COGNE-DUR

«Le Seigneur miséricordieux a fait la terre grande, afin que

ceux qui souffrent puissent aller loin devant eux.»

(E.-M. DE VOGUÉ, _Vanghéli_.)

Le contre-torpilleur _Hache_, pointe d’une escadrille attendant au

mouillage de Djibouti, se dirigeait sur Makallach, ville ignorée de la

côte sud d’Arabie.

La mission de la _Hache_ consistait à en examiner les ressources, à voir

si Makallach était susceptible de constituer un point de relâche pour la

flottille dans sa route vers l’Indo-Chine.

Le contre-torpilleur marchait à bonne allure. Parti tard la veille de la

baie de Tadjoura, on «piquait» trois heures à la cloche du bord quand

commencèrent à se préciser les détails de la côte ardente et désolée

qu’il longeait depuis le matin sous un soleil terrible: caps rocailleux,

dunes de sables incultes, roses comme de la braise, s’étalant sous des

pics déchiquetés dont les formes fantastiques de chameaux, de selles,

d’oreilles et de forteresses, se découpaient sur une vapeur bleue très

douce dans le lointain. Parfois des bouquets de dattiers, ou des blocs

blancs clairsemés, villes, villages, ruines, tombeaux de pèlerins, entre

autres celui de la «Sheika Hurba», femme qui s’est laissée mourir de

faim par dévotion.

La sonnerie «aux postes de mouillage» venait de retentir. Une mer plate,

laiteuse, blanche à force de chaleur, avec de splendides reflets

incarnats qui mettaient de la flamme jusque dans les eaux, s’ouvrait

sous l’étrave de la _Hache_, comme un champ devant le soc d’une charrue.

Debout, véritable colosse, arc-bouté sur ses jambes semblables à des

piliers pour résister aux trépidations, le commandant Lefort

s’incrustait littéralement la côte dans les yeux à l’aide d’une vieille

petite longue-vue d’un modèle particulier.

Il voyait depuis longtemps le sommet aplati du Djebel-Al-Kara,

magnifique colline en marbre blanc qui surplombe la ville, commençait à

distinguer la ravine qui la sillonne à mi-hauteur, apercevait les quatre

tours mentionnées dans les «Instructions».

--Gouverne toujours là-dessus, mon fi, dit-il au petit gabier de barre

en lui désignant la montagne.

Puis se tournant vers un timonier qui s’amusait à regarder un

rassemblement d’Arabes dans ses jumelles:

--F...-moi la paix avec ces bêtises-là et cherche le mât de pavillon de

la maison du gouverneur.

Il se mit à le chercher, lui aussi, avec sa lorgnette, ses mains trapues

formant abat-jour. Au bout d’un instant il les laissa tomber et,

bousculant le petit gabier:

--La barre à droite, couillonneau; tu vois pas que tu nous mènes droit

sur la roche qui est marquée là. (Il pointait la place sur la carte avec

son gros doigt.)

--Tu veux passer ton examen du long cours et t’es pas encore fichu de

lire une carte. Allons, gouverne-moi sur l’avant du grand boutre, tu le

vois? peint en vert, mouillé près du quai?... Et ce mât de pavillon?

T’es pas dessus? Non, mais parlez-moi d’une andouille? Tu ne le vois

pas, grand idiot, là, par le montant de tente?... Je n’ai plus d’yeux

bientôt et j’y vois pourtant plus clair que toi.

Puis avec l’alidade du compas il releva le mât de pavillon au N.-N.-E.

Alors il se pencha vers le porte-voix de la machine et sonnant le

timbre: «100 tours»!

Maintenant on voyait distinctement la petite ville, toute blanche,

adossée à des falaises rougeâtres, perchée fière et rébarbative dans

l’isolement complet, dans l’aridité du désert. Deux mosquées dominaient

son mur d’enceinte crénelé. Une dizaine de «boutres», bateaux arabes à

mines de caravelles, se balançaient dans le port. Une populace en

haillons gesticulait sur le quai.

Lefort cria au second, M. de Raimondis, debout à son poste sur l’avant:

--Est-on paré à mouiller?

--Oui, commandant. Combien de maillons?

Levant l’index et le médius, Lefort fit signe pour deux, puis, saisi

soudain d’un accès de fureur, il rugit:

--Mais qu’attend-on pour sonder, bon Dieu? Il faudrait tout leur dire à

ces bougres-là! Ils vous fouteraient au sec en gardant le bec en l’air

comme des carpes qui ont soif. Va-t-on sonder, quoi!

Une voix s’éleva, traînante, chantant les syllabes:

--36... Tribord... 36... 28... Babord... 28... 17... Tribord... 17.

--Stop!... En arrière, 120 tours! Tribord mouillez!... Stop!

L’ancre en plongeant fit rejaillir l’eau. La chaîne avec un bruit de

ferraille dévala sur le chemin de fer.

Déjà Lefort, avec une agilité surprenante pour son corps pesant,

descendait l’échelle à pic de la passerelle et se dirigeait vers

l’arrière, appelant le deuxième enseigne:

--M. Latullère?

M. Latullère accourut et, correct, les talons joints, la main ouverte à

hauteur de la tempe:

--A vos ordres, commandant.

--Vous allez aller à terre avec la baleinière... Vous verrez un peu le

négrillon qui commande par ici, les ressources, de quoi il retourne

enfin, et vous viendrez m’en rendre compte. Je vous recommande l’eau...

Les «Instructions» parlent d’un certain torrent, le «Bokharen», à

l’ouest de la ville, vous irez jusque-là... Ah! j’oubliais, prenez votre

revolver et deux baleiniers armés avec vous... et puis ces gaillards-là

ne vous avaleront pas... d’ailleurs vous verrez bien.

--Oui, commandant.

Lefort disparut dans le capot de l’escalier menant à sa chambre. Son

fourrier l’y suivit, une liasse d’imprimés réglementaires à la main.

--Encore vos sacrées paperasses! Combien de signatures? Rien qu’une

centaine! Bon, donnez-moi ça. Vous prierez M. de Raimondis de venir me

parler dès qu’il aura terminé les dispositions de rade.

Et, soupirant, accablé par la chaleur de la petite cellule de tôle

surchauffée, il commença à dépouiller le tas de papiers sans cesse

renouvelé où son intelligence et son activité s’usaient tous les jours.

Bon enfant malgré tout, il fredonnait le vers ironique d’un commissaire

de ses amis:

Les papiers avant tout, la guerre est un prétexte.

Au bout d’un moment assez long, la taille grêle de M. de Raimondis

s’inclina sous la porte basse.

--Ah! vous voilà... c’est pas trop tôt!

--Commandant, en arrivant au mouillage...

--Vous demande pas d’explications; suffit... Je vous fais appeler, c’est

pour le fanal de l’autre fois... Votre procès-verbal est insuffisamment

circonstancié, mon ami! «Quart de quatre heures à huit heures: Fanal

brisé par un palan en hissant la baleinière.» Croyez-vous que le

contrôle se contentera de cette explication-là, tudieu!

--«Commandant, c’était le soir; le garant a cassé, et...

--Eh bien! Il faisait nuit: donc, besoin d’un fanal. La poulie a

fouetté, etc. Il faut le dire. Rien de tout cela n’est inutile. Ah!...

les ordres pour aujourd’hui! Laisser tomber les feux. L’équipage?...

F...-le au repos, allez! Il ne l’a pas volé. La traversée a été rude par

cette chaleur. Pas de malades, pas de fièvre, pas de coups de soleil?...

Non, bonne affaire... Et Jeambon, le dysentérique?... Sac à papier!

encore une note à écrire! Imaginez-vous que ces animaux-là refusent

d’approuver notre marché pour le lait concentré, sous prétexte que les

signatures ne sont pas légalisées... légalisées, et par qui, Bon Dieu? Y

a-t-il un consul français à Sonakim, oui ou non, je vous le demande?

Non, mais ces brutes-là ne s’en doutent pas! Ah! boutique! tenez quand

je suis entré dans la marine, je m’imaginais pas qu’un jour je

laisserais la peau de mes doigts à un porte-plume! Gueux de métier, va!

Et Lefort envoya à la table un coup de poing aussi formidable que si

tous les bureaux de la rue Royale s’y étaient donnés rendez-vous.

C’était un très brave homme que ce Désiré Lefort en dépit de ses

apparences brutales, bon comme le pain, adorant son métier, son bateau,

ses officiers, ses hommes.

Seulement sa nature puissante s’échappait par moments en impulsions

terribles, en bourrades dont il n’était pas maître.

Malheur à qui se trouvait sous sa main dans ces moments-là!

Dans sa jeunesse, comme aspirant à bord de la _Favorite_, une nuit de

gros temps, il avait ainsi agi violemment sur la mâchoire d’un gabier

qui refusait d’aller à l’«empointure», à bout de vergue. Il s’y était

ensuite rendu, lui, à la place du gabier, ce qui ne lui en avait pas

moins valu un mois d’arrêts de la part du commandant, et de la part de

l’équipage le surnom de «Cogne-Dur». Ce surnom l’avait marqué pour le

reste de ses jours.

Ses manières frustes, son caractère peu souple, son langage, sa figure

mal rasée de curé de guérilla, l’avaient éloigné des états-majors. Et,

sans protecteurs, quoique excellent marin, fort instruit par ailleurs,

il avait avancé lentement.

Il avait presque toujours «bourlingué» au loin, dans des campagnes dont

les autres ne voulaient pas, épris surtout «des métiers de brute», comme

il disait: Fusilier ou canonnier, par opposition aux métiers qui,

soi-disant, exigent plus d’efforts, plus de science: torpilleur,

électricien, et qui, assure-t-on, sont ceux de la marine à venir.

Cependant il avait été un officier des montres renommé. Ses gros doigts

se faisaient délicats et légers pour toucher ces choses précieuses et

sensibles que sont les chronomètres, les instruments, les vis

infinitésimales; ils traçaient des lignes ténues, des inscriptions fines

sur les registres et les cartes. Ce talent d’hydrographe avait fini par

le signaler au Ministère dans une récente campagne où il s’était

d’ailleurs fort abîmé les yeux à ce métier. Cela lui avait valu son

commandement de lieutenant de vaisseau, cette _Hache_ où il surmenait un

peu son monde. Grand travailleur, corps de fer, il s’imaginait que tous

pouvaient et voulaient travailler autant que lui.

Tous, à l’entendre, comme lui-même, auraient dû tout connaître: les

fusiliers la machine et les chauffeurs, la timonerie. Il pensait que

certaines circonstances obligent un homme d’une spécialité à en remplir

une autre. Seulement, autour de lui, ayant moins d’expérience ou moins

de zèle, on ne pensait pas de même.

Excédés par ses minuties, ses tatillonnages, ses hommes murmuraient

souvent, ses officiers quelquefois. Ses saccades violentes de caractère

et de langage ajoutaient à ses exigences de service.

Cependant il était bon, très bon même. Ainsi, après sa sortie, s’étant

soulagé, il dit à M. de Raimondis:

--Au fait, et vous? Voulez-vous aller à la chasse?

M. de Raimondis, né à la campagne, élevé au milieu des bois, ne

concevait pas de plus grand plaisir que la chasse. En longeant les

côtes, il s’exaltait et soupirait à la pensée de tout le gibier qui

pouvait se tapir dans la brousse, errer par les plaines, voleter sur les

eaux. Justement les _Instructions nautiques_ parlaient d’ânes sauvages

en Arabie. A la vérité, elles ne les signalaient qu’à Masirah, île

située à plus de 300 lieues à l’est. Mais l’âne sauvage jouit, comme

chacun sait, d’un caractère nomade. Rien d’impossible qu’il y en eût

autour de Makallach! Raimondis en rêvait! Il avait communiqué ses

projets à l’autre enseigne, M. Latullère, quoiqu’ils ne pussent guère

descendre à terre ensemble. M. Latullère, jeune homme élégant, n’était

pas animé par l’ardente passion de M. de Raimondis. Il chassait pour

pouvoir conter ses exploits cynégétiques au retour et aussi parce que

c’est bien porté. Néanmoins docile, bien élevé, toujours dispos et plein

d’entrain, il constituait un compagnon agréable pour Raimondis qui, à

bord, portait le titre de «capitaine des chasses».

A la proposition du commandant, Raimondis rougit.

Demander que les deux officiers quittassent le bord ensemble lui

paraissait d’une audace inouïe. Il répondit, balbutiant:

--Mais, commandant, aujourd’hui je suis de garde, et M. Latullère

semblait désirer aller à la chasse... Il y a dans les alentours, disent

les Instructions, des ânes sauvages... je ne puis le priver...

Lefort haussa les épaules, puis éclatant d’un rire énorme:

--Latullère veut poursuivre des ânes sauvages... ah! ah! ah!... Il peut

courir après avec ses belles guêtres... il n’a qu’à se fouiller. Comme

ça, vous croyez aussi vous qu’il y a des ânes sauvages dans ce pays de

tordus... ben, moi, j’ai pas confiance.

Possible après tout! enfin vous êtes jeune, il faut que jeunesse

s’amuse. Allez galoper après vos ânes sauvages, mes enfants, seulement

vous savez, moi je vous f... dedans si vous ne m’en rapportez pas un

saucisson...

--C’est que, commandant, je suis de garde.

--Eh bien! je la ferai votre garde, et mieux que vous encore!

--Merci, commandant... Faut-il envoyer les cuisiniers à terre?

--Non. D’ailleurs à quoi bon puisque vous nous rapportez de la bidoche.

Et puis ces bougres-là se feraient ramasser par les Arbis, vous

comprenez.--Une lueur grivoise brilla dans ses bons gros yeux d’ogre qui

clignèrent.--Je ne veux pas de traînards, moi. Nous partons demain matin

à la première heure après une bonne nuit au mouillage et avoir exécuté

les ordres prescrits. On poussera les feux au branle-bas. Tiens, voilà

Latullère qui vous rapporte des nouvelles. Il n’a pas été long, lui. Eh

bien! jeune héros, quels auspices en ces lieux?

M. Latullère rendit compte de sa mission. C’était un tout jeune homme.

Il venait d’être promu enseigne et accomplissait sa première campagne.

Il parlait avec volubilité et complaisance, d’une façon un peu

cérémonieuse. Il était tout d’abord allé porter les compliments du

commandant au sultan, au «Naghib», ainsi que disaient les naturels.

Celui-ci habitait un palais immense et délabré, et l’avait reçu entouré

d’une garde armée de sabres magnifiques. Il lui avait offert du café et

ils avaient communiqué par l’intermédiaire du majordome, ancien

chauffeur à bord des paquebots.

Le «Naghib» disait n’être ni Anglais, ni Turc. Il insistait sur le fait

qu’il était aussi sultan que le sultan de Constantinople. A plusieurs

reprises il avait demandé si le Commandant ne lui ferait pas de visite

et témoigné son étonnement qu’il ne fût pas déjà venu au lieu de lui

envoyer un officier.

Cependant Latullère avait su,--il l’affirma du moins--capter sa faveur.

Le sultan avait ordonné de mettre à sa disposition et à celle de ses

deux baleiniers des montures superbement caparaçonnées. Ils avaient

traversé la ville en cet équipage et avaient pu ainsi remplir

promptement leur mission. La ville semblait présenter quelques

ressources. Tous les soirs on fermait les portes. Les nombreux nomades

campés autour n’avaient pas le droit d’y pénétrer. Les citernes étaient

cadenassés; les clefs chez le sultan. On ne les ouvrait qu’à des heures

fixées et le sultan prélevait sur l’eau un impôt. Celle-ci était chère

et les habitants paraissaient peu disposés à en vendre, n’en ayant déjà,

disaient-ils, pas trop pour eux. Il y avait bien le Bokharen, mais la

sécheresse l’avait réduit à un simple filet d’eau. Des rochers en

rendaient l’abord difficile. La population semblait calme en général;

elle comptait, il est vrai, de nombreux marchands hindous. Chez certains

Arabes, toutefois, M. Latullère avait cru remarquer quelque agitation,

comme une apparence de mécontentement: peut-être s’étonnaient-ils que le

commandant ne fût pas allé saluer le «naghib». C’était aussi l’avis du

majordome ancien chauffeur qui avait suivi M. Latullère en barque et,

tournant autour du bord, ne cessait de crier: «Li vouloir visite... Li

sultan comme Constantinople.» Aucun marchand ne venait offrir de

denrées, comme d’habitude quand on arrivait dans un port. Il y avait

certainement eu une consigne donnée de ne pas communiquer avec la

_Hache_ d’ici que le commandant se fût décidé à...

--Moi! aller faire des salams à ce nègre-là! Mais, Latullère, vous

voulez vous payer ma fiole, hein?

Protocolaire, l’enseigne se récria:

--Oh! commandant!... comment pouvez-vous penser?... Mais songez, c’est

un prince souverain, une sorte de roi, qui...

--Et moi? qu’est-ce que je suis alors? Est-ce que je ne suis pas roi

ici? roi à mon bord? De quoi! Et puis je représente la France, vous

m’entendez bien. Non, mais est-ce que nous allons nous mettre à lécher

les bottes du premier gorille venu?

S’il veut me voir, ce lapin-là, il n’a qu’à venir, heureux encore que je

veuille bien recevoir ses puces.

Raimondis crut devoir intervenir.

--Cependant, commandant, si les torpilleurs relâchent ici, peut-être,

pour ne pas s’aliéner la bienveillance...

--Vous, vous me faites suer: c’est compris... Je ne suis pas les

torpilleurs... Le commandant supérieur fera ce qu’il voudra, je m’en

bats l’œil. Quant à moi, non, non, non, trois fois non. Est-ce clair? Me

le faites pas répéter.

--Et le majordome qui attend à la coupée?

--Foutez-lui mon pied dans le cul et ma considération par-dessus le

marché. Et puis, ouste... assez causé. J’ai de l’ouvrage pour

trente-six; fichez-moi le camp à terre et que je ne vous revoie pas

autrement que flanqués chacun de deux ânes sauvages!...

Cogne-Dur, joignant le geste à la parole poussait déjà les deux jeunes

gens vers l’étroit couloir, sans vouloir y mettre de force, et pourtant

si rudement que Latullère manqua tomber. Quand ils furent sortis, il se

frotta les mains, tout content de leur joie. Il pensait aussi à l’«Arbi»

qui se morfondait en l’attendant, au chauffeur devenu majordome, à la

bonne farce que les ânes sauvages allaient jouer à ses officiers.

Après quelque temps, il ne put se tenir d’aller contempler le départ des

chasseurs.

M. de Raimondis, petit, nerveux, un grand feutre rabattu sur le front,

seul avait la mine d’un nemrod sérieux. Il examinait, fronçant le

sourcil, le damas des canons de son calibre 12 que l’air de mer

commençait à mordre.

Latullère, superbe, sanglé dans son «kaki» par une cartouchière neuve et

jaune, les jambes enroulées de bandes achetées à Suez, tout à fait

«Armée des Indes», se promenait à grands pas.

Job, le domestique des officiers, un type impossible, ancien jockey venu

échouer dans la marine après toutes sortes d’histoires et un passage aux

compagnies de discipline, glabre et très propre, portait la musette aux

cartouches, la carabine Winchester de M. de Raimondis et le kodak de M.

Latullère: «Comme ça, disait-il, on est toujours sûr de rapporter

quelque chose: si c’est pas à bouffer, c’est de quoi se rincer l’œil.»

Il faisait siffler à son oreille une petite badine de muscadin.

Lefort ne put tout à coup réprimer sa surprise: il venait d’apercevoir,

émergeant du carré, M. Rabateau, l’officier mécanicien. Lui aussi était

en tenue de chasse. Son pantalon de toile bleue, serré aux chevilles par

des ficelles, laissait voir les élastiques de ses bottines. Un lorgnon

noir donnait à sa physionomie un aspect farouche. Il portait avec

précaution «un fusil Faucheux qui lui venait de son grand-père», l’arme

dont il avait coutume de dire: «On ne fait plus que des patraques

maintenant auprès de ces outils-là.» Ce fusil, soigné comme une relique,

réparé bien des fois par les moyens du bord, le suivait partout depuis

son grade de second maître.

Rabateau s’avança. Sa barbiche grise tremblotait:

--Commandant, pourrais-je comme ces messieurs?...

--Et vos machines?

Un mot de Lefort le faisait rentrer dans ses bottes. Il hasarda des

paroles incohérentes:

--Le maître mécanicien... pas mis les pieds à terre depuis le départ...

les ânes sauvages... les jeunes gens...

Lefort le considérait, réfléchissant: Évidemment utile de débrouiller

les sous-ordres. Bon officier en somme, ce Rabateau; toujours à bord,

ses machines dans un état parfait... brave homme... père de famille...

allons! il pouvait lui causer un plaisir:

--Vous êtes donc aussi jeune que ces gamins-là?

Rabateau ploya ses vieilles épaules pour dire oui.

--F... le camp aussi alors... et ne tuez personne!

La barbiche de Rabateau vexé trembla un peu plus. Le Commandant avait le

malheur des mots qui blessaient après des bontés. Un intermède encore

plus imprévu fit diversion. Rigolot, le quartier-maître distributeur,

sortait de la cambuse, d’où, par le panneau entr’ouvert, montait une

forte odeur de viande avancée. Il s’approcha avec un salut d’une

gaucherie inimitable, le mousqueton en sautoir, et, à la ceinture, un

sabre d’abordage réservé évidemment pour des corps à corps avec les

fauves.

--Commandant?...

--Ah! ah! ah! regardez-moi ce Robinson Crusoë! même le «fristi»! Non,

par exemple! Va-t-il falloir mettre la compagnie de débarquement à

l’appel tout à l’heure?

Avisant le sabre d’abordage:

--Où as-tu déniché ça? devrait être débarqué conformément à la dépêche

ministérielle... pas porté sur l’inventaire-balance, je parierais?...

c’est pour couper les oreilles des ânes... ah! ah! elle est trop bonne,

la farce, en vérité!... eh bien! tâche moyen d’en rapporter, mon garçon,

ça servira à t’en faire un bonnet!

Puis se tournant vers Raimondis:

--Je vous les confie... pas d’imprudences; si vous ne me ramenez pas

d’âne, ne me rapportez pas de «macchabée», ni d’estropié surtout... j’ai

pas de médecin ici... Vous avez encore trois heures avant la nuit... ne

vous attardez pas!

Et, comme la baleinière poussait, il cria à Latullère:

--Vous offrirez de ma part une fesse d’âne à votre moricaud avec les

politesses d’usage!

Il les regarda s’éloigner avec une sollicitude un peu inquiète.

Les habitants, d’après les Instructions, étaient d’un caractère hostile

et féroce. Latullère, il est vrai, disait la population calme. Bah! s’il

fallait songer à tout!

C’est égal: maintenant il regrettait de les avoir laissé partir tous. Il

cédait toujours à son premier mouvement, qu’il fût de colère ou de

bonté. Un tort, évidemment!

Les chasseurs débarquèrent au petit quai parmi les boutres, puis

disparurent dans les ondulations roses qui, derrière la ville,

commençaient le désert. La baleinière revenait.

--Qu’on les veille attentivement! ordonna Lefort au «chef».

Puis il descendit se replonger dans ses papiers.

* * * * *

Il prit d’abord celui qui le tourmentait le plus: la note relative au

lait du dysentérique. Il lui en fallait du lait, à ce pauvre diable, et

au plus vite! Ah! s’il avait pu tenir là le contrôleur, comme il lui

aurait fait voir!... Seulement ce contrôleur était dans un bureau, à

Paris, loin et tranquille. Il fallait lui justifier ce marché «non

légalisé» d’une manière polie, administrative. Désiré Lefort

s’exaspérait. Les parois de sa petite chambre rayonnaient comme une

géhenne. Sa tête éclatait à chercher des formules et des raisons.

On frappa à la porte. C’était son cuisinier.

--Qu’est-ce que tu me veux?... J’ai pas le temps.

--Commandant, je ne vais pas à terre?

--Non, y a déjà trop de monde... fais comme les autres.

--Pour le dîner... comment?

--C’est ton affaire... tu prendras un morceau du chevreau que j’ai

acheté l’autre jour pour l’équipage.

--C’est qu’il a été enfermé dans la cambuse pendant la traversée... il

sent...

--Tu t’imagineras que c’est du gibier... j’te colle huit jours de bloc

si ta sauce ne m’emporte pas la gueule. Allons, f... le camp. J’ai pas

le temps d’écouter tes raisons.

Lefort reprit sa plume:

«Commandant, j’ai l’honneur...--formule supprimée! il barra d’un trait

rageur... Commandant, je... je vous prie»--non plus! ah! m...! je...

Un timonier frappait:

--Commandant, il est l’heure d’envoyer les hommes de service embrocher

la viande.

--Qu’ils aillent s’embrocher eux-mêmes! Le timonier disparut au plus

vite.

--Commandant..., j’adresse à l’autorité supérieure par votre

intermédiaire la réponse à la note...

--Toc, toc.

Deux hommes étaient à la porte, deux chauffeurs barbouillés de suie, le

bonnet à la main.

--Allez-vous me foutre le camp! Qu’est-ce que vous me voulez encore?

Ils hésitaient. Leurs «bleus de chauffe» entr’ouverts laissaient

apercevoir des poitrines tatouées, ruisselantes de sueur. Le plus hardi

parla enfin.

--Commandant, on a comme ça à vous dire... que la viande... elle pue...!

--Faites comme moi. Fourrez du poivre dedans. J’en ai pas d’autre à vous

donner... et puis, dehors! rondement, j’ai pas le temps de rester à vous

regarder!

Baissant la tête, ils s’esquivèrent. Mais il les entendit se dire en

montant l’escalier: «On veut nous empoisonner.»

Cela lui donna un coup au cœur. Ses hommes! mais il les aimait comme des

enfants. Il leur avait acheté ce chevreau de sa poche, parce que

l’ordinaire n’était pas assez riche. Pour l’avoir, il avait passé une

heure à discuter sur le sable, en plein midi, avec un vieux Danakil

conducteur de troupeaux qui ne voulait rien entendre. Et ses hommes

étaient assez bêtes pour dire... pour penser... «Il voulait les

empoisonner.» Ah! malheur! C’est pour cela, parbleu, que cet animal de

Rigolot avait filé à la chasse.

Il pressentait l’orage.

Tout à coup, Désiré Lefort crut... il rêvait... cette chaleur lui

portait au cerveau... Non, il ne rêvait pas... C’était bien un chant qui

s’élevait sur le pont, d’abord entonné par quelques voix, puis par

beaucoup. Ils le hurlaient maintenant.

... Un chant lugubre et profond, souvent entendu dans les ports aux

manifestations d’ouvriers.

Les hommes de la _Hache_ chantaient _l’Internationale_.

Il se leva, puis ses jambes lui manquèrent; il tomba comme une masse:

ses hommes chantaient _l’Internationale_ parce que leur viande était

mauvaise!

... Ah! les cochons! D’un bond, il se redressa et fut sur le pont:

l’arrière était vide. L’équipage, groupé près des plats, à l’avant,

était debout. Lefort entendit des voix.

--C’est notre droit de trouver que la viande est pourrie!

Puis un mauvais petit «moko», Sainti, le patron du youyou qui ricanait

en le montrant: «Regarde... L’est rouge... on dirait le soleil, qué!»

Toutes sortes de résolutions se croisaient dans la tête de Lefort. Elle

bourdonnait comme une ruche, sa malheureuse tête. Il s’avança jusqu’à la

cheminée, les bras croisés, terrible. Des envies lui prenaient de les

empoigner tous par le fond de la culotte et de les coller à la mer. Puis

il se souvint de son histoire de la _Favorite_: il avait failli être mis

en réforme.

Un vertige passa devant ses yeux: en réforme? Ne plus naviguer!

Ne plus naviguer, il préférait mourir.

Quelques voix s’étaient tues en le voyant. Un seul homme se leva pour

marcher à sa rencontre. C’était un fusilier, Coffic, un Breton de la

rivière d’Auray, un grand gars sec, voûté, à tête de fanatique, le

regard en dessous...

Arrivé à quelques pas de Lefort, il recula.

Les gradés se multipliaient: «Du silence... du silence.» Le capitaine

d’armes criait: «Chacun à vos plats respectifs!»

Le chant baissait par moments, puis reprenait par bouffées, comme les

rafales d’une tempête.

Lefort les considérait tous. Haussant les épaules, il finit par lâcher:

«Bande de c...!»

Puis ramassant les gradés qui s’épuisaient en efforts inutiles: «En bas,

dans votre poste, à l’exception du maître de quart... laissez donc

gueuler ces abrutis-là... laissez-les gueuler, n. de D.! Je veux y

laisser la peau de mes c..., si je ne les fais pas tous fusiller en

arrivant à Saïgon. Ah! les salauds! Qui croirait, tout de même?»

Il redescendit dans sa chambre. Sa tête de colosse s’affaissa dans ses

grosses mains qui tremblaient. Des gouttes de sueur, larges comme des

cachets, tombaient sur le rapport du dysentérique à qui il fallait du

lait... Lui aussi, il devait chanter avec les autres!

Ah! la marine! Lefort lui avait tout donné. Il y avait consacré sa vie

entière, sa force, son intelligence, sa santé, sa jeunesse. Il s’y était

réfugié, cramponné comme le naufragé étreint la planche qui le soutient

sur les flots.

Fils d’un petit propriétaire terrien, orphelin de bonne heure, il ne lui

restait plus qu’une sœur, sa cadette. Il allait là autrefois, entre ses

campagnes, rapportant toutes sortes de bibelots des contrées lointaines.

Ses neveux jouaient sur ses épaules, et, l’adorant, l’appelaient «Tonton

Taureau».

Puis un jour on avait grondé son filleul. Lefort s’était fâché tout

rouge, et, au bout d’une discussion violente, avait administré une

magistrale paire de gifles à son beau-frère.

Alors, claquant les portes, il était parti pour ne plus revenir.

Il s’était lancé à corps perdu dans le service, ne voulant plus penser à

rien en dehors. Sa famille, à présent, c’était ses hommes... Et voilà

qu’eux aussi!...

Ça, il ne l’aurait jamais cru, jamais: même quand il en entendait

d’autres dire que les marins changeaient et ne valaient pas ceux

d’autrefois, il secouait la tête... Ses hommes, il avait foi en eux...

maintenant...

Une âcreté violente lui meurtrissait la gorge; il souffrait d’une espèce

d’impuissance à pleurer comme dans les chagrins trop forts que les

larmes ne peuvent traduire.

Il avait déjà senti ça à la mort de ses parents, mais moins dur.

Ce chant de «sans-patries» à propos d’un morceau de viande, tant

d’aberration, de bêtise, d’ingratitude, dépassaient tout!

Ses hommes le lâchaient, ses yeux baissaient. Dans quelque temps,

comment naviguer? Il leva le regard vers la cloison où pendait son

revolver.

A ce moment quelqu’un fit irruption dans sa chambre.

C’était Job, le domestique des officiers, sortant de l’eau,

méconnaissable, les vêtements en lambeaux:

--Commandant!... Commandant... les Arabes... ces messieurs...

Lefort se redressa et, toussant, pour changer sa voix grasse de chagrin:

--Eh bien! quoi? Parle vite, animal?

Alors Job, essoufflé, fit un récit rapide. En arrivant à terre ils

avaient trouvé la population en effervescence. M. Latullère disait que

c’était parce que le commandant n’avait pas voulu faire de visite au

«Naghib» puis, en traversant le campement des nomades, M. Latullère

avait voulu prendre des photographies. Alors les Arabes s’étaient

fâchés. Les soldats du sultan s’étaient joints à eux. Ces messieurs

s’étaient réfugiés sur un petit tombeau, derrière la Ville, où ils

tenaient tant bien que mal. On entendait leurs coups de fusils, mais M.

de Raimondis faisait demander du secours au plus vite.

Comment Job avait-il pu traverser les Arabes, rejoindre la _Hache_? Il

ne le dit pas. Sa vie précédente l’avait rendu fertile en ressources.

D’ailleurs il était là. C’était le principal.

Les larges traits de Lefort demeuraient impassibles.

Il regardait Job fixement. Du sang revenait à ses joues.

Il demanda:

--A combien est-ce, ce tombeau, de la ville?

--A cinq cents mètres, peut-être, commandant.

--Tu retrouveras bien le chemin?

--Oui, commandant.

Lefort réfléchissait, puis:

--Le soleil est-il couché? Fait-il nuit?

Job le regarda avec étonnement: Parlait-il à un fou?

--Vous voyez bien, commandant. Il y a encore pour une heure, une heure

et demie de jour.

--Va dire au clairon de rappeler la compagnie de débarquement.

Et le commandant lui-même suivit Job sur le pont.

Les hommes avaient fini de chanter, voyant que c’était inutile, que

personne ne faisait attention à eux. Ils allaient commencer à manger la

fameuse viande, ne la trouvant pas si pourrie que quelques-uns le

disaient. Désiré Lefort se planta au milieu d’eux, et, de sa voix la

plus forte:

«C’est pas le tout que de penser à s’empiffrer le ventre. Y a des

moments où faut savoir se le faire trouer!»

L’histoire des officiers courait tout bas de bouche en bouche. Un grand

silence se fit. Les visages étaient anxieux.

--La Compagnie de débarquement à s’armer au trot. Dans trois minutes je

la mettrai à l’appel. Les autres, à vos postes de combat. La machine,

parée à pousser les feux... Capitaine d’armes, faites approvisionner les

pièces... Cent cartouches à chaque homme de la compagnie de

débarquement. Maître de quart, armez la baleinière et le youyou... et

que ça fume!

Puis il redescendit, griffonna quelques lignes sur le journal de bord,

décrocha son revolver, le chargea, et, dédaignant son sabre, saisit un

solide gourdin.

Sa détermination était prise. D’autres, à sa place, n’auraient pas agi

comme il allait le faire. Il le savait. Un commandant ne doit jamais

quitter son bord. Il pouvait être tué dans cette échauffourée où les dix

hommes de l’escouade, pompeusement dénommée «compagnie de débarquement»,

allaient affronter une population entière. Que deviendrait la _Hache_

alors? Mais il ne s’arrêtait pas à ces pensées. Son instinct le poussait

vers les grands coups d’audace. Son héros de prédilection était

Bonaparte parce qu’il jouait le tout pour le tout.

D’avance il était sûr de réussir.

D’ailleurs, dans ce cas difficile, un officier était nécessaire pour

agir selon les circonstances, guider les hommes, les enlever au besoin

contre ce mur d’Arabes où, un contre cent, contre mille peut-être, coûte

que coûte, il faudrait faire une trouée. Par scrupule, il appela le

«chef».

--Si je ne reviens pas, tu bombarderas la ville, puis t’appareilleras,

tout de suite. Tu vois l’utilité de ce que je t’ai montré à faire

souvent. Prends garde à la roche noyée qui est à l’ouest du mouillage

des boutres. D’ailleurs, je t’ai écrit tout ça sur le journal, avec les

routes jusqu’à Djibouti. Tu raconteras ce qui s’est passé au commandant

supérieur. J’ai pas le temps de lui écrire. Pleure pas, espèce de

nigaud... tu me reverras... ce que je t’en dis, c’est au cas...

--Commandant, tout ça... et puis ce qui s’est passé tout à l’heure...

--F...-moi le camp... tiens, donne-moi la main... allez! la compagnie de

débarquement à l’appel. Fais embarquer rondement!

Jamais les ordres ne s’étaient exécutés avec plus de promptitude et de

silence. Lefort sentait un baume s’étendre sur son cœur. La baleinière

poussa bientôt, suivie du youyou.

Une grande rougeur couvrait le ciel. Le désert envahi par une brume

lilas était d’une douceur infinie.

Les Arabes des boutres crièrent quand les embarcations passèrent près

d’eux. Lefort disait:

«Mes enfants, défaites-moi vos paquets de cartouches et mettez vos

cartouches en vrac dans les cartouchières et dans les musettes... pour

cette fois nous contreviendrons au règlement: Interdiction

d’approvisionner les magasins. On tirera coup par coup, s’il y a à le

faire, par salves, à mon commandement, en observant, autant que

possible, de ne pas lâcher la détente au commandement de «Feu» mais

seulement lorsque votre ligne de mire passera par le but... ne vous

pressez pas... visez bien et bas, le tir a toujours tendance à être

long... Je vous rappelle la phrase de votre manuel: «L’Européen ne doit

jamais se préoccuper du nombre de ses ennemis inexpérimentés. Il a pour

lui l’ascendant moral et la supériorité de son instruction militaire. Le

succès lui est assuré s’il sait conserver son sang-froid, obéir à ses

chefs»...

«L’objectif est de délivrer ces messieurs et de les ramener à bord...

Essayez les baïonnettes au bout des canons.»

Précaution sage: Quatre durent échanger avec des voisins leurs

épées-baïonnettes dont les rainures ne s’emboîtaient pas sur les tenons

de leurs fusils.

--Remettez les baïonnettes.

Lefort inclina la barre. Les embarcations arrivaient au quai.

--Par deux, l’arme à la main, les culasses ouvertes... Un volontaire

pour garder les embarcations?

Coffic s’avança, la tête basse.

--Hum! enfin tu as à réparer... prouve-moi que je peux avoir confiance

en toi. Les autres, en avant, suivez-moi.

Cependant, Sainti, le patron du youyou, disait à Coffic avec son même

mauvais rire de «moko»:

«Tu vois ça?... des fois qu’il n’aurait pas confiance en toi?... y te

resterait pus qu’à te pendre. Quant à moi, si les Arbis viennent par

ici, je me tire...

--Non, tu le feras pas.

--Voir un peu que je le ferai pas?

--Tu le feras pas parce qu’avant t’auras ma baïonnette dans le coffre!

--Cul!

--Et puis j’te défends de m’appeler «cul». Si que t’étais breveté comme

moi, j’dirais pas. Mais t’es simple couillon. Gabier de grand pont, va!

C’est moi qui te commande, entends-tu? Rouspète un peu voir si j’te fais

pas ton affaire!

Les autres emboîtaient le pas derrière Lefort, guidé par Job. Ils

contournèrent la ville. De temps en temps on entendait une détonation.

--Ils tiennent toujours... allongez le pas, sans courir.

Des groupes hostiles les dévisageaient, s’ouvraient pourtant sur leur

passage en proférant des injures sourdes.

Ils arrivèrent au campement des nomades. Des petites tentes au ras du

sol semblaient de véritables tanières. De vieilles femmes sans voiles

montraient leurs visages hideux. Des chameaux levaient leurs têtes de

reptiles. Au delà le désert s’ouvrait avec des buissons d’épines grises

et comme des sortes de routes qui divergeaient.

Un millier d’individus noirs, entièrement nus, sauf un pagne autour des

reins, le turban sur la tête, sabres, poignards et lances aux mains,

gesticulaient devant un petit tombeau blanc à coupole. D’autres, armés

de fusils, couverts d’oripeaux multicolores--la garde du sultan--étaient

mêlés à eux.

Parfois un fanatique se précipitait. Alors un coup sec retentissait--la

Winchester de M. Raimondis--l’homme tombait. Un peu de fumée montait sur

le tombeau et de grands cris s’élevaient dans la horde.

--A gauche en ligne, sur un rang! coude à coude... baïonnette au canon,

pas de charge!

Lefort s’était placé devant le centre. Son gourdin à la main, il faisait

des enjambées gigantesques.

Les nomades s’étaient retournés pour faire face à cette agression

imprévue. Ils n’étaient pas beaux. Leurs corps, tout en muscles et en

nerfs, étaient enduits d’une graisse de mouton qui empestait. On était

tout près, maintenant. On voyait leurs dents sinistres. Un grand

brouhaha se produisit parmi eux, un flottement, la préparation à se

précipiter sur la petite troupe qui avançait rapide, toujours muette,

sans tirer.

Il semblait tout de même aux hommes qu’ils faisaient là quelque chose

d’un peu fou, petite poignée perdue au fond du désert d’Arabie, à des

milliers de lieues de tout secours, exposés à des supplices atroces

s’ils ne réussissaient pas.

Une force inouïe les reliait malgré eux à ce diable d’homme qui marchait

à grandes enjambées. Derrière lui ils auraient traversé l’enfer. Se voix

se fit entendre, gaillarde:

--Non, mais ils ont l’air de croire qu’ils vont nous avaler ces

bougres-là!

Un nomade osa courir sur lui, le sabre haut. D’un coup de sa matraque

«Cogne-Dur» lui cassa les reins sans même ralentir le pas.

--En avant, mes garçons... A la baïonnette!... hurrah!...

Dix voix répétèrent le hurrah à pleine poitrine.

C’étaient les _Francs_, les _Francs_ invincibles, les vainqueurs des

Mameluks, ceux dont la furie, les exploits, depuis Bouillon jusqu’à

Bonaparte, se racontent dans tout l’Orient, se transmettent,

s’amplifient de père en fils, de tribu en tribu, aux longues veillées du

désert.

La ligne noire s’ouvrit comme un rideau: Les marins passèrent. Dix

siècles de légendes, d’héroïsme, de chevauchées et de conquêtes avaient

passé avant eux.

Ils étaient au pied du tombeau.

--Ah! Commandant...!

--Pas d’effusions. En route. Colonne par deux. L’arme sur l’épaule. En

ordre, pas cadencé. Et chantez!

Essoufflés, les hommes hésitaient, cherchant dans leur mémoire. Lefort

entonna _Sambre-et-Meuse_ d’une voix formidable. Ils reprirent le

refrain et traversèrent une seconde fois les nomades qui les regardaient

avec stupeur.

* * * * *

Les embarcations avaient été attaquées. Quatre cadavres gisaient aux

pieds de Coffic:--Un peu de fort temps que nous avons eu aussi nous,

commandant, pendant que vous étiez là-bas.

--Embarque vite... Poussez... Eh bien! Rigolot? Et tes oreilles d’âne,

mon garçon? Si t’avais pas eu si grand peur, je te f... dedans pour

t’apprendre à enfermer la viande dans ta cambuse...

--Commandant, à la mer, où voulez-vous que je la mette?

On accostait.

--On se débrouille. Suffit.

Tout l’équipage rangé à la bande éclatait en hurrahs:

--Vive le commandant! Vivent les officiers! Vive les _sakhos_! Vive le

commandant Lefort!

Le souffle du maître de quart tremblait en roulades en sifflant «sur le

bord». Il siffla jusqu’au dernier homme de la compagnie de débarquement,

comme pour des officiers.

Lefort essuyait des larmes du revers de sa grosse main. Tant de

chagrins, tant de joie, tant d’émotions et tant d’orgueil s’étaient

succédé pour lui en cette soirée! Il voulut parler, il ne trouvait pas

ses mots:

--Mes enfants... c’est très bien... quand je dis: c’est très bien, je

veux dire aussi: c’est très mal..., car auparavant vous vous êtes

conduits comme des cochons..., comme des..., comme des...

Il cherchait ne rencontrant pas d’expression plus forte pour traduire sa

pensée.

--Vous faites pleurer votre vieux commandant... comme une vieille bête

qu’il est... qu’il a la bêtise d’être... Enfin, vous vous êtes bien

conduits... c’est égal, ce que vous avez fait tout à l’heure, ça...

ça...

Il finit par dire--«ça ne se fait pas!» Et montrant ceux qui l’avaient

accompagné: «Rigolot, f...-moi la «double» à ces saligauds-là! Et motus!

Me faites pas attraper de blâme pour avoir, comme un étourneau, laissé

trop de monde aller à terre!»

Les hommes pensaient comme lui à présent. Plusieurs pleuraient. Des

chauffeurs disaient: «Même qu’il a raison, le vieux!»

Tout à coup un remue-ménage qui se passait dans le port détourna

l’attention de tous. Des torches traversaient à la course l’air confus

de la nuit commençante; puis leurs reflets résineux et rouges

s’agitèrent sur l’eau.

--Les Arabes.--Aux postes de combat!

Non, on apercevait maintenant, sortant de la pénombre, une étrange

barque, toute dorée, dont la proue barbare et très haute voulait imiter

un cygne; elle s’avançait à coups d’avirons lourds, scandés par un

chant, une espèce de psalmodie gutturale. Debout sur l’avant, un homme

habillé en bleu et rose, avec des colliers d’ambre, glapissait en

charabias:

--Sultan venir visite, sultan venir visite... sultan, grand sultan,

comme Constantinople!

--Ah! ah! M. Latullère. Tenez, je vais vous faire plaisir: huit hommes à

tribord! Huit hommes de la compagnie de débarquement se rangèrent,

poudreux, non déséquipés, formant la haie jusqu’à l’arrière.

Le «chef» improvisait des pavillons à la hâte. Job alluma deux feux

Coston, l’un rouge, l’autre vert, qui entourèrent un moment la _Hache_

d’une vapeur de féerie.

Le cygne d’or accostait. Le maître de quart lui lança un faux-bras

autour du bec. Le grand sultan se leva entouré de ses gardes, de ses

eunuques, de ses sorciers. C’était un métis d’Arabe et d’Hindoue. Ses

lèvres épaisses avaient le sourire moitié béat, moitié cruel qu’exhalent

certaines figures de Bouddha. Il portait des souliers jaunes, un mauvais

pantalon rayé, une redingote fripée avec un col de velours vert. Un

turban, un sabre magnifiques, des pierreries à tous les doigts

réparaient cette tenue de camelot.

Il monta d’un pas mal assuré sur la _Hache_, précédé de son majordome,

l’ancien chauffeur, qui criait toujours à tue-tête: «Ça ni Anglais, ni

Turc; ça sultan comme Abdul-Hamid».

Lefort, tendant la main, s’adressa au majordome:

--Demande-lui si ça va bien?

Le sultan répondit par une inclination cérémonieuse. Il faisait dire au

commandant qu’il venait le voir, parce qu’il avait entendu parler de lui

comme d’un homme très brave. Il voulait être ami de la France--quoique

déjà nominalement il fût protégé Anglais.--L’année prochaine il

entreprendrait un voyage en Europe et visiterait certainement Paris.

--Job, apporte du champagne!

Job monta trois bouteilles réservées pour les grandes occasions. On en

avait déjà bu une le jour du départ.

--A ta santé, mon vieux!

Le sultan mit la main sur son cœur et porta la coupe à ses lèvres. Un

cercle disparate s’était formé sur le pont étroit, tous tenant les mêmes

coupes de champagne à la main: les officiers, le majordome, ancien

chauffeur, les marins de la compagnie de débarquement, le capitaine des

gardes habillé en policeman des Indes, Rigolot et son sabre d’abordage,

les eunuques, droits, splendides, avec leurs vêtements bleus et roses,

leurs plumes, leurs cimeterres damasquinés; au centre, Lefort appuyé sur

son gourdin, et le sultan: ils trinquaient.

Le sultan reposa sa coupe et fit un geste: Le capitaine des gardes,

fléchissant le genou devant Lefort, présenta quatre clefs informes: les

clefs des citernes et de la ville.

Puis, se tournant vers la barque dorée, le sultan montra quatre moutons

et les offrit de la main.

Les gens de la _Hache_ ne se le firent pas répéter. En un clin d’œil,

les quatre moutons furent à bord et amarrés sur l’avant.

Alors Lefort fut confus. Il cherchait comment rendre ces politesses.

--Demande au sultan ce qui lui ferait plaisir?

--Un canon.

--Ah! non. Cela ne se pouvait pas. Du matériel de l’État, malheureux! il

lui donnerait plutôt sa tête! Mais autre chose, à part cela, ce qu’il

voudrait.

Et le commandant, tâtant ses poches, lui présenta son propre chronomètre

en or, ce qu’il avait de plus précieux.

Mais le sultan refusa de la tête. A son tour, il tira une montre de

Genève, et qui sonnait!

Il promenait son regard, sans embarras, sur plusieurs objets qui

successivement attiraient son envie. Enfin il se pencha vers l’ancien

chauffeur, lui murmurant quelques mots.

--Le sultan avait mangé quelque chose d’excellent sur un caboteur. Il

croyait que ça s’appelait des «pommes de terre». N’y en aurait-il pas à

bord?

--Parbleu, dit Lefort, des patates! Rigolot, combien nous en reste-t-il

de sacs?

--Dix, commandant!

--Donne-lui-en quatre, autant que de moutons.

C’était bien ça. Le sultan remercia par une sorte de baiser très

gracieux envoyé à la ronde.

Cependant Latullère allait chercher des cartes postales de Paris et de

Toulon. On montra la France au sultan.

--Y avait-il beaucoup de bateaux aussi beaux que la _Hache_ et beaucoup

d’hommes aussi courageux?

Du coup Lefort s’exalta: S’il y avait des bateaux et des hommes en

France? Pour sûr. Tout plein de bateaux, tout plein d’hommes, tout plein

de richesses,--«comme ça»--et ses bras de géant faisaient le geste

d’embrasser l’horizon. La France, ah! la grande France!...

Le sultan hochait la tête, d’un air respectueux et attentif.

Puis, on lui remit les clefs, les cartes postales, les pommes de terre,

et il s’en fut.

--Capitaine d’armes, paré à faire un salut de 21 coups!

--Envoyez... Tribord... un... bâbord... deux... tribord... trois...

Les détonations vibraient dans la petite rade, se développaient en ondes

sonores, s’allongeaient en échos sans limites sur les sables. Des ombres

accouraient sur le quai, sur la plage.

Nimbée dans la vapeur multicolore des Costons, crachant la foudre et les

éclairs, la petite _Hache_ s’agrandissait, semblait une pièce d’artifice

gigantesque.

Le cygne d’or s’était arrêté correctement, selon l’usage.

Debout, entourant le sultan, à l’arrière, on voyait les eunuques drapés

dans leurs grands plis bleus et roses. Ils faisaient penser aux gardiens

des jardins d’Allah.

Brisés des émotions de leur journée, Raimondis et Latullère se

demandaient de quel Châtelet fantastique ils étaient devenus les

acteurs. Emballé, Latullère criait: «C’est tout de même épatant, la

marine!»

Rabateau réussit enfin à les emmener au carré prendre un peu de

nourriture et de repos.

* * * * *

Lefort, lui, n’avait pas faim. Le sang battait ses artères à les rompre.

Il vibrait alternativement d’une grande joie et d’une grande tristesse:

les hommes lui avaient montré ce qu’ils valaient dans un sens et dans

l’autre.

La nuit tombée apportait la fraîcheur à ses tempes.

La lune se levait sur le désert, avec son enflure de visage mort, sa

lueur douce d’énorme lampe.

Oui, les hommes se reprenaient. Au fond ils étaient meilleurs que

beaucoup le disaient, qu’eux-mêmes n’en avaient l’air. Seulement il

fallait des occasions.

Lefort se souvenait d’un livre prêté par Latullère:

--«_C’est aussi les mutins qu’on fusillait chaque jour... l’an IV, à

Mantoue, les canonniers de la 33e demi-brigade réclamèrent leur solde en

braquant leurs pièces sur les généraux._»

Quelques mois plus tard, songea-t-il, à Arcole et à Rivoli, ces bandits

se rendaient immortels.

Fervent de Napoléon, il savait ses campagnes par cœur.

Les exemples lui revenaient en foule:

«_A la Corona, le général dit à son chef d’état-major: Écrivez sur les

drapeaux: la 39e et la 85e demi-brigade ne font plus partie de l’Armée

d’Italie.--Général, envoie-nous à l’avant-garde, là nous te prouverons

que nous sommes toujours de l’Armée d’Italie!_»

Et d’autres! L’an Ier de la République, Bouvet, à bord de l’_Aréthuse_,

appareillait avec un équipage indiscipliné, ignorant.

Après deux mois de mer, il livrait deux combats splendides aux Anglais.

Non, il pouvait y avoir des défaillances, des heures d’éclipse de folie,

mais l’âme guerrière d’une telle race ne pouvait pas périr.

Le commandant roulait dans sa tête le vieil axiome:

«Les hommes sont ce qu’on les fait.»

A présent, groupés sur l’avant, ils chantaient encore à pleine gorge.

Les instincts gaulois de leurs pères galants, guerriers, sentimentaux

vibraient en eux.

Jeunes filles, cueillez

Coquelicots, bluets et marguerites

Car ce sont les couleurs du vieux drapeau français.

ou bien:

C’était dans les jours sombres de l’invasion germaine.

Contes pour lire au crépuscule · 第 18 / 23 题