Quelqu’un s’avançait célébrant Primauguet et sa _Cordelière:_

«_Pour faire la chasse à l’Anglais._»

Tout le chœur reprenait, hurlant, frénétique:

«_Pour faire la chasse à l’Anglais_.»

Puis un couplet leste:

Comme mathurin en Italie

Je fis quelques jours connaissance

D’une brunette fort jolie.

etc.

Sainti continuait à faire le beau parleur. Mais il avait changé son

fusil d’épaule. Il déclamait à la façon des orateurs:

«Que répondit, messieurs, le général Cambronne quand les Anglais z’y

demandèrent de se rendre?»

L’auditoire cria le mot, dans un rire énorme. Une voix dit: «Ça, c’est

envoyé!»

--Vous avez mis le nez dedans, mes petits.»

Chacun récitait à son tour sa tirade ou chantait sa chanson.

Quand vint le tour de Coffic, poussé par les camarades, il fut forcé de

se lever. Il restait là, debout, avec son drôle d’air honteux, ses yeux

en dessous, embarrassé de ses longs bras.

--Faut chanter!

Il ne se souvenait d’aucun de ces airs à la mode que ces sacrés «mokos»

disent si bien.

--Je sais rien...

--Y se connaît mieux à cogner sur les Arabes...

--Faut qu’y chante quante même!

Il n’y avait dans sa mémoire, loin, qu’une très vieille chose qu’il

chantait étant gamin quand sa mère le menait aux pèlerinages de la

grande Sainte-Anne:

Il chanta donc dans la langue de son pays:

Santez Anna, hor Patronez,

Hor sikouret en danjer

Ha bezit hon alvocadez

Dirag Jesuz, hor Zalver

Ma teu an tourmant du c’houza

Ar Matolod a bedo

He Batronez Santez Anna

Ha dizoursi a gano[1].

[1]

Sainte-Anne, notre Patronne,

Secoures-nous dans les dangers;

Agis, sois notre matrone

Près Jésus qui nous a sauvés.

Lorsque le vent te damne

Prie donc, ô matelot,

Ta patronne Sainte-Anne

Qui l’apaisera sitôt.

Personne ne comprit sauf les Bretons qui applaudirent l’idiome natal et

Lefort qui, à force de vivre avec les hommes, saisissait leurs dialectes

différents.

Ainsi, pensa-t-il, les chants séculaires demeurent au fond des âmes,

tandis que les lèvres murmurent des refrains passagers.

Pourtant, celui qu’il avait entendu au moment du souper ne serait pas

venu aux lèvres des marins de ses jeunes années, surtout parce que leur

viande était mauvaise.

Des larmes lui montaient en évoquant les belles escouades qu’il avait

connues jadis sur la _Couronne_ ou sur la _Melpomène_.

Des hommes comme ça en reverrait-on jamais?

Des temps nouveaux étaient à l’horizon.

Le regard de Lefort se perdait sur la côte dont les noms mêmes: Rehmat,

Ghubbet, Shahah, Aïn, Ghorab, ont des syllabes arides comme le sable,

amères comme le sel.

Contes pour lire au crépuscule · 第 19 / 23 题