LE MUR FATAL

Et vraiment quand la Mort viendra que reste-t-il?

(PAUL VERLAINE, _Sagesse_.)

Nicole de Vercors était une délicieuse petite femme brune, toute en

nerfs, fine, frêle, la peau pâle et que rendrait à merveille l’adjectif

«soyeuse» s’il pouvait s’appliquer à un être.

Elle avait de grands yeux verts, pleins de lueurs, la plupart du temps

foncés et distraits, noyés de rêves, mais qui savaient aussi s’éclairer

subitement; alors ils faisaient penser aux grottes des Sirènes, au jour

étrange qui doit régner sous les eaux.

Les Vercors, vieille famille du Dauphiné, jetèrent de l’éclat à la Cour

sous les derniers Valois. L’un d’eux, Anne-Phœbus, grand pannetier de

France au temps de Henri III, fut des 35 chevaliers du Saint-Esprit, qui

furent reçus d’abord le 31 décembre 1578, en l’église des

Grands-Augustins. Sa femme, Nicole, eut, dit-on, quelque faveur du Roi.

On conservait précieusement un portrait d’elle, peint par Clouet, et,

dans la famille, l’imagination aidant, on se flattait que, par un

phénomène d’hérédité possible après tout, la Nicole d’aujourd’hui

ressemblât à sa lointaine aïeule.

La fortune des Vercors changea avec la dynastie: ils passèrent au

deuxième plan et y restèrent. Bien alliés, vivant à la Cour, puis à

Paris, ils tinrent de tout temps «un certain état», comme l’on disait

autrefois. Cet état, ils le tenaient encore quand Nicole se trouva d’âge

à convoler.

En dépit d’une dot médiocre, de nombreux partis se présentèrent.

L’heureux gagnant fut le comte de Porcieu, puissant homme, gros mangeur,

grand chasseur, déjà âgé, qui aimait fort à vivre dans ses terres. Il

était riche. Il épousa Nicole pour sa beauté.

Les familles étaient équivalentes, la fortune très supérieure du côté du

mari. Ce fut ce que l’on appela «un beau mariage» pour Nicole. Seuls

quelques esprits caustiques s’amusèrent à remarquer la malice du hasard

qui, sur l’argenterie commune, avait uni en écussons la harpe des

Vercors au pourceau de fable des Porcieu.

En apparence, tout allait bien. Monsieur concédait à Madame six mois de

Paris, de février à juillet, et Madame, pour contenter Monsieur par une

revanche généreuse, consentait à venir s’enfermer pendant l’automne et

l’hiver à la Roche-Panse, magnifique demeure du quatorzième avec des

poternes, des souterrains, des douves, des légendes sinistres à foison,

des murs épais d’un mètre, entre lesquels, tant bien que mal, Nicole

essaya d’implanter le confort.

Mais Nicole avait trop de nerfs et son mari, pas assez.

A Paris, tandis qu’elle, tendue comme un fil, frémissait à tous les

souffles de sensibilité excessive qui traversent notre époque, lui,

désœuvré, regrettait Roche-Panse, ses fermiers, ses bois, ses battues,

allait au club pour tuer le temps, revenait souvent d’une humeur de

dogue; toutefois, comme presque tous les hommes, il se laissait mener en

grognant, ce qui est le principal.

Nicole, soumise aux influences de la capitale, prodigieuse usine de

nervosité, rêvait autre chose.

Non pas qu’elle lût beaucoup: M. Anatole France a expliqué quelque part

l’embarras qu’éprouvent les femmes du monde à se procurer un livre. Mais

c’est dans l’air.

Il faut jouir, jouir à tout prix, jouir à la hâte.

Du haut en bas de la société, d’un bout à l’autre de Paris, dans la rue,

au Bois, au théâtre, en écoutant les tsiganes ou les vers de Mme de

Noailles, on éprouve ce frisson-là:

«Combien s’en sont allés de tous les cœurs vivants

Au séjour solitaire,

Sans avoir bu le miel, ni respiré le vent

Des matins de la terre».

Mme de Porcieu n’entendait pas s’en aller ainsi, du tout, et elle

rêvait: Elle ne savait encore trop à quoi.

On a de si courtes haltes entre les goûters, les dîners, les visites,

les bals, les courses, les parties de théâtre. Si l’on songe à «ce qu’il

faut faire», «où il faut aller», «ce qu’il faut voir», l’on demeure

positivement confondu.

Elle n’avait donc pas encore réfléchi quelle forme matérielle précise

pourrait prendre son rêve jusqu’ici un peu vague. Dans les seuls

instants qu’elle se connut de libres, le soir avant de dormir, le matin

après s’être éveillée, surtout lorsqu’elle entendait non loin d’elle son

mari souffler comme un phoque, il lui venait bien à l’idée de prendre un

surnuméraire: quelqu’un de gentil, de doux, de bien élevé, qui ne lui

demanderait pas trop, à qui elle accorderait moins encore, mais qui

cependant lui comblerait son «vague à l’âme» les jours où elle en aurait

besoin.

«J’y penserai dès que j’aurai le temps», se disait-elle. Puis, elle

n’avait jamais le temps.

* * * * *

Ce temps vint pourtant en juillet, moment où Paris se vide.

M. de Porcieu était déjà parti, voulant donner un coup d’œil à ses

récoltes de froment.

Un beau jour le Hasard, qui est parfois notre ami, mit Nicole face à

face avec Pierre Le Houx.

C’était à Puteaux, île de la Seine, «bruissante de voies douces et de

musiques harmonieuses», qui fait penser au royaume enchanté de Prospero.

Là, comme jadis Ferdinand battu par la «Tempête», certains Parisiens

privilégiés viennent, aux jours chauds de la «saison», chercher un

refuge contre cet Océan agité qu’est Paris.

Ils y trouvent la fraîcheur, un repos d’après-midi, le calme pendant

quelques instants. Plusieurs peut-être ont-ils parfois la chance d’y

rencontrer une Miranda.

A l’ombre des grands parasols rouges, au bord de l’eau, dans les chalets

vernissés, parmi les fleurs, les tennis, les pelouses--toute une nature

apprêtée et cependant charmante--de jolis groupes d’hommes et de femmes

à la mode prennent du thé autour des petites tables, conversent,

potinent, regardent les joueurs courir en casaque vive. Il y a des

allées qui serpentent, des coins perdus où parfois un couple va

s’asseoir pour causer plus à l’aise. C’est un club, et cependant c’est

un terrain neutre de rencontre. Beaucoup de mondes, tous élégants

d’ailleurs, s’y mêlent. A un goûter, Nicole de Vercors se trouva voisine

de Pierre Le Houx et dès les premiers mots pressentit l’objet de ses

désirs.

C’était un long garçon d’un visage agréable, très bien mis, très doux,

très poli, de ceux qui donnent envie quand on les voit de murmurer le

refrain populaire:

«Joli, joli jeune homme,

Voulez-vous monter chez moi,

Joli, joli jeune homme.»

Il paraissait doué d’une âme tendre. En moins de quelques minutes elle

sut tirer de lui qu’il avait été élevé par sa mère, veuve de très bonne

heure, et qu’il n’avait pas fait de service militaire. Si Nicole

confirmait les hypothèses de l’hérédité, Pierre semblait prendre à tâche

de les démentir, car il descendait en ligne directe de ce baron Le Houx,

colonel des voltigeurs de la Garde, qui, comme sergent, stupéfia Larrey,

tandis qu’on lui coupait le bras, en gardant tranquillement sa chique au

coin de la joue, ni plus ni moins que si on lui eût taillé les ongles.

Ce rude grognard du «Tondu» devint par la suite colonel, chevalier, puis

baron de l’Empire et fut proposé pour cet Ordre des Trois Toisons que

Napoléon voulait donner au plus brave de chaque régiment.

Son propre petit-fils réalisait avec une perfection entière le type de

ces jeunes gens accomplis qui n’ont rien fait, ne sont rien, ne veulent

rien être, sinon un miroir fidèle de la Mode et un reflet impeccable de

l’Opinion; qui, par cela même, incarnent en leur personne toute une

civilisation, résument d’une façon précieuse les affinements d’une

époque.

Chez Pierre Le Houx tout, les souliers, les habits, les manières, les

relations, la conduite, les propos et jusqu’aux idées--si l’on peut

ainsi dire--étaient d’un «comme il faut» presque excessif.

C’était justement cet excès qui plaisait à Nicole. Avec lui, il n’y

aurait rien à craindre, du moins, elle le pensait. Pendant plusieurs

jours ils se retrouvèrent volontiers, le jour et aussi le soir, aux

fêtes de nuit, où Puteaux, paré de feux de Bengale et de lanternes

multicolores, semble une grande jonque de plaisir.

Pierre savait les potins, partageait les avis de Nicole, bostonnait à

ravir, jouait au tennis avec grâce et cependant se laissait battre; sa

partie forte, disait-il, était le bridge et, talent particulier, il

brodait d’admirables gilets.

Nicole crut avoir trouvé l’oiseau rare, et, faiblesse insigne, elle le

lui dit.

De ce jour ils s’aimèrent, timidement, peu à peu, l’un ne voulant pas

trop prendre, l’autre n’osant trop donner... Puis même dans ce mois de

juillet où le monde laisse souffler un peu, on a encore tant à faire: le

couturier, la modiste, les courses de départ, les amies qui viennent

dire adieu... Ils avaient beau expédier celui-ci, faire attendre

celui-là, remettre l’un, renvoyer l’autre, se voyaient-ils en tout trois

heures par semaine? Il ne faudrait pas le jurer. Puis ils n’osaient pas,

de crainte de faire causer. Cependant ils s’aimaient--on pourrait dire

«à la folie» si de telles têtes étaient capables de pousser jusqu’aux

folies susceptibles de les décoiffer. C’était presque le seul sentiment

réel, profond de leurs deux existences, toutes en superficie par

ailleurs. Hélas! il fallut bientôt se séparer. Pierre allait à

Trouville. Nicole à Roche-Panse. Ils devaient se retrouver à l’automne,

car Pierre, par des manœuvres savantes, se ferait inviter au Vautrait,

chez les Puylaurens, des voisins.

* * * * *

Dans le feu des adieux ils avaient juré de s’écrire tous les jours.

Promesse imprudente, difficile à remplir fidèlement de part et d’autre.

Aussi, tandis que Nicole, perdue dans d’immenses salles, sans

distractions au fond de sa province d’où les voisins étaient partis aux

bains de mer, tenait un journal minutieux de ses élans, de ses pensées,

de ses sensations et l’envoyait à Pierre, Pierre, n’ayant fait que

changer d’engrenage, quelque prodige qu’il réalisât, ne parvenait à

rédiger que des mots hâtifs, sans intérêt, sans couleur et sans

tendresses, qu’il griffonnait en rentrant le soir, très tard, éreinté,

prenant sur son repos.

«Que faisait-il?» se demandait-elle.

Certes, et elle le savait par expérience, la vie du monde ne laisse pas

un instant de répit. Mais maintenant qu’elle était désœuvrée et sous le

charme de M. Marcel Prévost, il lui apparaissait qu’elle devait passer

avant le monde. Pierre n’aurait-il pu sacrifier une partie de tennis,

voire même un dîner, pour lui donner des nouvelles?

Heure par heure elle eût voulu connaître sa vie.

A présent isolée, repliée sur elle-même par la force des circonstances,

elle l’aimait vraiment. Ce qu’elle ne lui avait pas donné en nature,

elle le lui donnait en pensée.

L’aimait-il toujours? Au début elle n’avait peut-être pas été assez

généreuse? D’autres femmes ne le lui prenaient-elles pas?

«L’ingrat, soupirait-elle, s’il pouvait voir comme il me fait souffrir!»

Elle eût voulu être malade, mourir même pour éprouver son cœur. N’ayant

jamais souffert de chagrins véritables, sa peine lui semblait infinie.

Un moment elle songea à se tuer après avoir écrit une lettre déchirante.

Puis elle reçut, dans ces jours-là, un merveilleux manteau, ce qui la

fit réfléchir que ce bas monde contient encore quelques joies.

Elle serait si contente de se montrer jolie à Pierre quand il viendrait,

à l’automne!

* * * * *

Tout arrive... même l’automne, et Pierre vint.

Toutefois, cela ne se passa pas sans difficultés.

Il lui fallut d’abord se faire inviter au Vautrait, simuler une passion

pour la chasse qui surprit tout le monde.

Puis sa mère fut très malade: un instant on put craindre que le plan si

habilement ourdi ne fût déchiré d’un seul coup.

Aucune prière ne monta vers le Ciel plus fervente que celles de Nicole

de Porcieu pour le rétablissement de Mme la baronne Le Houx.

Ces prières furent exaucées, au détriment par exemple de la tranquillité

de Pierre, car depuis qu’il était au Vautrait le rôle auquel il s’était

astreint le condamnait à faire des kilomètres, par le soleil ou par la

boue, le fusil sur l’épaule--et à paraître enchanté.

De temps en temps il avait bien, il est vrai, quelques compensations.

Nicole venait en visite, mais elle ne pouvait dépasser les limites

assignées par les usages.

Jamais les Puylaurens n’avaient trouvé si aimable cette petite femme

d’habitude froide, réservée, hautaine. Ils lui rendaient ses visites

avec exactitude, accompagnés par toute leur bande d’invités.

Et Pierre ne les trouvait point encore assez polis.

Au milieu de tous ces gens, lui et Nicole ne pouvaient guère se voir, se

causer, dire ce qu’ils auraient voulu.

Et c’était ainsi à chacune des occasions de rencontre: aux déjeuners,

aux dîners, aux chasses, aux battues.

Une fois, Nicole l’invita seul à déjeuner. M. de Porcieu étant parti

aussitôt après faire une tournée à l’effet d’instruire ses gardes, ils

eurent quelques bonnes heures ensemble. Le seul résultat fut de leur en

faire désirer d’autres, mais Mme de Porcieu n’osa renouveler cette

audace.

«En province, comme l’a dit spirituellement quelqu’un, la plus grande

occupation est de s’occuper aux affaires des autres.» Nicole le savait

et elle n’avait pas renoncé à sa réputation. Enfin un jour, «le

Ciel»--comme elle le dit--vint à leur secours: les Latune donnèrent un

bal.

Les Latune, richissimes banquiers, tenaient de véritables «Grands Jours»

dans le pays. C’était un tribunal de «mondanités» dont les arrêts

redoutables faisaient loi. Sévères dans leurs relations--d’autant plus

qu’on pouvait l’être pour eux-mêmes--ils n’invitaient que des gens de

marque. Pierre Le Houx fut invité, tout juste.

Nicole dut intercéder, ce qui la gêna.

Ils connurent donc pendant quelques valses la suprême douceur de

s’enlacer, de mêler leurs haleines. Ils purent glisser ensemble sur le

Fleuve où les violons tsiganes faisaient courir, incomparables

cantilènes, les frissons de la Mort joints à ceux de l’Amour.

Ils ne voulurent cependant pas danser le cotillon ensemble. A peine

s’ils échangèrent quelques phrases intimes dans la galerie, en se

rendant au buffet.

Tout cela eut une fin. A deux heures, l’on se retira. Oui, déjà: la

plupart avaient une longue retraite à faire.

Les Puylaurens étaient partis, oubliant Pierre dans le flot tumultueux

de leurs hôtes.

Nicole, au comble de la joie, proposa à son mari «de ramener ce pauvre

M. Le Houx que l’on déposerait au Vautrait, en passant».

Contes pour lire au crépuscule · 第 15 / 23 题