§1.
Dépêche de Bellièvre au duc d'Anjou. 17 août 1578.
(Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3,277, fº 61.)
«Monseigneur, estant venu en ceste ville d'Anvers pour satisfaire à
vostre commandement, le premier propos qui m'a esté dit par M. le
prince d'Orange a esté que arrivèrent, devant hyer au soir, en ceste
ville d'Anvers, deux députés de Flandre quy luy rapportèrent que M. de
Lamotte, gouverneur de Gravelines, avoit prié ceux de Flandre luy
envoyer de leur part deux personnages auxquels ils eussent fiance; ce
qu'ils firent. Ledit sieur de Lamotte leur dit que vous, monseigneur,
luy aviez par deux fois envoyé un nommé sieur d'Alféran, qui luy avoit
monstré, de vostre part, comme ces païs sont perdus pour le roy
d'Espagne, et que, s'ils ne tombent entre vos mains, ils seront
dominés par un ennemi de la foy catholique; que nous estiés icy venu
avec forces suffisantes pour vous en faire seigneur; que vous aviés
pour le moins vingt-cinq mille hommes de pied et grand nombre de
cavalerie; et estoit vostre intention d'extirper la nouvelle religion,
et faire massacrer le prince d'Orange. Vous luy offriés de grands
biens et pensions, moyennant qu'il se mist de vostre costé.
Monseigneur, je me trouvay fort estonné d'ouïr ce langage, c'est, au
dire ancien: calomniés hardiment, il en demeure tousjours quelque
chose. Si cette calomnie ne sera vivement effacée, elle avancera ces
peuples à faire la paix, plus que toutes ambassades. Or, monseigneur,
il est plus que requis que vous pourvoyés soigneusement à oster de
l'opinion de ces peuples une si mauvaise opinion de vous, que ledit
sieur de Lamotte y a voulu imprimer. J'entends que la vérité est que
le sieur d'Alféran a esté pardevers ledit sieur de Lamotte; pour le
moins, ils le croyent icy. Il sera bon qu'ils sachent le vray de ce
qui est passé; et comme ceux des estats vous envoyent les députés de
Flandre pour faire entendre ce qu'ils ont ouy, il vous plaira de
considérer si aussy il ne sera bon que vous leur envoyés icy le sieur
d'Alféran, pour les advertir de ce qui a passé, et qu'il déclare qu'il
se veut rendre responsable de son dire et de ses actions. J'estime
aussy, monseigneur, qu'il seroit à propos que vous envoyés avec luy
personnages notables et de qualité, pour les assurer de vostre bonne
volonté. M. Despruneaux, qui n'est suspect de vouloir faire massacrer
ceux de la nouvelle opinion, vous y pourra faire bon service; comme,
monseigneur, l'affaire requiert que vous fassiez si expresse
déclaration de la bonne volonté que vous portés à toute ceste nation,
que rien n'en puisse demeurer au contraire en leurs opinions. Quant à
monsieur le prince d'Orange, c'est un fort sage seigneur, et qui
prendra raison en payement. Vous avés, ce me semble, plus d'intérêt de
le bien assurer de vous, que luy n'a de l'estre de vous. Vous ne
tirerés pas aisément, ni au premier coup, toutes les promesses de luy
que l'on voudrait. Ce aussy à quoy il obligera sa promesse, j'estime
qu'il n'y voudroit pas faillir. Il est doncq question que vous veoyés
comme vous l'amènerés à s'obliger à vous, car, s'il vous sera ennemy
ou contraire, je ne dis pas, monseigneur, que vous n'ayés de grandes
forces et que vous ne puissiez faire ressentir à ce pays le déplaisir
que l'on vous feroit, etc., etc.»
§2.
Dépêche de Lanoue au duc d'Anjou. 18 août 1578.
(Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.277, fº 63.)
«Monseigneur, depuis deux jours il est arrivé vers messieurs des
estats aucuns hommes de Flandre qui leur ont faict un rapport dont
j'ai bien voulu advertir Votre Alteze. La chose est telle: c'est que
le sieur de Lamotte, qui est dans Gravelines, envoya quérir depuis
naguières quelques notables personnages dudit païs et leur dict qu'il
les vouloit advertir de chose qui importoit grandement à la patrie,
pour le faire entendre auxdits sieurs des estats, savoir est:
qu'Alféran estoit venu vers luy de la part de Vostre Alteze et lui
avoit remonstré que trois causes principalement vous avoient esmeu de
venir pardessà: l'une, pour vous en faire maistre, l'autre, pour
ruiner la religion réformée, et la dernière, pour chasser le prince
d'Orange, et que, si vouloit vous favoriser et tenir vostre party, que
vous le feriez grand. Puis après il leur dist que, puisqu'on parloit
de changer de maistre, qu'encores se valoit-il mieux tenir à l'ancien,
qui estoit le roy d'Espagne, que tomber sous la main des Françoys, et
qu'il avoit cinquante mille escus dans un coffre qu'il monstra alors
auxdicts personnages, disant qu'il en aideroit les estats, s'ils
vouloyent demeurer fidèles audict roy d'Espagne et s'employer contre
les huguenots du pays et contre le prince d'Orange.--Voilà la somme de
ces propos, tant ce qu'Alféran luy a dit, que le parlement qu'il faict
pour reprendre le parti des Espagnols. Je pense que le but auquel il
tend, c'est, par ces artifices et choses controuvées, vous mettre en
défiance et diviser les uns et les autres, pour mieux avancer les
affaires de don Juan.--Messieurs des estats pourront bien en escrire à
Vostre Alteze, et peut-être vous envoyer les personnes qui ont parlé
audit Lamotte. Toutefois j'ay bien voulu vous prévenir par ceste
lettre, afin que vous soyez tousjours instruit davantage.--Il est très
nécessaire, monseigneur, pour monstrer tousjours plus la sincérité de
vos actions, que vous rendiez ce faict éclairci à ceux qui en
pourroient estre en quelque doubte; et sera assez à temps d'en
répondre, si lesdits estats envoyent vers Vostre Alteze pour cet
effect. Je ne sçay si Alféran se seroit tant oublié, d'avoir tenu un
tel langage, car ce seroit vous faire tort. Mais, afin qu'il n'arrive
de tels inconvéniens, il est expédient d'aviser aux personnes qu'on
emploie, qui soient telz qui ne puissent rien mesler de leurs
particulières factions avec ce qui leur sera commandé.--Monseigneur,
j'ay opinion que vendredy, l'armée de M. le duc Casimir se joindra et
marchera, ou incontinent après. Et pour ce, sera bon que vostre Alteze
diligente de tenir la sienne preste, parce que il pourra survenir
occasion qui commandera qu'elle marche, et vous aussi pareillement;
car le temporiser nuirroit aux affaires communes. Et d'aultant
qu'il y a plusieurs choses à pourvoir et accomoder avant que Vostre
Altèze puisse desloger, on ne doit perdre une seule heure de
temps.--Monseigneur, vous pourrez donner avis à M. le prince d'Orange
de l'estat en quoy estes; et quand lui ferez cest honneur de prendre
conseil de luy en affaires présentes, il vous en mandera fidèlement
son opinion et ce qui sera convenable que faciez, soit pour vous
avancer ou retarder; mais il me semble que Vostre Alteze doit se
haster. A grand peine vous pourra-on ayder de pouldre, du costé de
deçà, dont aurez grand besoin, pour le grand nombre d'arquebusiers
qu'avez. Monseigneur, il servira aussi grandement que vous envoyez
quelqu'un vers M. le duc Casimir, afin de le bien disposer en vostre
endroict; ce qu'à mon jugement se fera aisément; et si je le voy
bientost, je luy parlerai comme il faut.--J'ay parlé à M. le prince
d'Orange pour le sieur de Richebourg, s'il trouve bon qu'il accompagne
M. de Bellièvre. Et quant à ce que Vostre Altèze craint d'estre
soupçonnée de moienner la paix avec don Juan, elle ne s'en doit mettre
en peine. On croit plustost que les François désirent la
guerre.--Monseigneur, si vostre cavallerie ne s'arme ainsy qu'elle
n'est en France, en ce pays on ne le trouvera beau. Il y a bonne
commodité d'y pourvoir par l'abondance des armes qu'on y trouve.--Je
partirai demain d'icy pour m'en aller à Bruxelles, pour après aller au
camp; et en cest endroit je ferai fin, pour supplier le Créateur,
monseigneur, vous tenir en sa sainte garde.
»De Anvers, ce 18 août 1578.
»Vostre très humble et très obéissant serviteur à jamais.
»LANOUE.»