XVIII

Déclaration des états généraux des Provinces-Unies du 26 juillet

1581, moins le préambule, qui a été déjà reproduit au chap. IX.

(Lepetit, _Chronique de Hollande et Zélande_, t. II, p. 428

et suiv.)

«Or, il est ainsi que le roy d'Espagne, après le trespas de feu, de

haute mémoire, l'Empereur Charles cinquiesme, son père, de qui luy

sont transportés tous ces pays, oubliant les services que, tant sondit

père que luy mesme avaient receu de ces pays et inhabitans d'iceulx,

par lesquels principalement le roy d'Espagne avoit obtenu si

glorieuses et mémorables victoires contre ses ennemis, que son nom et

puissance en estoient renommez et redoubtez par tout le monde;

oubliant aussi les admonitions lesquelles ladite majesté impériale luy

avoit par cy-devant faites: au contraire a donné audience, foi et

crédit à ceux du conseil d'Espagne estans lez luy, ayant ledit conseil

conçu une haine secrète contre ces pays et leur liberté; pour autant

qu'il ne leur étoit permis d'y commander et les gouverner, ou de

servir en iceux les pricipaux estats et offices, ainsi qu'ils sont au

royaume de Naples, Sicile, Milan, aux Indes, et autres pays sujets à

la puissance du roy: estant aussy amorcez de la richesse desdits pays,

à la plus part d'entre eux bien cognue. Ledit conseil, ou mesme des

principaux d'iceluy, ont par diverses foys remonstré au roy que, pour

sa réputation et plus grande autorité de Sa Majesté, il valoit mieux

conquester de nouveau ces Pays-Bas, pour alors y pouvoir commander

librement, à son plaisir, et absolutement, c'est-à-dire, tyranniser, à

sa volonté, que de les gouverner sous telles conditions qu'il avoit, à

la réception de la seigneurie desdits pays, juré d'observer.

»Le roy d'Espagne suyvant depuis lors ce conseil, a cherché tous

moyens pour réduire ces pays, les despouillant de leur ancienne

liberté, en servitude, sous le gouvernement des Espagnols. Ayant, sous

prétexte de la religion, premièrement voulu mettre ez principales et

plus puissantes villes nouveaux évesques, les dotant de

l'incorporation des plus riches abbayes, adjoustant à chacun évesque

neuf chanoines pour luy servir de conseillers, dont les trois auroient

la charge péculière de l'inquisition; par laquelle incorporation

lesdits évesques, estant ses créatures à sa dévotion et commandement

(qui eûssent peu estre choisis aussi bien d'estrangers que de naturels

du pays) auroient le premier bien et la première voix ez assemblées

des estats desdits pays: et par l'adjonction desdits chanoines, auroit

introduit l'inquisition d'Espagne, laquelle, de tout temps, a esté en

ces pays en aussy grande horreur et autant odieuse comme l'extrême

servitude mesmes, ainsi qu'il est notoire à un chacun; tellement que

la majesté impériale l'ayant autrefois mise en avant à cesdits pays,

icelle, moiennant les remontrances faictes à Sa Majesté, cessa de plus

la proposer, monstrant en cela la grande affection qu'il portoit à ses

subjectz.

»Mais nonobstant diverses remontrances faites au roy d'Espaigne, tant

par les provinces et villes particulières, que par aulcuns des

principaux seigneurs du pays, nommément par le baron de Montigny, et

depuis par le comte d'Egmont, qui, par consentement de la duchesse de

Parme, alors régente d'iceux pays, par advis du conseil d'Estat et de

la généralité, ont, à ces fins, successivement esté envoyés en

Espaigne. Et nonobstant aussy que le roy leur auroit, de bouche, donné

espoir que, suivant leur requeste, il pourvoiroit au contentement du

pays. Si est-ce toutefois que par lettres il a fait puis après tout

le contraire; commandant bien expressément et sous peine d'encourir

son indignation, de recevoir incontinent les nouveaux évesques et de

les mettre en possession de leurs évêchez et abbayes incorporées:

d'effectuer l'inquisition, où elle avoit auparavant esté encommencée à

pratiquer, et d'obéyr et ensuivre les décrets et statuts du concile de

Trente, lesquels, en divers points, contrarient aux priviléges du

pays.

»Ce qu'estant venu à la cognoissance de la commune, a donné juste

occasion d'une grande altération entre eux et grandement diminué la

bonne affection, laquelle, comme bons sujets, ils avoyent de tout

temps portée au roy et à ses prédécesseurs; car ils mettoient

principalement en considération que le roy ne prétendoit pas tant

seulement tyranniser sur leurs personnes et biens, mais aussi sur

leurs consciences, desquelles ils n'entendoient estre responsables ou

tenus d'en rendre compte qu'à Dieu seul.

»A cette occasion, et pour la pitié qu'ils avoient du pauvre peuple,

les principaux de la noblesse du pays exhibèrent, l'an 1566, certaine

remonstrance, par forme de requeste, suppliant par icelle, pour

apaiser la commune, et éviter toutes émotions et séditions, qu'il

pleust à Sa Majesté, monstrant l'amour et affection que, comme prince

benin et clément, il portoit à ses sujets, de modérer lesdits points,

et signamment ceux qui concernoient la rigoureuse inquisition et

supplices pour le fait de la religion.

»Et pour remonstrer le mesme plus particulièrement au roy et avec plus

d'autorité et luy donner à entendre combien il estoit nécessaire pour

le bien et prospérité du pays, et pour le maintenir en repos et

tranquillité, d'oster les susdites nouvelletez et modérer la rigueur

des placarts publicz sur le faict de la religion: Se sont ledit

marquis de Berghe et ledit baron de Montigny, à la requeste de ladite

dame la régente, du conseil d'Estat et des estats généraux de tous les

pays, comme ambassadeurs, acheminez vers Espagne, là où le roi, au

lieu de leur donner audience et pourvoir aux inconvéniens par eux

remontrez (lesquels, pour n'y avoir remédié à temps, comme l'urgente

nécessité le requéroit, s'estoient desjà en effect commencé à

descouvrir par tout le pays entre la commune), par instinct,

persuasion et sentence du conseil d'Espagne il a fait déclarer

rebelles et coupables du crime de lèze-majesté tous ceux qui avoient

faict ladite remonstrance, et d'avoir forfait corps et biens.

»Et pardessus ce, pensant estre totalement asseuré desdits pays par

les forces et violence du duc d'Alve et les avoir réduits sous sa

plénière puissance et tyrannie, il a fait, puis après, contre tout

droit des gens (de tout temps inviolablement observé, mesmes entre les

plus barbares et cruelles nations et princes les plus tyranniques),

emprisonner et mourir lesdits seigneurs ambassadeurs, confisquant tous

leurs biens.

»Et nonobstant que toute la susdite altération survenue l'an 1566, à

l'occasion que dit est, eût été quasi assoupie par la régente et ceux

de sa suite, et que la plus grande part de ceux qui s'étaient

présentés devant elle pour la liberté du pays se fûssent retirés, ou

eûssent été déchassés, et les autres assujétis: ce néantmoins, pour ne

négliger l'opportunité que ceux du conseil d'Espagne avoient si

longtemps cherchée et espérée, selon qu'ouvertement donnèrent à

cognoistre les lettres interceptées, audit an 1566, de l'ambassadeur

d'Espagne, nommé d'Alava, escrites à la duchesse de Parme, pour avoir

moyen, sous quelque prétexte, d'abolir tous les priviléges du pays et

de le pouvoir faire gouverner tyranniquement par les Espagnols, comme

ils faisoyent les Indes et autres pays par eux de nouveau conquestez,

il a par l'instruction et conseil desdits Espagnols, monstrant en cela

le peu d'affection qu'il portoit à ses sujets de ces pays,

contrevenant à ce qu'il estoit obligé, comme leur prince, protecteur

et bon pasteur, envoyé en ces pays le duc d'Alve, fort renommé pour sa

rigueur et cruauté, l'un des principaux ennemys des mesmes pays,

accompagné d'un conseil de personnes de mesme naturel et humeur que

lui.

»Et combien que ledit duc d'Alve soit entré en ce pays avec son armée,

sans aucune rencontre ny empeschement, et qu'il ayt esté receu des

povres inhabitans avec toute révérence et honneur, n'en attendant que

toute bénignité et clémence, suyvant ce que le roy leur avoit tant de

fois promis par ses lettres fainctement escrites, voire mesme qu'il

estoit délibéré de se trouver en personne au pays et d'y venir donner

ordre à tout, au contentement d'un chacun.

»Ayant iceluy roy, outre cela, au temps du parlement du duc d'Alve

pour venir par deçà, fait armer, aux costes d'Espagne, une flotte de

navires pour l'amener icy, et une autre en Zélande pour l'aller

rencontrer et recevoir, comme il en faisoit courir le bruit, aux

grands frais et dépens du pays: pour tant mieux amuser et abuser les

povres sujets et plus facilement les attirer en ses filets.

Nonobstant quoy, iceluy duc d'Alve, incontinent après sa venue, bien

qu'il fûst estranger, nullement de sang royal, déclara qu'il avait

commission du roy, de grand capitaine, et, peu après, de gouverneur

général de ces pays: chose du tout contraire aux priviléges et anciens

usages d'iceux. Et descouvrant suffisamment ses desseins, mit

subitement garnison éz principales villes et forteresses du pays, fit

bastir aux plus puissantes et riches villes des citadelles, pour les

tenir en sujétion. Et par charge du roy, comme il disoit, appela

aimablement vers luy, tant par lettres qu'autrement, les principaux

seigneurs du pays, sous prétexte d'avoir affaire de leurs conseils et

assistance pour le bien et service du roy et des pays.

»Après quoy il fit appréhender prisonniers ceux qui, ayant donné foy à

ses lettres, s'étoient venus présenter: qu'il a, contre les

priviléges, fait mener hors du pays de Brabant, où ils avaient esté

appréhendez, faisant pardevant lui et son conseil, encores qu'ils ne

fûssent juges compétens, instruire leur procès. Et devant qu'ils

fûssent instruits et les seigneurs accusez, pleinement ouys en leur

défense, jugez avoir commis crime de perduellion, les faisant

publiquement et ignominieusement mettre à mort.

»Les autres, qui, pour mieux recognoistre les faintises des Espagnols,

s'estoyent retirez et tenus hors du pays, déclarez rebelles, et

d'avoir commis crime de lèze-majesté, d'avoir forfait corps et biens,

et comme tels, confisqué tout ce qu'ils avoient pardeçà; le tout, afin

que les povres inhabitans ne s'en pûssent ayder, en la juste défense

de leur liberté contre l'oppression des Espagnols et de leurs forces,

à l'assistance desdits seigneurs et princes; pardessus une infinité

d'autres gentilshommes et notables bourgeois, lesquels il a en partie

fait mourir et en partie déchassez, pour confisquer leurs biens:

travaillant le reste des bons inhabitans tant par fourragement de

soldats, qu'autres outrages, en leurs femmes, enfans et biens: comme

aussi par diverses exactions et tailles; les contraignant de

contribuer tant aux bastimens des nouvelles citadelles et

fortifications des villes, qu'il fit à leur oppression, que de fournir

centiesmes et vingtiesmes deniers, pour le paiement des soldats, en

partie par luy amenez et en partie par luy levez de nouveau, pour les

employer contre leurs compatriotes; et ceux qui, au danger de leur

vie, se hazardoient à défendre la liberté du pays, afin qu'aux sujets

ainsi appauvris il ne restât aucun moyen pour empescher ses desseins,

et mieux effectuer l'instruction qui lui avoit esté baillée en

Espagne, à sçavoir de traiter ces pays comme nouvellement conquis.

»A laquelle fin, il changea pareillement, en aucuns lieux et villes

principales l'ordre du gouvernement et de la justice, érigea nouveaux

consaux, à la manière d'Espagne, directement contre les priviléges du

pays.

»Et finalement s'estimant hors de toute crainte, voulut par force

introduire certaine imposition d'un dixième denier sur toutes sortes

de marchandises et manufactures, à la totale ruine de la commune, de

laquelle le bien et la prospérité consiste, la plupart, au trafique et

manufactures; et ce, nonobstant une infinité de remonstrances faites

au contraire, tant par chacune des provinces en particulier, que de

toutes, en général; ce que par violence il auroit ainsi effectué, si

ce n'eust esté que, bientost après, par le moyen de monseigneur le

prince d'Orange et de bon nombre de gentilshommes et autres natifs de

ces pays, bannis par ce duc d'Alve, suivant le party dudit seigneur

prince et estant pour la pluspart en son service, et autres inhabitans

affectionnez à la liberté de leur patrie, les provinces de Hollande et

de Zélande ne se fûssent révoltées et mises sous la protection dudit

seigneur prince.

»Contre lesquelles deux provinces ledit duc d'Alve a depuis, durant

son gouvernement, et après lui, le grand commandeur de Castille,

envoyé en son lieu par le roy, non pour adoucir et modérer quelque peu

la tyrannie de son prédécesseur, mais pour la poursuivre plus

couvertement et cauteleusement qu'il n'avoit fait, contraint les

provinces, qui par leurs garnisons et citadelles étoient réduites sous

le joug espagnol, d'employer leurs personnes et tous leurs moyens pour

aider à les subjuguer, sans toutefoys en rien soulager lesdites

provinces, ainsi en les traitant comme ennemis, présentant aux

Espagnols, sous ombre d'une mutinerie, à la vue dudit commandeur,

d'entrer par force en la ville d'Anvers, y séjourner l'espace de six

semaines, vivans à discrétion, à la charge des povres bourgeois, les

contraignant pardessus ce, pour estre deschargez de leurs violences,

de fournir la somme de quatre cent mille florins pour le paiement de

la solde desdits Espagnols. Quoy fait, lesdits soldats prenans par la

connivence de leurs chefs, tant plus de hardiesse, se sont avancez de

prendre ouvertement les armes contre le pays: tâchans premièrement de

surprendre la ville de Bruxelles, et au lieu du siége ancien et

ordinaire des princes de pardeçà, faire illec un nid de leurs rapines;

ce que, en leur succédant selon leur dessein, prinrent par force et

violence la ville d'Alost, et tost après forcèrent la ville de

Maëstricht. Et depuis estant violemment entrez en la ville d'Anvers,

l'ont pillée, saccagée et mise à feu et à sang, et ainsi traitée, que

les plus barbares et cruels ennemis d'un pays n'en auroient sceu faire

davantage ne pire: au dommage indicible non seulement des povres

inhabitans, mais quasi de toutes les nations du monde, qui avoyent

illec leurs marchandises, debtes et argent.

«Et combien que lesdits Espagnols, par ordonnance du conseil d'Estat,

auquel le roy, par le trespas advenu dudit grand commandeur peu

auparavant avait conféré le gouvernement général du pays, fûssent, en

la présence mesme de Jéronimo de Rhoda, déclairez et publiez ennemis

du pays, ledit de Rhoda toutefois, de son autorité privée, comme il

est à présumer en vertu de certaine secrète instruction qu'il avoit

d'Espagne, entreprist d'estre chef desdits Espagnols et de leurs

adhérens; de manière que, sans respecter ledit conseil d'estat, il

usurpa le nom et authorité du roy, contrefit son sceau et se porta en

gouverneur et lieutenant du roy en ces pays.

«Ce qu'au mesme instant esmeut les estats d'accorder avec mondit sieur

le prince d'Orange et les estats de Hollande et Zélande; lequel accord

a par ledit conseil d'Estat, comme légitimes gouverneurs, esté

approuvé, pour, conjoinctement et de main commune, faire la guerre aux

Espagnols, communs ennemis de la patrie et les déchasser de ces pays;

sans toutefois que comme bons sujets ils aient entretant obmis par

diverses remonstrances et humbles requestes de pourchasser avec toute

diligence, par tous moyens convenables et possibles vers le roy: qu'en

prenant égard aux fautes, troubles et inconvéniens déjà survenus et

apparentement encore à suivre, il luy plût faire sortir les Espagnols

hors de ces pays, et premièrement ceux qui auroient esté cause des

saccagemens et ruines des principales villes de son pays, et d'autres

innumérables forces et violences que ses povres sujets avoient

souffert, à la consolation et soulagement de ceux qui les avoient

endurez, et à l'exemple de tous autres.

«Si est-ce nonobstant que le roy encores qu'il fît semblant par

paroles que ce qui estoit advenu luy desplaisoit et estoit contre son

gré, et qu'il avoit intention d'en punir les chefs et auteurs et de

vouloir pourvoir et donner ordre avec toute clémence au repos du

pays, comme il appartenoit à un prince bénin, n'a pas seulement

négligé de faire la punition dudit chef et auteurs, ains au contraire,

comme assez il appert que tout estoit avec son consentement et

préalable délibération de son conseil d'Espagne, ainsi que certaines

lettres siennes, peu après interceptées ont donné pleine foy: par

lesquelles estoit escrit audit Rhoda et aux autres capitaines, auteurs

du mal, que le roy non seulement ne blâmoit point leur fait, mais le

trouvoit bon et le prisoit, promettant les récompenses, signament

ledit Rhoda, comme ayant fait un singulier service; ce qu'à son retour

en Espagne et à tous autres ministres de sa tyrannie exercée en ces

pays il auroit par effet démontré.

»Au mesme temps aussy, le roy pensant de tant mieux esblouyr les yeux

de ses sujets, envoya en ces pays, pour gouverneur général, son frère

bastard, dom Juan d'Autriche, comme estant de son sang; lequel sous

prétexte de déclarer aux estats qu'il trouvoit bonne et approuvoit la

pacification faite à Gand, promit de faire sortir les Espagnols, de

faire punir les auteurs des violences et désordres advenus en ces

pays, et de mettre ordre au repos général et réintégration de leur

ancienne liberté: tascher de séparer lesdits Estats et de subjuguer un

pays et l'autre après.

»Par permission et providence de Dieu, ennemy de toute tyrannie, il

fut découvert, par l'interception de certaines lettres, qu'il avoit

charge du roy de se reigler en ces pays suyvant l'instruction qui luy

seroyt donnée par Rhoda; et, pour couvrir telle chose, le roy

défendoit à dom Juan et à Rhoda de ne s'entrevoir ou parler l'un à

l'autre; luy commandant de se comporter avec les grands et principaux

seigneurs avec toute bénignité et bénévolence, pour gagner leurs

affections: jusques à ce que, par leur assistance et moyen, il eût pû

réduire la Hollande et Zélande, pour après faire sa volonté des autres

provinces. Sur quoy aussy dom Juan, nonobstant qu'il avoit

solennellement juré, en présence de tous les estats du pays,

d'observer ladite pacification de Gand, contrairement à cela, chercha

par le moyen de leurs colonels, lesquels il avoit déjà à sa dévotion,

toutes manières pour, par grandes promesses, gagner les soldats

allemands, lesquels estoient alors en garnison et avoient en garde les

principales villes et forteresses du pays, desquels par ce moyen il se

fit maistre; comme déjà, par l'induction de leurs colonels, il les

avoit gagnez et attirez, se tenant assuré des places par eux

occupées: pour, par ce moyen, forcer ceux qui ne se voudroient joindre

avec luy à faire la guerre au prince d'Orange et à ceux de Hollande et

Zélande; par ainsi susciter une plus sanglante et cruelle guerre

intestine, qu'elle n'avoit esté auparavant.

»Mais comme toutes choses qui se traitent fainctement, couvertement et

par dissimulation ne peuvent longtemps demeurer cachées, venant les

menées de don Juan à estre descouvertes, comme qu'il sceut effectuer

ce qu'il avoit désigné, il ne sceut mener ses conceptions et

entreprises à la fin qu'il prétendoit.

»Ce nonobstant, toutefois, il suscita nouvelle guerre laquelle dure

encore jusques à présent, au lieu d'un repos et paix assurée, dont, à

son arrivée, il se vantoit tant.

»Lesquelles susdites raisons nous ont donné assés d'occasions pour

deschasser le roy d'Espagne, et de chercher un autre puissant et benin

seigneur pour ayder à deffendre ces pays et les prendre en sa

protection. Et ce, d'autant plus que lesdits pays ont desjà receu

telles foules, souffert tels outrages, et ont esté délaissez et

abandonnez par leur prince jà par l'espace de plus de vingt ans,

durant lesquels les habitans ont esté traitez, non comme sujets, mais

comme ennemis; leur propre prince et seigneur s'efforçant de les

ruiner par force d'armes.

»En outre, après le trespas de don Juan, ayant envoyé le baron de

Selles, lequel, sous prétexte de mettre en avant quelques moyens

d'accord, déclaira suffisamment que le roy ne vouloit advouer la

pacification faite à Gand, laquelle toutefois dom Juan avoit juré en

son nom de maintenir, mettant ainsi, de jour à autre, plus graves

conditions d'accord.

»Nonobstant quoy, nous n'avons, pour nous acquitter de nostre devoir,

voulu laisser, par humbles remonstrances escrites, y employant mesme

la faveur et intercession des principaux seigneurs et princes de la

chrestienté, et par tous moyens, continuellement et sans intermission,

de chercher à nous réconcilier et accorder avec le roy.

»Ayant aussi eu dernièrement bien longtemps noz députez à Coulogne,

espérans _illec_, par intercession de la majesté impériale et des

seigneurs princes électeurs estant à ce entremis, d'impétrer une paix

assurée, avec quelque gracieuse et modérée liberté de la religion

(laquelle concerne principalement Dieu et les consciences) selon que

la constitution des affaires du pays le requéroit pour lors.

»Mais nous avons finalement trouvé par expérience, que par icelle

remonstrance et communication à Coulogne ne pouvions rien obtenir du

roy, et que ladite communication estoit seulement pratiquée et servoit

pour désunir les provinces et les mettre en discord, pour tout plus

facilement vaincre et subjuguer l'un devant, et l'autre après, et

exécuter contre icelles leurs premiers desseins.

»Ce qui est depuis évidemment apparu par certain placard de

proscription que le roy fit publier, par lequel nous et tous les

habitans desdites Provinces-Unies, officiers d'icelles et tenant leur

party, sont déclairez rebelles, et pour tels, avoir forfait, corps et

biens, promettant en oultre grande somme de deniers à celuy qui

tueroit ledit seigneur prince; le tout, pour rendre odieux les propres

habitans, empescher leur navigation et trafique, et les mettre en un

extrême désespoir: tellement que, désespérant totalement de tous

moyens de réconciliation, et destituez de tout autre remède et

secours, avons, suivant la loy de nature, pour la tuition et deffence

de noz (et des autres habitans) droits, priviléges et anciennes

coustumes, et de la liberté de la patrie, la vie et l'honneur de nous,

nos femmes et enfans, et postérité, afin qu'ils ne viennent à tomber

en la servitude des Espagnols, délaissant à bon droit le roy

d'Espagne, esté contraints de trouver et practiquer autres moyens,

tels que, pour nostre plus grande sûreté et conservation de nos

droits, privilèges et libertés susdites, avons advisé le mieux

convenir.

«Sçavoir faisons que, toutes les choses susdites considérées, et

pressez de l'extrême nécessité, comme dit est, avons, par commun

accord, délibération et consentement, déclaré, etc., etc., etc.»

Charlotte de Bourbon, princesse d'Orange · 第 40 / 57 题