II

Lettre du duc de Montpensier à l'électeur palatin, 28 mars 1572.

(Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3,193, fos 65, 66.)

«Monsieur mon cousin, tout ainsy que la vertu des saiges enfans est

matière de grande consolation aux pères et mères, aussi puis-je porter

bon tesmoignage que leur désobéissance tient le lieu du plus extrême

desplaisir qui sçauroit assaillir leur vieillesse. Je le dictz pour

ce que, m'estant proposé beaucoup de contentement de leur saincte et

chrestienne nourriture, de celle qui s'est retirée en vostre maison,

il faut, à mon grand regret, que j'en ressente à présent tout le

crève-coeur qui se pourroit dire; car, _l'ayant aimée, secourue et

assistée en toutes ses affaires, autant qu'il estoit du debvoir d'un

très bon et très affectionné père_[318], elle s'est néanmoins tant

eslongnée du sien, que, sans avoir esgard à sa qualité et profession

et à ceux à qui elle avoit l'honneur d'appartenir, elle s'est absentée

de ce royaume pour chercher ung lieu où elle se peust faussement

douloir _de ce dont elle ne s'est jamais plaincte pendant qu'elle a

esté pardeçà_[319]. Aussi, monsieur mon cousin, ne suis-je pas si

cruel envers mon propre sang, _quand elle m'eust fait entendre, ou par

elle-mesme, ou par aultruy, le peu d'envye qu'elle avoit de continuer

ses jours dans un monastère_[320], que je ne n'eusse moy-mesme cherché

moïens honestes pour l'en retirer, et avec le moins de scandale qu'il

eust esté possible, la mettre en ung estat plus conforme à ses

affections.

»Mais qui eust jugé, après avoir demeuré en son abbaye, portant

qualité et tiltre d'abbesse, par l'espace de treize ou quatorze ans,

donné l'habit et fait faire profession à plusieurs ses religieuses,

et, en ma présence et hors d'icelle, satisfait ordinairement à tous

les aultres actes et exercices de piété convenables à ceste charge,

qu'elle en eust desdaigné l'estat?

»Aussi, suis-je certain que le désir d'avancer l'honneur de Dieu,

ainsi que m'escrivez par vos lettres du 17e jour de ce présent moys,

_ne l'a point tant sollicitée en ce faict, comme la menée d'aucuns,

avec une liberté qui ne sent aultre chose de sainteté que le monde et

la chair_[321]; _ce qu'elle a fait aisément paroistre, ne s'estant

accompaignée, en ce voyage, que de deux ou trois coquins, vicieux et

mauvais garnemens, congneuz par ceulx avec lesquelz ilz ont eu

habitude d'aussi scandaleuse vie qu'il s'en feust peu choisir_[322];

ce que néanmoins je ne trouve pas par trop estrange, parce qu'il

estoit bien raisonnable d'exécuter la conduite d'une telle et si

malheureuse entreprise par personnaiges de sac et de corde comme

ceux-là, et ce qui ne valoit rien de soy feust manyé par le conseil et

industrie de gens de cette qualité.

»Cela est cause que je ne me puys pas accorder avec vous, en ce que

vous dictes l'avoir receue bien volontiers en vostre maison, pour la

bonne affection que vous avez congneue qu'elle a, tant à la gloire de

Dieu, que à me rendre tout debvoir d'obéissance et service; car je

n'ai jamais entendu la gloire de Dieu estre advancée pour faulcer _un

serment et voeu qui luy a volontairement et franchement esté

rendu_[323], ne que les prédécesseurs roys, roynes, princes et

princesses de ceste couronne ayent acquis le nom de très chrestiens

par une voie si extraordinaire et damnable. Mais elle a voulu estre la

première de sa race qui, mesprisant son honneur et la sainte religion

de ses prédécesseurs, a trouvé bon de porter l'habit de religieuse par

l'espace de dix-huit ans ou plus, faire profession d'icelle, jouyr du

tiltre et proffict d'abbesse, treize ou quatorze ans, et puis tout

soudain, sans en communiquer à père, frère, soeur, ne parente,

habandonner le tout, voire son roy et son pays, pour en aller chercher

en Allemagne[324].

»Si vous puis-je assurer, pour vous lever l'opinion que on m'a dict

qu'elle s'efforce de vous donner _d'avoir esté forcée en sa

profession, qu'elle a esté faicte hors ma présence et en l'absence

semblablement de la feue duchesse de Montpensier, ma femme_[325], que

Dieu absolve, voire sans que nous fûssions plus près d'elle que de

quatrevingts lieues, ne que autres y assistassent pour nous et de

nostre part, que monseigneur Ruzé, à présent évesque d'Angiers, et

pour lors précepteur de mon fils le prince daulphin; qui est bien pour

faire paroistre, joinct l'approbation qu'elle en a faict par le long

temps qu'elle a depuis demeuré en ladite abbaye, _sans s'en estre

plainte ny à moy, ni à aucun de ses supérieurs, que ceste présupposée

force qu'elle porte dedans la bouche n'est que un masque dont elle

cuyde couvrir sa témérité_[326].

»Encore use-t-elle d'une plus grande indiscrétion de mettre en jeu

l'obéissance et service qu'elle me veut rendre, veu que ceste seule

folye en est si eslonguée, qu'elle donnera matière à tout le monde de

croire que, de sa vie, elle n'en eût déjà la volonté. Aussy la

sainteté dont elle s'arme s'est toujours fait cognoistre par la

désobéissance et rebellion; et ont ordinairement ceux de son party

commencé leur renouvellement de vie par tels fruits et actions[327].

»Je tiendrois les vostres dignes d'un prince de vostre nom et de la

parentelle de nos maisons, si, luy remonstrant ce que dessus, vous luy

faisiez entendre que vous ne voulez les lieux de vostre obéissance

servir de retraite aux enfans fugitifs de la présence de leurs pères,

et particulièrement d'elle, _qui ne sçauroit remarquer une seule

rudesse que je luy aye jamais faicte, mais qui au contraire ressent

bien en son âme, si elle n'est la plus ingrate du monde, que je n'ay

oublié office de paternité, amitié, privauté et services dont je n'aye

usé en son endroit_[328].

»Et tant s'en fault que j'aye le coeur si cruel que d'y avoir failly,

que mesme, à cette heure, et après la lourde faute qu'elle a commise,

je l'embrasserois volontiers et chercherois les moyens de la faire

revenir pour la bien traicter et aymer comme ma fille, si je sçavois

que Dieu luy feit la grâce _de vouloir suyvre ce conseil_[329]. Pour

le moins ne me puis-je garder de vous dire et prier que je tiendrois à

beaucoup d'obligation, si vous le luy persuadiez. En quoy je ne vous

veulx remettre devant les yeux aultre office que celuy que vous me

demanderiez en pareille fortune, comme chose très raisonnable, que

nous fassions à aultruy la mesme justice que nous desirerions qui nous

fust faite.

»Il n'estoit point de besoing que vous prinsiez la peine de faire

entendre aux majestez du roy et de la royne les occasions qui l'ont

fait aller pardelà, parcequ'elles n'en estoient que trop informez et

n'en peuvent estre contentes et satisfaites, comme vous vous

promettez. Si, contre leur naturelle piété et bonté, ilz n'ont, depuis

que les ay veuz, apprins à favoriser le vice pour la vertu, et se

contenter de ce qui doit apporter mescontentement et horreur à toute

âme bien naye qui cognoit et réclâme notre Dieu; voilà pourquoy il ne

fault point mettre en avant, _au moins en la faveur de ceste mal

advisée, combien peut la force de conscience_[330]; car j'ose dire, et

me pardonnera la majesté de mon roy, s'il luy plaist, qu'il n'y a

province en l'Europe où elle soit tenue plus libre à toutes sortes de

gens _qu'elle est en ceste-cy, ne où ce que nous ressentons de la

religion dedans nos âmes soit moins recherché ou empesché_[331].

»Je ne scay pas quel fruit il en proviendra, ni quelles opinions en

pourront avoir les étrangers, nos voisins; mais je sçay bien que telz

importunent et font instance envers leurs majestez de souffrir et

permettre diverses nouvelles opinions en ce royaulme, qui, aux lieux

où ils commandent absolument n'en souffrent ne n'en vouldroient

souffrir aultre que celle qu'ils tiennent, et que beaucoup d'eulx, qui

ont tousjours par cy-devant esté inférieurs à ceste couronne, obéy et

receu les lois de ceux qui l'ont portée, sont montez en telle

arrogance, que de vouloir forcer la bonté de nostre prince en cecy et

luy faire accorder ce que les polices de leurs pays tesmoignent assez

qu'ils blasment et mesprisent de leur part. De la mienne, je tiens la

religion que mes prédécesseurs ont entretenue et continuée depuis le

temps que Dieu leur a fait la grâce de leur avoir donné cognoissance

de son saint nom; et tout ainsy qu'ils y sont morts, je suis résolu

par sa bonté d'y continuer et user mes jours, portant en ma conscience

un très certain tesmoignage que c'est celle qu'il nous a aprinse par

son fils Jésus-Christ, et qui aiant été baillée à son église, est

parvenue jusques à nous, sans avoir este réprouvée ne condamnée par

aucuns conciles généraux, ne peut estre atteinte par les hérésies qui

l'ont traversée et assaillie continuellement; cela m'apporte une

indicible consolation et me tient si ferme en ma créance, _que je ne

recognoistray jamais ceux-là pour mes enfans, qui s'en seront désunitz

et retranchez_[332].

»Aussy ay-je tousjours désiré leur estre autant père et exemplaire de

religion, comme j'ay esté, prenant soin de ce qui a regardé leur vie

et nourriture temporelle; de quoy je pensois avoir si bien accommodé

celle qui est avec vous, qu'elle ne devoit rechercher ne vous ne

aultre, _pour demander aucune chose en ma succession_[333], de

laquelle je trouverois bien estrange qu'elle voulust faire estat,

premier qu'elle fûst advenue; car, comme elle sçait, sa défunte mère

luy a delaissé si peu de moïens, qu'il n'en reviendroit pas en sa part

pour rendre la moitié _de ce qu'elle a prins injustement, au lieu dont

elle est partie_[334]. D'ailleurs elle y a renoncé au profit de son

frère, auquel par conséquent elle se debvroit adresser, si elle y

pouvoit ou y debvoit estre restituée, ayant, quant à moy, très bonne

espérance de donner tel ordre à mes affaires, qu'elle, ne aultre de

semblable religion, ne se vantera jamais d'avoir esté récompensée de

sa désobéissance, sur les biens qui resteront après ma mort, ou de

recueillir profit sur mon bon mesnage, du travail, peine et desplaisir

qu'elle donne à ma vieillesse, laquelle je m'attends, leurs majestez,

qui en cecy doibvent estre aultant justement offensées, comme le

scandale en est publicq et dommageable, vouldront tant réputer avec

mes longs, fidèles et loïaux services, qu'ilz ne feront jamais édictz,

qui me frustent de mes intentions, ne qui astreignent mes héritiers à

chose si injuste et déraisonnable.

»Je me tiens certain aussi que vous ne me vouldriez conseiller d'en

user aultrement, et que, mettant la main à vostre conscience, vous

confesserez bien que vous en feriez tout de mesme, si ma cousine,

vostre fille, avoit de semblable façon contrevenu à voz volontez. Je

supplie Dieu, de tout mon coeur, dresser et réformer si bien celles de

la mienne, que, recognoissant sa faulte, elle se remecte semblablement

en son debvoir; à quoy, s'il vous plaist, vous tiendrez la main et

m'osterez toute juste occasion _de me douloir qu'elle ayt trouvé avec

vous support en sa folye_[335], qui est et se trouvera telle par tous

les princes et potentats de l'Europe, qui en considéreront

l'importance, qu'ils ne vouldroient me faire tant de tort que de luy

donner retraite en leur pays; et me tenant certain que vous vous y

comporterez en parent et amy, je vais achever cette longue et

ennuieuse lettre par mes humbles recommandations à vos bonnes grâces,

et en priant Dieu vous donner, monsieur mon cousin, l'heur et

contentement que vous desirez.

»Votre humble et obéissant cousin,

»LOYS DE BOURBON.

»A Aigueperse, ce XXVIIIe jour de mars 1572.»

[318] Était-ce aimer en père, que tyranniser la conscience de

Charlotte?

[319] Assertion formellement démentie par les doléances et les

supplications réitérées de Charlotte.

[320] C'est précisément ce que, maintes fois, Charlotte fit

entendre.

[321] Outrage révoltant, qui jamais n'eût dû sortir de la bouche

d'un père.

[322] Nouvel outrage et allégation d'un fait faux; car Charlotte,

d'accord avec sa soeur la duchesse de Bouillon, et avec la reine

de Navarre, favorables à sa sortie de Jouarre, et en ayant

prudemment assuré les suites immédiates, avait été accompagnée

jusqu'à Heydelberg par un homme honorable, François Daverly,

seigneur de Minay, dont l'électeur palatin, Frédéric III,

apprécia si bien le caractère et la rectitude de procédés que,

plus tard, il se fit représenter par lui dans une imposante

solennité qui concernait personnellement la jeune princesse;

solennité dont il sera parlé plus tard.

[323] Le duc se laisse entraîner ici à une imposture; car c'était

par son ordre même et par celui de la duchesse qu'un simulacre de

serment et de voeu avait été extorqué à leur fille le 17 mars

1559.

[324] Il y a là une vile accusation d'hypocrisie qui tombe devant

la loyauté dont la conduite et le langage de Charlotte de Bourbon

portèrent toujours l'empreinte.

[325] Qu'importait l'absence du père et de la mère, lorsque la

profession eut lieu? Tous deux n'en avaient pas moins été les

instigateurs de la violence qui imposa cette profession à

Charlotte de Bourbon.

[326] Les répugnances et les plaintes de la jeune fille prouvent

surabondamment qu'il n'y eut de sa part ni hypocrisie quand elle

obéissait à la voix de sa conscience, ni approbation de la

violence qu'elle subissait.

[327] Ainsi, selon le duc, sa fille ne pouvait le respecter

réellement et échapper à l'accusation de désobéissance et de

rébellion qu'en se pliant à l'injonction d'avoir la même religion

que lui; comme si jamais le respect filial pouvait surgir des

bas-fonds de la servilité religieuse.

[328] Quelle absurde insistance que celle du duc à se faire

passer pour un excellent père, quand il n'avait été jusque-là

pour Charlotte de Bourbon qu'un mauvais père!

[329] Les beaux sentiments dans l'étalage desquels se complaît

ici le duc, avec plus d'affectation que de sincérité, n'étaient

en réalité que des effusions de paroles frappées de stérilité par

son altière intolérance. Il exigeait, en effet, que pour réussir

à se concilier les bonnes grâces paternelles, Charlotte de

Bourbon commençât par abdiquer, en matière religieuse, ses

convictions personnelles.

[330] Nouvel outrage à la conscience de Charlotte de Bourbon.

[331] Le duc tombe ici dans d'absurdes déclamations, en

contradiction manifeste avec l'ensemble des faits attestés par

l'histoire.

[332] Cette déclaration est celle d'un stupide fanatique, d'un

père dénaturé; et celui qui ose la faire ose aussi se dire un

homme religieux! Il est difficile d'insulter plus arrogamment à

la sainteté de Dieu et à celle de ses commandements.

[333] Ici le duc déraisonne en s'étendant sur un sujet tel que

celui de sa succession, dont l'électeur palatin ne lui avait pas

dit un mot dans sa lettre, et en fulminant, _ab irato_, contre sa

fille Charlotte une menace d'exhérédation.

[334] Ainsi, voilà Charlotte de Bourbon accusée par son père de

détournements commis au préjudice de l'abbaye de Jouarre, et cela

sans qu'un fait quelconque soit allégué à l'appui de

l'accusation. Ce seul trait donne la mesure de la bassesse de

caractère du duc, et le relègue au rang infime des pires

calomniateurs.--De son côté, dom Toussaint Duplessis (_Histoire

de l'église de Meaux_, t. Ier, p. 374) dit: «Qu'il est sûr que

Charlotte de Bourbon, qui méditoit depuis longtemps sa sortie, ne

se fit aucun scrupule d'amasser, pour ce sujet, une grande somme

d'argent aux dépens du monastère;» mais il ose formuler cette

odieuse imputation sans pouvoir l'appuyer d'une seule preuve. Il

prétend qu'en échangeant un immeuble de l'abbaye de Jouarre

contre un immeuble du comte de Chaulnes, Charlotte de Bourbon

aurait reçu de ce seigneur, à titre de soulte, une somme qu'elle

se serait appropriée; mais Toussaint Duplessis n'en est pas moins

réduit à l'impossibilité de démontrer le fait même du prétendu

détournement. Son assertion sur ce point demeure donc à l'état de

véritable calomnie.--Ceci posé, il est regrettable qu'un écrivain

sérieux, M. Thiercelin (_Histoire du monastère de Jouarre_,

publiée en 1861, p. 66, 67), se soit laissé entraîner à croire

sur parole Toussaint Duplessis, alors qu'en y regardant de près

il eût pu facilement se convaincre de la fausseté de l'accusation

formulée par cet annaliste, en l'absence de tout élément de

preuve.

[335] L'électeur palatin est ainsi, à son tour, accusé d'un

méfait par le duc; car n'est-ce pas un véritable méfait que

d'avoir osé donner asile à Charlotte de Bourbon, à cette folle, à

cette coupable, que tous les princes et potentats bien pensants

de l'Europe auraient refusé d'accueillir?

Charlotte de Bourbon, princesse d'Orange · 第 25 / 57 题