé: _Un
compagnon d'infortune de l'empereur Napoléon_. Ces deux fragments se
distinguent des autres notes à l'emphase plus grande, à l'abondance
encore plus prolixe du style, à la solennité que met Pons à se désigner
à la troisième personne, et sous son titre: «M. l'administrateur général
des mines»; il est probable que Pons destinait ces fragments à quelque
journal; il est même possible qu'ils aient été imprimés. Il m'a semblé
naturel et nécessaire de les réintégrer à leur place probable dans la
suite de ces fragments, d'où Pons ne les avait peut-être détachés que
provisoirement. Tous ces fragments épars[23] sont groupés ici dans la
seconde partie du volume sous le titre d'_Anecdotes de l'île d'Elbe_. Il
m'a semblé non moins naturel de modifier le titre quelque peu ambitieux
que l'honnête Pons avait donné à son projet d'ouvrage, et puisque son
Essai n'a abouti en réalité qu'à être une suite de souvenirs et
d'anecdotes, de le dire dès l'abord et de le désigner sous ce nom.
L'authenticité de ces souvenirs est indiscutable. De l'aveu de Pons de
l'Hérault lui-même, soit ici, soit dans ses lettres à Peyrusse ou à son
frère aîné, nous savons qu'il composait des Mémoires. Le manuscrit que
nous possédons est d'ailleurs l'original, où s'étale, sans qu'il soit
possible de la méconnaître ou de la confondre avec aucune autre, la
large, solennelle et majestueuse écriture de «M. l'administrateur
général», fertile en inimitables fioritures, en majuscules
grandiloquentes, aimant à s'espacer dans la longueur apprêtée des
lignes.
Mais quels sont les _Souvenirs_ que nous a conservés cet authentique
manuscrit? Dès les premières lignes de son ouvrage, Pons dit qu'il a été
chargé d'abord, puis, sur son refus implicite, invité par Napoléon à
prendre des notes historiques, à «écrire sommairement sur ce qui se
passerait de remarquable à l'île d'Elbe», et il ajoute qu'après quelque
résistance il se décida à tenir cette sorte de journal: «L'Empereur,
dit-il, en a connu plusieurs pages, et le général Drouot en a corrigé
quelques-unes[24].» Mais ce journal était encore à l'état de notes
informes, sinon de projet, pendant les Cent-Jours, Pons le dit
expressément:
«La dernière fois que j'eus l'honneur de voir l'empereur Napoléon à
l'Élysée Bourbon, le ... juin 1815, je l'assurai que je réunirais en
corps d'ouvrage tous les souvenirs que j'avais conservé (_sic_) de son
séjour à l'île d'Elbe, et l'Empereur m'indiqua plusieurs choses que je
ne devais pas oublier.»
Par ce mot _souvenirs_, faut-il entendre ce premier journal, ces notes
déjà commandées ou demandées à Pons, ou seulement, et d'une manière
générale, ses souvenirs non encore écrits? Peu importe en somme, car
Pons n'a pas pu utiliser ses premiers essais, cette narration faite au
jour le jour, et il en est de ses mémoires comme de ceux de Mme de
Rémusat: nous n'en avons qu'une seconde rédaction, faite après coup,
d'après des souvenirs déjà lointains, et non sous le choc direct des
événements, le texte original ayant disparu pour une raison quelconque.
On sait que Mme de Rémusat brûla son manuscrit pour éviter des ennuis en
cas d'une perquisition qu'elle redoutait. Comment disparut le manuscrit
de Pons? Quand Pons commença à tenir sa promesse à l'Empereur, le
manuscrit de son journal n'était plus en sa possession. Était-il assez
«homme de lettres» pour avoir emporté ce journal de l'île d'Elbe à son
départ, improvisé en une nuit? Quand, quelques mois plus tard, il dut
s'enfuir de Lyon, eut-il le temps, dans le désordre d'une préfecture
menacée par les ennemis, de réunir et d'emporter ses manuscrits, s'il en
était alors nanti? S'il avait laissé ses notes à l'île d'Elbe, put-il se
les faire restituer? Plus tard, à Venise, nous le voyons dépouillé de
tous ses papiers par la police autrichienne; il dit qu'on lui en rendit
une partie, mais lesquels? Il est certain et évident que les _Souvenirs
et anecdotes_ actuels ne sont que des réminiscences du journal elbois,
dans lesquelles Pons a glissé mainte allusion aux faits postérieurs: des
accusations et des invectives contre la monarchie de Juillet[25], des
détails sur la destinée ultérieure des compagnons de Napoléon à l'île
d'Elbe. La rédaction, restée finalement inachevée, de ses souvenirs
s'étend donc sur près de quarante années. C'est en exil qu'elle fut
commencée. Non seulement Pons y entreprit son _Mémoire aux puissances
alliées_, cette apologie de Napoléon qui est si fâcheusement restée,
elle aussi, interrompue; non seulement il publia son _Essai sur le
gouvernement de Buonaparte_, mais il reprit la composition de son grand
ouvrage. Un des fragments que je n'ai pu replacer dans le corps de ce
volume, et que je cite dans son état actuel, l'atteste:
«... Sur la terre étrangère. Je n'ai donc pas la ressource des matériaux
qui me seraient absolument nécessaires pour me livrer à un travail
complet. J'écrirai avec ma mémoire. Elle ne me fera pas défaut, parce
que je ne lui demanderai que ce qu'elle pourra facilement me
garantir.....»
Mais cette composition fut de nouveau interrompue, par la rentrée de
Pons en France, par ses occupations, par la politique, plus tard par ses
voyages en Italie. Ce ne fut que vingt ans après qu'il reprit
sérieusement son travail: il touchait alors à l'extrême vieillesse. Nous
le voyons en 1847, en 1850, encore occupé à demander des renseignements,
des sources à consulter. Le 20 juin 1850, le petit-fils d'un de ses
anciens compagnons, de l'adjudant Labadie, lui communiquait la gazette
rimée de ce brave officier[26]. Il était alors dans le feu de son
travail: dans une lettre de nouvel an adressée à son frère aîné, il dit
n'avoir mis qu'une année pour écrire trois gros volumes d'histoire[27].
Dans une lettre à Peyrusse, il dit travailler au quatrième et toucher à
la fin de son oeuvre. Des malheurs de famille, les événements politiques,
les difficultés toujours croissantes de la vie matérielle l'empêchèrent
d'en venir à bout. Nous n'avons donc sous les yeux qu'une seconde
rédaction des souvenirs de Pons de l'Hérault.
Quelle en est la valeur historique? L'information originale de Pons
était excellente. Il dit lui-même avoir reçu les confidences de Napoléon
sur certaines questions, notamment sur les tentatives d'assassinat
dirigées contre lui. Drouot, son ami intime, son camarade Peyrusse, lui
apprirent bien des détails. À Rio-Marine, où il résidait, il recevait,
par ordre de Napoléon, la plupart de ses visiteurs de distinction, qui
lui répétaient les conversations de leur hôte impérial. Lord Bentinck,
Campbell, le général Koller, Towers, causèrent librement devant lui.
Depuis longtemps fixé dans l'île, et étant «de tous les Français celui
que les Elbois aimèrent le mieux», il avait la confiance de quelques-uns
des hommes les plus marquants de l'île, et dont Napoléon fit ses
fonctionnaires civils, Balbiani, Lapi, et surtout cette famille Vantini
avec qui il conserva toute sa vie d'affectueuses relations[28]. Il
tenait à Rio-Marine un «cercle» où, soit absence du maître, soit
confiance en Pons, on causait librement, plus librement qu'à
Porto-Ferrajo. Son éloignement du centre de la vie elboise eut, par
contre, on ne peut le nier, un mauvais résultat: il fut parfois isolé,
et ignora certaines arrivées dans l'île d'étrangers importants.
Peut-être son journal quotidien était-il plus circonstancié là-dessus;
il est fâcheux que sur ces menus faits ses souvenirs soient restés
muets. Il serait si important de les connaître à fond, pour fixer les
relations secrètes de Napoléon avec la France et la préméditation du
retour de l'île! Par bonheur, cet isolement de Pons se trouva compensé
par le grand nombre de visites et de confidences qu'il recevait, et par
ce qu'il nous dit lui-même[29]: «Il y avait entre les personnes qui
entouraient plus particulièrement l'Empereur une espèce d'engagement de
se dire mutuellement tout ce qu'elles savaient.» D'ailleurs, Pons, homme
d'une énergie et d'une activité infatigables, d'une incroyable puissance
de travail,--il dit avoir parfois passé douze heures de suite dans son
cabinet[30],--ne ménageait aucune fatigue pour suivre l'Empereur et
apprendre les moindres détails: «Là où je n'étais pas avec lui, j'allais
de suite après lui, ou je me faisais immédiatement rendre compte par
ceux qui sans erreur pouvaient m'instruire.» Les souvenirs de Pons sont
ceux d'un témoin immédiat et oculaire pour les journées de l'arrivée, du
débarquement, de l'installation de Napoléon dans l'île, pour les
excursions et les voyages à la Pianosa, à Palmajola, à Monte-Giove, et
naturellement à Rio-Marine. Ses querelles avec l'Empereur au sujet des
finances de la mine sont aussi racontées d'original; il a été mêlé en
personne à l'aventure du vaisseau napolitain si mal reçu par Cambronne;
il a servi d'interprète au commandant du vaisseau barbaresque; il a été
envoyé en mission auprès du grand-duc Ferdinand. Il était présent au
naufrage de l'_Inconstant_[31]. Il a donc connu par lui-même une bonne
partie des faits qu'il raconte.
Ses souvenirs s'étaient certainement un peu effacés et brouillés quand
il les rédigea, et ne pouvaient lui suffire. Comment les raviva et les
compléta-t-il? Il ne paraît pas qu'il soit resté entre ses mains, après
1815, beaucoup de ses papiers du temps de l'Empire. Dans la biographie
écrite par lui ou sous sa dictée pour la collection des _Biographies des
hommes du jour_[32], nous le voyons citer avec autant d'exactitude que
de complaisance des documents officiels datant de la Révolution, qu'il
avait sans doute retrouvés dans ses papiers de famille à Cette; il en
cite aussi d'autres qui datent de la Restauration et de la monarchie de
Juillet. Pour l'époque de son séjour à l'île d'Elbe, la lacune est
presque complète; sauf quelques lettres à Napoléon au sujet de la mine
et de l'affaire des farines, il ne cite que des actes comme la
proclamation de Dalesme ou le mandement d'Arrighi, tombés dès lors dans
le domaine public. Sa famille, qui conserve encore pieusement quelques
rares souvenirs de lui[33], ne possède aucune lettre antérieure à sa
rentrée en France en 1825. La police autrichienne à Venise a bien fait
son oeuvre. Il ne retrouva guère, pour s'en aider à rédiger son grand
ouvrage, que le début de son _Mémoire aux puissances alliées_, où il
puisa d'ailleurs largement, et quelques bien rares documents personnels
qui,--chose assez étrange,--manquent aujourd'hui à la collection de ses
papiers à Carcassonne.
À défaut de documents personnels, Pons contrôla et raffermit ses
souvenirs par ceux de ses contemporains et de ses anciens compagnons de
l'île. Il consulta, ou tout au moins connut, non seulement le
_Mémorial_, mais les Mémoires du colonel Vincent publiés dans les
_Mémoires de tous_, ceux de Mme Dargy, à qui il refuse toute valeur
historique[34]; les relations de Cadet de Gassicourt, de Fleury de
Chaboulon[35]; le voyage à l'île d'Elbe d'Anselme Thiébaut, qu'il
corrige sur bien des points; les livres de Lambardi et de Ninci sur
l'île d'Elbe, qu'il juge avec sévérité[36]. Pour la dernière partie de
ses Mémoires, qui sans doute eût raconté le «vol de l'Aigle», il
recueillit, et il n'eut pas le temps de les mettre à profit, des
relations imprimées ou inédites sur le retour de Napoléon: les souvenirs
du policier Morin, un rapport du colonel de gendarmerie de Grenoble, Ch.
Jubé[37]; la relation d'un officier en demi-solde qui rejoignit les
_fidèles_ à Grenoble[38]. Il interrogea Drouot; il demanda maintes fois
à Peyrusse communication de son mémento[39]; il renoua des relations
avec tous ceux des officiers de la Garde qu'il put retrouver; s'il ne
connut pas les Mémoires de Combe et de Mallet[40], il eut en mains ceux
du capitaine Larabit, de Labadie, du sellier Vincent; il put interroger
avec fruit les valets de chambre Saint-Denis et Marchand. De là vient
pour une part la sécurité avec laquelle on doit consulter les
_Souvenirs_ de Pons de l'Hérault.
En devenant historien de l'Empereur, Pons se formait la plus haute idée
de son devoir; il croyait réellement remplir une mission providentielle,
un mandat impérial. Voici comment il s'exprime à ce propos:
«Je n'ai pas la vaniteuse prétention de croire que mon travail mérite
par lui-même de traverser les siècles, mais, je le dis avec un sentiment
de fierté qui n'a rien de semblable à la petitesse de l'orgueil, c'est
dans ce travail que les grands écrivains iront puiser, chaque fois
qu'ils voudront avec vérité parler de l'Empereur à l'île d'Elbe, et
alors, sous leurs auspices, ou, pour mieux m'exprimer, sous leur nom, il
m'est permis d'espérer que ce que je dis ira retentir jusque dans la
postérité la plus reculée. Je dois donc dire, le mieux qu'il m'est
possible de dire, le plus qu'il m'est possible de dire. Je ne dois
surtout rien négliger pour mettre mes lecteurs à même de connaître la
pensée de l'Empereur.»
Mais ce mandat impérial ne l'aveugla pas. Pons offre ce rare et
singulier exemple d'un historien à la fois sincèrement républicain et
sincèrement napoléoniste,--comme il dit,--capable de préférer encore à
la gloire de l'Empereur, malgré son dévouement, la vérité nationale et
libérale. Il s'estimait tenu seulement, en vertu même des ordres de
l'Empereur, à dire la vérité; il croyait à bon droit son indépendance
absolue vis-à-vis de Napoléon; il ne se pensait lié à lui par aucun lien
personnel de reconnaissance. Aussi son impartialité est-elle réelle. Sa
véracité, autant qu'on peut le constater, ne l'est pas moins. À dire
vrai, il serait assez difficile, actuellement, de faire ce contrôle par
pièces d'archives: l'île d'Elbe n'en a conservé aucune[41]. Les archives
de Florence, pour les séries qu'il faudrait consulter, ne sont pas
ouvertes[42]. Mais j'ai pu m'assurer que tout ce que Pons raconte de sa
jeunesse, dans la biographie que je citais plus haut, est parfaitement
exact; les registres de la Société populaire de Cette en font foi[43].
On peut conclure de sa sincérité dans des récits qui le concernaient
personnellement et qui étaient relatifs à la plus trouble des époques, à
sa véracité dans le récit d'événements où il n'était en somme que
témoin. Et, en effet, tous les épisodes de ses _Souvenirs_ actuels dont
on trouve des récits parallèles dans le _Mémorial_, dans les rapports
des agents de Mariotti, dans Foresi et dans les autres sources, se
trouvent confirmés dans leur ensemble, sauf quelques détails[44] et
quelques divergences d'appréciation. Du reste, Pons, n'étant pas un
écrivain de métier, n'a aucun pli professionnel, ne sacrifie à aucune
recherche littéraire, et raconte les choses comme il les a vues.
Il les a vues à coup sûr d'un oeil favorable ou indulgent. Mais, même
dans l'apologie, il reste impartial et modéré, il est un témoin à
décharge plutôt qu'un avocat. Cet axiome admis que «Napoléon est
incomparable et supérieur à tout sauf à la liberté», il raisonne fort
librement de tout, de l'Empire et de l'Empereur lui-même.--Bien informé,
véridique, impartial, Pons de l'Hérault est donc un témoin qu'il faut
qu'on écoute, et son témoignage est toujours intéressant et curieux.
Il y a beaucoup à prendre dans sa déposition. Connaissant mieux que
personne, mieux qu'aucun des Français de la suite de l'Empereur, l'île
d'Elbe jusque dans ses recoins et les Elbois jusque dans le secret de
leurs moeurs encore si primitives, Pons de l'Hérault est riche en
descriptions du dernier domaine impérial, en portraits des sujets
insulaires de l'Empereur, en anecdotes sur leurs relations avec le
maître. Dans ses pages revivent certains types pittoresques de l'île, la
religieuse trop libérée de Rio, l'ermite un peu trop voltairien de
Monte-Giove, le brave commandant Tavella, et sa bête noire, le
méprisable maire-chambellan Gualandi, les plus humbles comparses de
cette impériale figuration, le décor rustique et sauvage de cet
avant-dernier acte du drame.--Directeur des mines, administrateur de
Rio-Marine, paternel à ses ouvriers et par eux chéri, tout un coin peu
connu de l'île nous est révélé par lui: le vivant tableau de cette mine
aux procédés primitifs, de l'existence grossière et rude de ses
ouvriers, tant terriens que maritimes, de ses relations commerciales, de
ses conditions financières. On s'intéresse à cette administration
patriarcale, à ce directeur, soldat et marin autant qu'ingénieur, qui
lève en masse ses ouvriers pour repousser une descente anglaise[45], qui
préside au sauvetage des barques en danger et paye toujours de sa
personne; on voit un aspect peu connu de Napoléon,--Napoléon dans ses
rapports avec les ouvriers,--et l'Empereur n'apparaît pas ici à son
avantage.--Marin, Pons suit et raconte avec un intérêt visible les
progrès et l'organisation de la flottille impériale; il apprécie avec
une juste sévérité les deux incapables marins à qui, par la même
fatalité qui l'avait poursuivi pendant tout son règne, Napoléon s'était
vu obligé de confier sa naissante marine; il le fait en connaissance de
cause, puisque Taillade, fixé et marié dans l'île, était de ses
relations dès avant l'arrivée de Napoléon, et puisqu'il avait connu
Chautard, personnage assez mystérieux, lors du siège de
Toulon.--Officier d'artillerie, ami du brave et grincheux colonel
Vincent[46], il décrit en technicien les travaux du génie exécutés dans
l'île sous les ordres de celui-ci, et les modifications qu'y apporte le
génie de l'Empereur.
Mieux encore revit dans ses Mémoires le groupe intéressant des Fidèles.
Pons a consacré tout un chapitre, fertile en jugements et en anecdotes,
à ses appréciations sur les officiers de la garde. Avec une teinte
générale d'indulgence, il les juge en somme avec tact. Peut-être lui
reprocherait-on à bon droit un léger préjugé contre l'aristocratie et
les titres nobiliaires; mais Pons était un enfant du peuple, et il est
toujours resté fidèle, même à son détriment[47], à ce préjugé. Des
hommes comme Mallet, Combes, Raoul, sont bien décrits ici; Cambronne y
complète, malgré toutes ses prétentions aux qualités d'homme du monde et
à la bonne éducation, sa physionomie légendaire,--plus vraie en ce cas
que l'histoire,--de dur et fougueux soudard: l'incroyable accès de
fureur de ce brave guerrier à l'aspect du vaisseau napolitain, son
attitude excessive à l'égard d'un officier débarqué dans l'île, sont des
traits de caractère dignes d'être notés[48]. Bertrand apparaît aussi
sous un jour moins glorieux que l'auréole de la tradition: c'est surtout
le mari d'une Anglaise, s'entourant d'un cercle anglais, vivant à
l'écart, n'accordant aucune audience, plus invisible encore que son
souverain, ne demandant qu'à «avoir la paix», laissant s'accréditer le
bruit de son prochain retour en France, dur au surplus pour les
ouvriers, peu serviable en somme pour Pons, servant Napoléon plus par
correction que par dévouement, avec plus de discipline routinière que
d'initiative intelligente, et de qui l'on peut se demander ce qu'il
était venu faire dans l'île. De tous les compagnons de l'Empereur, celui
qui grandit le plus ici, c'est l'honnête et bon Drouot, ce sage à qui
suffisait «un coin pour travailler», ce conseiller toujours prêt et
toujours prudent, le confident dévoué de Pons, arbitre-né des différends
de Napoléon avec lui, conscience vivante, pour ainsi dire, de
l'Empereur. Il n'est pas jusqu'à la touchante histoire de sa mésaventure
sentimentale avec Enrichetta Vantini, qui n'ajoute,--avec sa candeur de
fiancé presque malgré lui et sa tendresse naïve et contenue pour sa
vieille maman,--un peu d'humanité attendrie à cette figure austère,
grave et jusqu'ici un peu fermée.
Au-dessus de tous, celui qui, à quarante ans de distance, remplit encore
la mémoire, presque le coeur de Pons, c'est l'Empereur. Événements,
actions, paroles, caractère, Pons s'est efforcé de tout pénétrer, de
tout savoir, de tout raconter. Il raconte beaucoup d'anecdotes, dont
plusieurs d'original. S'il copie ou abrège ses devanciers dans son récit
du voyage de l'Empereur de Fontainebleau à Fréjus, de la pendaison en
effigie à Orgon, du déguisement en courrier,--toutes choses qu'il n'a pu
connaître que par des récits ou des lectures,--il devient original dès
que l'_Undaunted_ arrive en vue de Porto-Ferrajo. Sur la première
descente de Napoléon à terre, la présentation des délégués elbois, la
réception à l'hôtel de ville et les autres incidents analogues, ses
renseignements sont personnels et neufs. Sans souci, malheureusement, de
la chronologie, toute l'existence de Napoléon apparaît ici, avec un peu
de la précipitation et de l'incohérence qu'eurent à l'île d'Elbe ses
faits et gestes: ses installations successives à l'hôtel de ville, aux
Mulini, ses constructions de villas dans tous les cantons de l'île,
l'inspection détaillée de sa «petite bicoque» et de ses forts, la prise
de possession des îlots voisins,--ses dernières conquêtes!--puis toute
la machine administrative à monter[49], audiences aux fonctionnaires,
blâmes, encouragements, enquête sur le commerce et l'industrie, sur
l'état de la religion et des beaux-arts, projets de travaux agricoles et
de plantations, utopies militaires et pédagogiques, idées plus ou moins
pratiques sur la réfection du port de Rio, sur l'établissement des
madragues et des compagnies d'exploitation et de commerce: sur tout
cela, les lettres de Napoléon et le registre d'ordres trouvent dans ces
souvenirs un indispensable commentaire, une glose perpétuelle.
Non moins précieux, non moins nécessaires sont-ils pour la connaissance
de la vie privée de l'Empereur. C'est avec des prétentions
philosophiques, en effet, que Pons a voulu l'étudier, et pour fonder ses
inductions d'apprenti moraliste, immense est le nombre des petits
détails minutieux qu'il a recueillis. Il en a de bien amusants sur les
petites faiblesses de l'Empereur, ses gourmandises, sa colère contre le
bon garçon qui, pour montrer ses talents d'hercule, le met de force à
cheval, sur sa toilette et sa physionomie à la première entrevue avec
ses sujets elbois; que dire de ce petit chapeau de marin que Napoléon
avait gardé à la main, et qu'il remplace presque aussitôt par le petit
chapeau historique, joignant ainsi l'esprit pratique et l'art de la mise
en scène? Que de récits sur ses amusements, ses promenades, les fêtes
qu'il préside,--récits d'autant plus précieux que, malgré les efforts de
Pons pour démontrer le contraire, on peut voir, comme Campbell, comme
Moncabrié et tant d'autres, dans la grande part faite à ces distractions
parfois puériles, la preuve d'une réelle décadence dans la faculté de
vouloir et d'agir de ce fier génie! Et comment «_lou miéjou_» ne
saurait-il pas gré à Pons de nous révéler que Napoléon n'a pas ignoré la
bouillabaisse, et que c'est à Pons lui-même qu'il a dû,--les deux seules
fois peut-être dans sa vie,--de goûter à ce savoureux régal?
Les relations de Napoléon avec sa famille se sont aigries à l'île
d'Elbe. Sauf sa mère, pour qui il a toujours un profond et tendre
respect, sauf sa soeur Pauline[50], il est brouillé presque complètement
avec ses parents; il s'épanche en propos amers sur le compte de ses
frères, s'exprime avec une bonhomie mélancolique sur Joseph, avec un
dédaigneux mépris sur les intrigues de Lucien et de Louis. Toute la
sensibilité de Napoléon semble s'être accumulée sur son fils, sur «son
pauvre petit chou»; les anecdotes rapportées par Pons sont
caractéristiques. Les propos de l'Empereur, même exprimés par à peu
près, sont toujours intéressants à recueillir. Pons en a retenu
plusieurs, dont quelques-uns étaient inconnus. Il est édifiant
d'entendre Napoléon dire de la _Marseillaise_ qu'elle valait une armée,
apprécier Fénelon et la monarchie de droit divin décrite dans
_Télémaque_, évoquer ses débuts en rappelant le temps où il était
directeur de parcs d'artillerie, regretter les armes d'honneur qu'il
avait pourtant supprimées. Certains de ses jugements sur des personnages
célèbres sont importants. Pons a noté le tranquille mépris de Napoléon
pour Marmont et pour Augereau, son indignation à propos de la demande en
naturalisation de Masséna, son amitié pour Dalesme, ses impatiences
contre Bertrand et contre le furieux Cambronne.
Était-il assez fin psychologue pour bien saisir toute la complexité du
caractère de Napoléon? Assurément je ne le crois pas, et qui,--fût-il
Taine,--peut être tout à fait sûr d'avoir pénétré jusqu'au fond cet
homme incomparable? L'honnête Pons a noté quelques-uns des traits les
plus apparents de ce caractère: sa force de concentration, sa mémoire
immense, son savoir quasi universel, sa tendance à constamment
ordonner[51], sa conviction que «rien n'est impossible». D'autres
observations sont plus délicates: toujours maître de lui, ce n'est qu'au
tout premier mouvement que Napoléon peut se laisser surprendre; le
majestueux héros des fêtes impériales, le metteur en scène du sacre et
du royal parterre d'Erfurth, ne veut plus se donner en spectacle;
l'homme au tempérament vif et brutal corrige sa vivacité et en console
les victimes par son empressement à leur pardonner ses torts, à oublier
les choses dures et amères qu'il leur a dites, par sa totale absence de
rancune; l'ancien despote se révèle à sa défiance générale et
systématique à l'égard de ses employés, à son scepticisme quant à la
probité et aux scrupules des autres, à l'opinion que la religion est à
encourager pour le peuple, à son insouciance des vieilles traditions
populaires. L'affaissement de son génie n'apparaît-il pas aussi à ce
goût des commérages dont Pons donne encore les preuves, à l'avarice
qu'il constate aussi? Et n'est-ce pas le fond le plus intime de
l'humanité qu'il touche en Napoléon en notant chez lui la crédulité aux
miracles, la vague religiosité, l'horreur impulsive et irraisonnée du
noir, et cette préférence si inattendue pour le rose, toutes survivances
de son enfance et de la sauvagerie primitive de notre race?
Napoléon n'est d'ailleurs pas toujours embelli par les révélations de ce
nouveau témoin, tant a été grande la bonne foi de son naïf apologiste.
Sans parler de ses relations si brutales d'abord avec Pons lui-même, on
peut trouver que son attitude envers Campbell manque un peu de dignité.
Les choix d'hommes que cite Pons--d'hommes incapables comme Taillade,
Chautard, Gualandi, ou butors comme Roule et Gottmann,--sont assez
fréquemment malheureux pour qu'on puisse douter de son impeccable
perspicacité[52]. Son omniscience apparaît trop souvent informée de
fraîche date pour ne pas sembler un artifice un peu puéril. Et Pons a
noté,--avec une franchise à laquelle ses opinions républicaines n'ont
sans doute pas été étrangères,--les faiblesses et les affectations
nobiliaires, les vanités théâtrales de l'Empereur.
Napoléon politique a été beaucoup moins facile à saisir et à étudier à
l'île d'Elbe. Il s'est soigneusement gardé, et son secret n'est pas
encore entièrement découvert. Pons n'a pu noter (et cette ignorance
tient en partie à son éloignement de Porto-Ferrajo) que des faits de
notoriété publique, la courtoisie des relations du nouvel État avec le
Saint-Siège, la haine persistante contre l'Angleterre, malgré les bonnes
relations personnelles avec Campbell. De tous les problèmes qui se
posent à propos de la vie politique de Napoléon à l'île d'Elbe, le plus
important,--le seul important,--est d'ailleurs celui de son retour en
France. Si Pons n'a pas su, plus que les autres compagnons de Napoléon
ou que ses historiens, le résoudre, il nous fournit tout au moins de
nouveaux éléments de discussion. Malgré l'affirmation du maître lui-même
que dès Fontainebleau il songeait à quitter le domaine qu'il se faisait
assurer par traité, rien ne paraît moins sûr ni moins vraisemblable: