M. de Porcieu y consentit, non sans un regard soupçonneux.

* * * * *

Sur les coussins de velours gris à côtes du confortable omnibus ils se

casèrent six, avec peine.

Outre M. de Porcieu, Nicole et Pierre, il y avait là les Raines, jeune

ménage venu passer une quinzaine à la Roche-Panse, puis un vieux cousin,

le vicomte de Boissonnas, qui tous les ans y faisait un long séjour.

Jacques de Raines était un gros garçon, très bon vivant. Chasseur

fanatique, il s’entendait à merveille avec M. de Porcieu. Sa femme,

gentille et incolore, véritable sac à potins qu’elle répétait sans y

voir d’ailleurs le moindre mal, constituait une compagne supportable

pour Nicole.

Quant à M. de Boissonnas, c’était un gentilhomme de l’ancien type,

célibataire, à demi ruiné, charmant.

Malgré ses soixante ans, il voulait encore aller au bal parce qu’il

trouvait cela «joli». Il regrettait, disait-il, de ne point avoir de

fille à y conduire; sans sa maudite goutte, il aurait dansé. A la

Roche-Panse, il occupait ses loisirs à la lecture.

On essaya d’abord en vain d’allumer la lampe intérieure à acétylène. Ce

fut une occasion pour M. de Porcieu de lâcher son juron favori: «Bon

Dieu de bois» qui déplaisait souverainement à sa femme.

Elle serra, sous la couverture, la main de Pierre Le Houx pour lui faire

partager sa contrariété.

Ils avaient eu soin de s’asseoir l’un près de l’autre, ce qui, à la

vérité, ne leur servait guère; du moins pouvaient-ils échanger à la

dérobée quelques-unes de ces pressions de doigts passionnées qui, dans

certaines circonstances publiques, sont le langage discret des amoureux.

Ils se sentaient côte à côte. C’était déjà une douceur qu’ils auraient

voulu prolonger toujours. Intérieurement Nicole s’applaudissait pour une

fois d’avoir échoué près de son mari dans ses velléités d’automobile.

Les lanternes, de chaque côté du siège, envoyaient des lueurs ternes,

intermittentes, déplacées par les cahots.

Dans l’ombre on entrevoyait les hommes arrondis dans leurs pelisses, et

les têtes délicates des femmes sortant de leurs grands cols. Des

fourrures blanches éclataient; du satin luisait aux cassures des

manteaux. Un peu partout il y avait des châles entassés et des objets de

cotillon en pile.

Chacun, littéralement incrusté à sa place, ne s’en plaignait pas: on

avait chaud.

Mme de Raines et son mari, las, ayant au bord des lèvres l’écœurement

des fins de fête et du petit matin, fermaient les yeux. Quelques propos

se croisèrent.

--Beau bal! dit Boissonnas.

--Ah! avec de l’argent..., répondit Porcieu d’un ton bourru.

--C’est déjà un mérite, reprit son cousin. Aujourd’hui, avec de

l’argent, tant de gens ne savent faire que des choses laides.

--Autrefois, plaça Pierre, on avait du goût. La société n’était pas

encombrée de parvenus.

Nicole, toute fière des connaissances de son jeune ami, affirma avec

conviction:

--C’est bien vrai!

--Croyez-vous? demanda poliment le vieux gentilhomme. Je ne saurais être

tout à fait de votre avis. Au dix-huitième, par exemple, on goûtait fort

la Finance, tout comme de nos jours. La société courait chez Samuel

Bernard. Mlle de Jarente épousait un financier, la Raynière. Le

tout-puissant banquier Laborde mariait ses filles à certains qui

tenaient de hautes charges à la cour.

Le monde n’a peut-être pas tant changé qu’on pense. Le Veau d’Or y a

constamment été adoré. Toutefois, je vous accorde qu’il y avait des

différences dans l’emploi de l’argent. Les traitants avaient en général

une prodigalité magnifique, un sens de l’art et des artistes qu’ils

n’ont pas toujours à présent.

Puis les valeurs industrielles, commerciales n’existant pas ou peu, le

partisan enrichi achetait une baronnie, un comté, un marquisat, se

faisait enregistrer des lettres, et, dans ses terres, prenait

insensiblement l’âme d’un noble. Ses enfants servaient aux armées et s’y

comportaient ni plus, ni moins que nos parents. Qui donc reconnaîtrait

dans le maréchal duc de Belle-Isle, admirable figure de soldat et de

gentilhomme, le petit-fils de l’argentier véreux que fut Fouquet?

Aujourd’hui, quand on a de l’argent, on achète du Rio Tinto ou des

Chemins de fer, ce qui n’a pas les mêmes conséquences sociales.

Nous-mêmes nous perdons l’état d’esprit qui nous classait à part et

au-dessus de tous. Par un phénomène inverse, ce ne sont plus les

bourgeois qui deviennent nobles, mais bien les nobles qui deviennent des

bourgeois.

Cependant Jacques de Raines maugréait dans son coin:

--Vieux raseur, va-t-il nous empêcher de dormir jusqu’à Roche-Panse avec

ses rengaines!

De fait, tout le monde, sauf Nicole et Pierre, sentait ses paupières

s’appesantir.

Bientôt l’omnibus n’emporta plus qu’une cargaison de chairs inertes, à

l’exception des deux amoureux qui continuaient leurs pressions de mains

infiniment nuancées.

L’omnibus roulait depuis une heure. La nuit d’automne répandait son

silence sur les champs. Une brume montait de la terre, s’épaississant

toujours. Les arbres n’apparaissaient plus que confusément, comme des

îlots.

--Bon sort, grommela le cocher Léon, v’là l’brouillard! Tâche d’ouvrir

l’œil, petit, dit-il au valet de pied Firmin, assis à ses côtés sur le

siège. Qu’on ne passe pas d’vant l’avenue du Vautrait sans la voir!

--Baste! répondit Firmin en clignant de l’œil, è f’ra tout de même ben

signe en passant.

--Et puis je m’en f..., continua le gras mentor. Et désignant avec le

manche de son fouet l’intérieur de l’omnibus:

--S’y sont pas contents, y sauront ben le dire, as pas peur. Qué-qu’y

font là dedans nos agneaux? On a bien rigolé. On est bien fatigué.

Madame emmène son gigolo et le patron ronfle comme un gros mufle.

Vois-tu, mon fiston, faut jamais s’embêter en ce monde. Eux autres

s’embêtent-ils? Ben, nous non plus, pas vrai? Faut couler tranquillement

sa petite affaire. T’as vu l’coup l’aut’jour pour les harnais? Si

l’patron veut pas qu’on les achète, on les lui coupe. Voilà! arrive

c’qui pourra, mon bonhomme! Et quand on les achète, c’est autant de

pièces de cent sous pour bibi. T’as compris?

--C’est tout d’même pas bien c’que vous dites là, monsieur Léon!

Firmin écoutait ces propos avec stupeur et tristesse. Né dans l’une des

fermes de Roche-Panse, élevé dans le respect, dans l’amour héréditaires

des maîtres, ce «gars de Paris» le clouait avec ses arguments. Il se

demandait s’il aurait la force de lui résister toujours. Depuis deux

mois qu’il était entré chez M. le Comte, il se sentait changer en même

temps qu’il apprenait les belles manières.

--Pas bien! reprit le cocher... Pas bien!... ah! jeunesse!... Eh! mais?

attention!... C’que tu vois pas une croix là-bas?

--J’vois ren!

Un chemin tournait à droite, s’enfonçant dans le brouillard. Par

ailleurs, en effet, on ne voyait rien.

--Ça doit tout d’même être par là. Dans cinq minutes on sera au Vautrait

et dans une heure au pieu!

Et touchant ses chevaux, il accéléra l’allure:

--Roulez, les petits, roulez!

Ils ne roulèrent pas longtemps. Un mur se dressait avec une grille en

travers de la route.

--Ah! ça, par exemple, elle est forte! s’écria le gros Léon en arrêtant

court ses chevaux avec un haut-le-corps. En même temps on entendit la

voix du comte:

--Qu’est-ce que c’est! Bon Dieu de bois? qu’est-ce que c’est?... Nous ne

sommes pas rendus, que diable?

--Ah! Bon sang! quel pétard, nom d’un sort! murmura Léon à l’oreille de

Firmin, et, goguenardant tout bas: «Voilà! Voilà! monseigneur!--Descends

donc et demandes-y ce qu’y veut.»

Firmin se présenta à la portière.

--Me direz-vous ce que c’est que cette plaisanterie? Moi, je la trouve

mauvaise, vous savez!

--M’sieu le comte, Léon y dit comme ça que c’est un mur!

--Parbleu, imbécile, je le vois bien! Mais quel mur?

Piteusement, Firmin laissa tomber:

--J’sais-t-y, moi, m’sieu le comte?... un mur...

Son maître, quoique pesant, bondit d’un élan sur la route et, en

quelques pas, fut auprès de l’obstacle imprévu.

--Triple buse! clama-t-il au cocher, mais c’est le mur du cimetière de

Saint-Luce. Comment diable avez-vous fait votre compte?

--Dame, m’sieu le comte, Firmin y voyait pas la croix. On a cru comme ça

que c’était le premier chemin à droite!

--Bougre d’âne! un endroit où vous êtes venu plus de dix fois ces

jours-ci! Tournez. Ensuite sur la route vous prendrez à gauche et vous

filerez jusqu’au village. Puis tout droit! à cinq cents mètres, vous

tombez sur la porterie du Vautrait. Et ne recommencez pas votre farce,

parce que je ne rirais pas, moi, vous savez!

Il rentra dans l’omnibus claquant la portière et criant:

--L’animal! il nous a rallongés d’au moins une demi-lieue!

Dedans tous étaient réveillés par l’alerte.

Jacques de Raines s’esclaffait:

--Ah! ah!... elle est bien bonne... Au cimetière!... Dites donc, il en a

de gaies, votre cocher? Quel loustic?... c’est parce qu’il pense que

nous sommes fourbus... mais par ce temps froid j’aime mieux me fourrer

au lit que dans un trou... ah! ah! mais, riez donc, Porcieu?

--Il n’y a que moi qui pourrais y voir une allusion, dit le vieux

Boissonnas. Léon trouve probablement que je suis plutôt d’âge à aller là

qu’au bal.

Et dans l’ombre, le cousin dut sourire sans amertume, finement.

Mme de Raines ne savait pas s’il fallait rire ou pleurer. Elle finit par

rire--comme son mari.

Pierre ne disait rien, n’avait qu’une pensée: Dans quelques minutes on

serait au Vautrait, et ce bonheur pour lequel il s’était donné tant de

mal, dont il n’avait pu recueillir que des miettes furtives, serait

évanoui.

Le surlendemain, il lui faudrait repartir...

Quant à Nicole, elle frémissait comme une feuille. Dans l’ombre ses yeux

verts jetaient ces lueurs étranges dont ils s’éclairaient quand elle

était fortement émue.

Des paroles rimées lui bourdonnaient en tête:

Déjà ta vie ardente incline vers le soir,

Respire ta jeunesse.

Le temps est court qui va de la vigne au pressoir

De l’aube au jour qui baisse!

C’était cela, la jeunesse! Une course où l’on n’avait le temps de rien,

un amour que l’on ne pouvait satisfaire... les «Autres»... beaucoup de

fièvres et beaucoup de peines, beaucoup de mécomptes et beaucoup de

désirs... tout cela pour arriver à quoi, mon Dieu?... A la Grande Nuit.

Pierre descendait. Elle lui serra la main sans chaleur, avec tristesse.

Puis, quand ils furent repartis, elle voulut s’endormir. D’abord elle ne

le put. Machinalement, par la vitre, elle regardait le paysage. La lune,

comme une face camuse et blême, plongeait dans le brouillard. La

campagne s’étendait aussi blanche qu’un suaire.

Toutes sortes d’idées qu’elle n’avait jamais lui montaient au cerveau.

Elle se rappelait la robe peinte dans le portrait de son aïeule, la

grande Nicole, la bien-aimée du roi. C’était une robe de deuil semée

d’ossements comme les habits dont Henri III, dit-on, aimait à se

revêtir.

... L’Amour... La Mort... Les violons tsiganes sonnaient encore à ses

oreilles la double ritournelle, désormais inséparable dans son cœur.

Elle finit par dormir, mais elle eut un rêve de folle:

La salle de bal des Latune était là, avec tous les invités. Seulement

tous n’étaient plus que des squelettes. Ils se tenaient rangés en rang,

par couples, autour de la salle.

Au milieu, il y en avait deux, le sien et celui de Pierre. Ils se

donnaient encore la main--la MAIN GAUCHE.

Contes pour lire au crépuscule · 第 16 / 23 题