XXVI

Villa Mondragone, 10 avril.

Je reviens vous écrire aujourd'hui dans la même solitude où j'ai

passé la journée d'hier à vous raconter l'événement de ma vie, la

transformation de mon être. Seulement, hier, il faisait un temps

affreux, et je vous écrivais assis sur des décombres, dans une des

salles désertes et délabrées de ce noble manoir. Aujourd'hui, je suis

en plein air, par un temps délicieux, dans un jardin abandonné, où de

magnifiques asphodèles croissent librement sur les margelles disjointes

des bassins taris et ensablés. Je suis encore plus heureux qu'hier,

bien qu'hier cela ne me parût pas possible, bien que je n'eusse pas

conscience, et cela pour la première fois de ma vie, de l'absence du

soleil. Je ne m'en suis aperçu qu'en revenant à Frascati, en voyant

l'herbe mouillée et le ciel noir. Ah! qu'est-ce que cela me fait, à

présent, qu'il y ait de la lumière et de la chaleur sur la terre? J'ai

mon soleil dans l'âme, mon foyer de vie est dans l'amour qui brûle en

moi.

Ne soyons pas ingrat pourtant: le soleil de là-haut est un bel éclairage

pour le splendide décor qui m'environne, et je vais chérir exclusivement

cet endroit-ci, parce que je suis aussi près d'_elle_ que possible. Je

rêve à trouver le moyen de m'y établir le jour et la nuit. Comment cela

se pourra-t-il? Je ne sais. C'est, comme je vous l'ai dit, une ruine

abandonnée; mais il faudra réussir à m'y faire un nid.

C'est que, voyez-vous, la villa Taverna et la villa Mondragone sont

situées dans le même parc. Toutes deux appartiennent à une princesse

Borghèse qui ne songe pas à en faire deux lots séparés. De la villa

Taverna, belle maison de plaisance à mi-côte, on suit un _stradone_,

c'est-à-dire une vaste allée couverte d'arbres séculaires, si longue

et si rapide, qu'il ne faut pas moins de vingt minutes pour la monter.

Enfin, tout en haut et tout à coup, en tournant dans des bosquets sur

la gauche, on se trouve devant une masse de constructions

incompréhensibles: c'est Mondragone, villa immense et pleine de

caractère, bien qu'elle n'ait rien d'imposant. Le style italien des

derniers temps de la renaissance est toujours petit de proportions,

quelle que soit sa dimension réelle, et l'oeil s'y trompe absolument au

premier aspect.

C'est dans cette vaste résidence déserte que je peux pénétrer et

m'enfermer, sous prétexte de faire des études de dessin. La femme de

charge de la villa Taverna, cette Olivia, amie de ma Daniella, qui me

connaît déjà depuis quelques jours, me confie une clef qui ne pèse pas

moins d'un kilo, et que je dois rapporter à six heures. Cela me permet

d'échanger deux fois par jour, en passant à Taverna, quelques regards

avec Daniella, qui, dans une salle basse des communs, travaille à une

formidable lessive; mais j'ai tant de respect pour elle, à présent,

qu'afin de ne pas l'exposer aux plaisanteries des gens de la maison,

je fais semblant de ne pas la connaître. La nuit, elle se glisse

furtivement dans les sentiers couverts et vient me trouver à

Piccolomini; mais il lui faut traverser Falconieri, où elle risque de

rencontrer des gardiens mal disposés, ou bien descendre de Taverna à

Frascati, et se faire voir aux gens du faubourg. En outre, nous ne

pourrons plus tromper longtemps la Mariuccia. C'est par miracle que,

depuis deux nuits, nous échappons à sa clairvoyance, et nous ne savons

pas encore si, au point où nous en sommes, elle nous sera favorable.

Ici, dans cette résidence déserte, entourée de grandes constructions

dont le faîte s'écroule, mais dont toutes les issues extérieures sont

bien closes, je pourrais voir ma chère compagne à toute heure si j'avais

un logement quelconque, et je ne suis mis aujourd'hui à tout explorer

dans le plus grand détail. Il me semble que quelque bonne idée va me

venir en TOUS faisant part de mes découvertes.

Imaginez-vous un château qui a trois cent soixante et quatorze

fenêtres[4], un château compliqué comme ceux d'Anne Radcliffe, un monde

d'énigmes à débrouiller, un enchaînement de surprises, un rêve de

Piranèse; mais d'abord il faut que je vous fasse succinctement

l'historique de la villa Mondragone, pour que vous compreniez quelque

chose à ce mélange d'abandon misérable et de luxe princier où je cherche

un gîte.

[Note 4: Nombre qui, dans l'architecture de cette époque, représente

une étendue immense de constructions.]

Ce palais fut bâti par Grégoire XIII, au XVIe siècle. On y entre par

un vaste corps de logis, sorte de caserne destinée à la suite armée

du pontifs. Lorsque, plus tard, le pape Paul V en fit une simple

_villégiature_, il relia un des côtés de ce corps de garde au palais

par une longue galerie de plain-pied avec la cour intérieure, dont les

arcades élégantes s'ouvrent, au couchant, sur un escarpement assez

considérable, et laissent aujourd'hui passer le vent et la pluie. Les

voûtes suintent, la fresque est devenue une croûte de stalactites

bigarrées; des ronces et des orties poussent dans le pavé disjoint;

les deux étages superposés au-dessus de cette galerie s'écroulent

tranquillement. Il n'y a plus de toiture; les entablements du dernier

étage se penchent et s'affaissent aux risques et périls des passants,

quand passant il y a, autour de cette thébaïde.

Cependant, la villa Mondragone, restée dans la famille Borghèse, à

laquelle appartenait Paul V, était encore une demeure splendide, il y

a une cinquantaine d'années, et elle revêt aujourd'hui un caractère de

désolation riante, tout à fait particulier à ces ruines prématurées.

C'est durant nos guerres d'Italie, au commencement du siècle, que les

Autrichiens l'ont ravagée, bombardée et pillée. Il en est résulté ce qui

arrive toujours en ce pays-ci après une secousse politique: le dégoût et

l'abandon. Pourtant la majeure partie du corps de logis principal, la

_parte média_, est assez saine pour qu'en supprimant les dépendances

inutiles, on puisse encore trouver de quoi restaurer une délicieuse

_villégiature_. C'est le parti que voulait prendre et que prendra

peut-être la princesse propriétaire actuelle. Des réparations avaient

même été entreprises sur un pied de luxe qui peint très-bien l'esprit

local. On a commencé par l'inutile, comme toujours. Sans se préoccuper

de la couverture à jour, ni des brèches faites par le canon aux étages

supérieurs, on a fait des parquets, des peintures et des volets

richement montés aux premiers étages. Ces volets, par parenthèse, m'ont

frappé comme une chose charmante que je n'ai encore vue nulle part. Ils

sont d'un bois résineux veiné de rouge vif qui laisse passer l'éclat du

soleil au travers. Cela remplit l'appartement d'un ton rose très-gai.

J'ai pu en juger cette partie du local n'étant pas si bien fermée, qu'en

cherchant un peu je n'aie trouvé moyen d'y pénétrer.

Au-dessus, s'étendent des salles magnifiques encombrées de poutres et

de décombres, et, un détail bien caractéristique, c'est une sorte de

boudoir ou chapelle dont le plafond est fraîchement peint, et assez

joliment peint par un artiste indigène, dans le goût traditionnel du

pays. Ce sont des personnages tout roses nageant dans un ciel bleu

turquin, d'un propre et d'un gracieux à donner des idées de bal; mais,

dans le mur latéral, une grande fente que l'on n'a pas encore songé à

fermer, bien qu'elle menace d'emporter un pan de l'édifice, sert de

passage à une famille d'oiseaux de proie qui ont trouvé là, pour

perchoir, un bout de solive sortant à l'intérieur. Ils s'y établissent

paisiblement chaque nuit, ainsi que l'atteste un monceau de traces

toutes récentes. Les amours du vautour ou de l'orfraie sont donc encore

abrités par un ciel de chérubins ou de cupidons enguirlandés tout

flambant neufs.

C'est que les embellissements, précurseurs accoutumés des réparations

urgentes, sont restés en route. A la dernière révolution, ce palais

a été, encore une fois, occupé militairement, et les énormes tas de

litière qui jonchèrent les terrasses n'ont pas encore disparu. Était-ce

un poste de cavalerie française ou italienne? Les nombreuses sentences,

d'un patriotisme ardent et naïf, charbonnée sur les murs, me font

pencher pour la dernière hypothèse.

Va-t-on, comme on le dit aux environs, reprendre les travaux abandonnés?

Là, pour moi, est la question pressante. Si on ne les reprenait pas, la

solitude durerait ici, et j'y pourrais peut-être louer un coin où je

vivrais inaperçu. Il y a une portion très-bizarre qui semble la plus

moderne et la moins endommagée, dans laquelle il m'a été impossible de

me glisser. C'est comme une petite villa mystérieuse perchée sur un des

côtés de la villa principale. C'est probablement le logement de caprice

personnel que, dans ces palais italiens, qu'il soit en haut ou en bas,

caché ou apparent, on appelle le _casino_. Ici c'est un assemblage

de petits pavillons, dont les ouvertures annoncent des appartements

lilliputiens. C'est assez laid, mais curieusement agencé autour d'une

toute petite terrasse, d'où la vue domine une étendue prodigieuse à

travers des balustres massifs dont la destination semble être de cacher

ce sanctuaire aux regards du dehors. Était-ce une fantaisie de retraite

cénobitique? Un campanile à jour, planté sur cette terrasse, semble

avoir été une chapelle, ou une sorte d'oratoire aérien, propre à

stimuler le bien-être moral par le bien-être physique du beau site et

du vent frais. Mais on peut, tout aussi bien, se représenter, dans ce

casino, de mystérieuses amours, retranchées en toute sécurité contre la

curiosité d'une suite nombreuse ou de visiteurs inattendus.

Quoi qu'il en soit, cela fait une demeure réservée que l'on n'aperçoit

de nulle part, si ce n'est par son entrée principale qui donne sur

l'ancien parterre clos de murs festonnés et ornés de boules. Cette

entrée est masquée par un beau portique attribué au Vignole, où l'on

peut se promener dans un isolement complet.

J'aime beaucoup cet abri élégant avec ses arcades ornées de dragons,

ses degrés de marbre brisés, et son fond percé de portes et de fenêtres

mystérieuses barricadées solidement. C'est au travers des fentes de ces

huis jaloux, qui semblent vouloir garder les secrets du passé, que je

vois la petite terrasse, les petits pavillons et le clocheton arrondi

du casino. De superbes graminées poussent entre les dalles, et des

moineaux, aussi sauvages que ceux de nos villes sont familiers, y

prennent leurs ébats sans se douter que, séparé d'eux par une cloison de

planches, j'écoute et commente leur caquet. Si je pouvais pénétrer dans

cette villa secrète, il me semble que j'y trouverais une demeure close

et habitable, car j'y vois des portes et des fenêtres en bon état; mais

il faudrait y entrer par effraction, et je ne dois pas abuser de la

confiance des gardiens.

En cherchant un passage vers ce casino, je viens de faire une autre

découverte: c'est un recoin encore plus bizarre, encore plus caché, et

beaucoup plus joli. Après avoir erré dans je ne sais combien d'églises

souterraines, de salles aux gardes ou d'écuries situées beaucoup plus

bas que le niveau de la cour, et d'une si puissante architecture, qu'on

ne sait ce que font là, dans les ténèbres, ces belles et vastes salles,

je me suis trouvé en face d'un escalier tournant que j'ai descendu.

C'est là que le château, creusé dans le coeur de la montagne, devient

singulièrement fantastique; c'est encore une autre résidence qui ne peut

pas avoir servi à loger des domestiques, ils eussent été trop loin de

leurs maîtres. Cela ressemble à un quartier réservé à quelque pénitent

volontaire, ou à quelque prisonnier d'État. Figurez-vous un tout petit

préau profond, à ciel ouvert, avec des constructions situées autour

comme les parois d'un puits, et, sous les arcades de ce préau, un autre

escalier rapide qui s'enfonce à perte de vue, on ne sait où.

Je l'ai descendu, et je me croyais bien, cette fois, dans les entrailles

de la terre: aussi ai-je été encore plus surpris que je ne l'avais été

dans le préau, en voyant entrer l'éclat du soleil à cette profondeur.

Probablement, j'étais tout simplement arrivé au niveau de la base de

ce massif de rocher où Mondragone est assis en face de Rome, au-dessus

d'elle de toute la région des premiers étages de la chaîne Tusculane.

Une sortie doit avoir existé au bas de cet escalier profond où j'étais

parvenu; mais elle a été murée apparemment, car je ne recevais que par

une petite fente, à laquelle je ne pouvais atteindre, les bouffées d'un

air frais et l'éblouissement d'un brillant rayon de lumière.

Une nouvelle série de salles souterraines s'ouvrait à ma gauche. Je m'y

hasardai dans les ténèbres. Je manquais d'allumettes pour me diriger, et

je dus renoncer à cette dangereuse exploration, au milieu des décombres,

des excavations imprévues et des casse-cou de toutes sortes.

Je suis donc remonté au petit cloître que je venais de découvrir, et,

dans ma fantaisie, j'ai donné à cet endroit un nom quelconque. Je vous

le désignerai sous celui de cloître _del Pianto_, ou, si vous voulez,

du _Pianto_ tout court. Ce nom me vient de l'idée que ce lieu isolé,

et invisible du dehors, a dû servir à quelque longue et douloureuse

expiation.

Le casino aérien dont je vous ai parlé auparavant, et qui est à l'autre

extrémité du grand pavillon, gardera son nom de _casino_. Je devrais

rappeler la damnation, _perdizione_. Je ne sais pourquoi cette petite

terrasse retranchée, d'où l'on voit sans être vu, ces clochetons païens

et ces petites fenêtres qui regardent dans les yeux les unes des autres,

ont l'air de raconter une aventure galante, cachée là sous prétexte de

bréviaire.

Si ces vieux murs pouvaient parler, ils révéleraient peut-être bien plus

d'intrigues que je ne leur en attribue. Dans tous les cas, ils ont un

air de chronique à la fois sinistre et licencieuse, et il m'est bien

permis d'en faire, dans ma pensée, le théâtre de romans quelconques.

Le Pianto a cela de particulier qu'il est difficile, à première vue, de

fixer, sur un plan imaginaire, le point exact où il est situé. C'est

peut-être le noyau primitif de toute la construction. C'est peut-être

tout uniment une petite cour intérieure nécessaire pour aérer les

appartements, qui ne remplissent pas, comme ceux du milieu, tout

l'énorme vaisseau du pavillon central. Des fenêtres d'un style plus

ancien que le reste, et en partie murées remplissent ses parois

supérieures. Celles qui s'enfoncent sous la galerie du cloître sont

mystérieusement closes, et j'ai eu beau chercher, je n'ai pas trouvé

l'entrée des appartements qu'elles éclairaient. On n'arrive à ce cloître

que par des détours dont je ne me rends pas encore un compte exact.

J'ai trouvé, malgré l'obscurité, car la plupart des ouvertures

extérieures sont murées au nord, le milieu de l'édifice. C'est une salle

d'entrée, ou plutôt une cour voûtée, dans laquelle pénétraient, je

crois, les voitures et les cavaliers. L'immense porte est murée

également. Je l'ai cherchée au dehors et retrouvée au milieu de la plus

belle terrasse qu'il soit possible d'imaginer. Je dis belle quant à la

situation et l'étendue. C'est un immense hémicycle dentelé d'un parapet

de marbre et d'une riche balustrade en partie rompue aujourd'hui. Au

milieu s'élève, en champignon, une lourde fontaine dont la vasque brisée

est à sec; une partie des eaux errantes se perdent au hasard dans les

fondations; le reste s'échappe en dehors, dans une grande niche située

au bas du talus monumental de la terrasse.

Mais l'ornement le plus bizarre de cette terrasse, que, pour me

conformer à l'usage de la localité, j'appellerai le _terrazzone_ (la

grande terrasse), consiste en quatre colonnes gigantesques déjetées par

les boulets et surmontées de girouettes et de croix papales brisées ou

tordues, ces colonnes qui sont les tuyaux des cheminées de cuisines

pantagruélesques situées sous la terrasse même, et probablement de

plain-pied avec le bas de l'escalier du Pianto, ont la forme de

télescopes démesurés et portent, en guise de couronnement, des masques

grimaçants qui vomissaient la fumée des festins, bien loin au-dessus des

cimes des arbres du parc.

Tout cela est d'un goût par trop italien de la décadence; mais c'est

d'un fastueux étrange, et la situation est splendide. C'est la même vue

découverte et incommensurable que j'ai de ma fenêtre à Piccolomini; mais

l'oeil va plus loin encore, parce qu'on est à un mille plus haut,

et c'est plus beau, parce qu'au lieu des masures de Frascati pour

repoussoir de premier plan, on a une riche étendue de jardins plantureux

d'un grand style. L'allée de cyprès, en pente rapide, qui, du bas du

_terrazzone_, traverse tout ce domaine, parallèlement au _stadone_

de chênes verts en berceaux qui descend à la villa Taverna, est

véritablement monumentale. Ces arbres ont quelque chose comme

quatre-vingts ou cent pieds de haut. Leur tige est un faisceau de

colonnettes grêles autour d'un pivot central. C'est bizarre, c'est

humide, noir et sépulcral, au milieu du paysage, je ne dirai pas le plus

riant, car le steppe de Rome n'est jamais gai, mais le plus étincelant

qu'il soit possible d'imaginer.

Mais le Pianto, avec ses festons de ronces et de vignes sauvages qui

pendent des crevasses ou qui se traînent sur les débris de sculptures

entassés en désordre, est mon petit coin de prédilection. Les étroites

dimensions du tableau assez théâtral qu'il présente donnent le sentiment

d'une sécurité profonde. Il me semble, seul comme je suis, et enterré

vivant dais ces massifs d'architecture où ne pénètre pas le moindre

bruit du dehors, que l'on pourrait vivre et mourir là, de bonheur ou de

désespoir, sans que personne s'en inquiétât. Certes, à l'heure qu'il

est, quelque isolé que vous me supposiez, vous ne pouvez vous

représenter une cachette aussi secrète et une solitude aussi absolue que

celle d'où je vous écris, au crayon, sur un album _ad hoc_.

A Tivoli, j'avais déjà rêvé une solitude à deux, une retraite à jamais

cachée, dans la galerie taillée au coeur du roc qui domine la cascade.

Certes, c'était mille fois plus beau que la ruine muette et sourde où

me voilà enfoui; mais je ne désire plus Tivoli: la folle Medora et la

fièvre m'en ont fait un souvenir pénible; et, d'ailleurs, l'amour vrai

n'a pas tant besoin des splendeurs de la nature. Il aime l'ombre et le

silence. Le chant terrible des cataractes me gênerait aujourd'hui, s'il

me dérobait une des paroles de ma bien-aimée.

Puisque je suis là à vous parler d'elle, il faut que je vous raconte

qu'hier au soir, m'en retournant par la pluie à Piccolomini, pluie que,

du reste, je ne recevais guère, car ces _stradoni_ d'yeuses antiques

sont de véritables voûtes de feuilles persistantes et de monstrueuses

branches entrelacées, j'entendis partir, de la villa Taverna, un bruit

de voix et de rires où il me semblait reconnaître le rire et la voix de

Daniella. J'avais à remettre à Olivia la majestueuse clef de Mondragone,

et je vis cette aimable femme à une fenêtre de rez-de-chaussée des

bâtiments de service qu'elle occupe avec sa famille. Elle me fit signe

d'approcher, et me montra, dans la grande salle où Daniella a établi son

atelier de _stiratura_, un bal improvisé. A la fin de leur journée de

travail, les ouvrières qu'elle emploie et les autres jeunes filles de la

ferme et de la maison se livraient entre elles à la danse, en attendant

qu'on leur servît le souper.

--C'est tous les jours ainsi, me dit Olivia, qui tenait le tambour de

basque, unique orchestre de cette bande joyeuse, et qui le passa à une

autre pour me parler;--la Daniella est folle de la danse, et, quand elle

vient travailler ici, il faut, bon gré mal gré, que toutes nos filles

sautent, ne fût-ce qu'un quart d'heure. Est-ce que vous n'avez pas

encore vu danser la Daniella?

--Une seule fois et un seul instant!

--Oh! alors, vous ne savez pas que c'est la plus belle danseuse du pays.

Dans le temps, on venait de Gensano, et de plus loin encore, pour la

voir au bal, et, quoiqu'elle nous ait quittés pendant deux ans, elle

n'a rien oublié et rien perdu.... Tenez, la voilà qui va reprendre;

regardez-la!

Je montai sur une borne et regardai dans l'intérieur, qu'éclairait une

de ces hautes lampes romaines à trois becs, exactement pareilles à

celles des anciens et très-élégantes de forme, mais qui donnent une

très-médiocre lumière. D'abord je ne vis qu'un pêle-mêle de jeunes

filles ébouriffées qui se livraient à une sorte de valse effrénée; mais

l'une d'elles cria:

--_La fraschetana!_

C'est la danse de caractère, et comme qui dirait la gavotte de Frascati.

Toutes s'arrêtèrent et firent cercle pour voir Daniella ouvrir cette

danse avec une vieille femme de la campagne, qui passe pour avoir gardé

la véritable tradition. Olivia me fit signe d'entrer par la fenêtre: je

ne me fis pas prier, et me mêlai à l'assistance sans éveiller la moindre

surprise; toutes ces fillettes étaient absorbées par les deux grands

modèles de l'art chorégraphique indigène qu'elles avaient à contempler.

Cette danse est charmante: les femmes tiennent leur tablier, et le

balancent gracieusement devant elles en minaudant vis-à-vis l'une

de l'autre. La vieille matrone, à figure austère, se livrant à ces

chatteries d'enfant, était d'un comique achevé, qui ne faisait pourtant

rire personne et qui ne déconcertait nullement Daniella. En regardant

celle-ci, je ne sais quel frisson de jalousie me passa dans tout le

sang. Je crois que, s'il y avait eu là quelque autre homme que moi, je

lui aurais cherché querelle. Je ne sais pas si je pourrai jamais me

résoudre à la voir danser ailleurs que dans son cénacle de petites

filles. Elle est trop belle quand elle s'anime ainsi. Elle avait

retroussé sa longue jupe brune, qui se drapait tout naturellement sur

un court jupon de flanelle rouge assez rustique, mais d'un ton de

coquelicot éblouissant. Le fichu blanc qui couvre ordinairement ses

cheveux était relevé carrément, comme le capulet de linge des paysannes

romaines, et les grandes pendeloques d'or de ses boucles d'oreilles

sautillaient comme des feux follets sur les ondes lustrées de ses

cheveux noirs.

Je ne vous dirai pas que sa danse est de l'art et de la grâce: c'est

de l'inspiration et du délire, mais un délire sacré comme celui

qu'éprouverait une sibylle; c'est une verve et une énergie à faire

trembler; c'est un regard qui brûle, un sourire qui éblouit, et, tout à

coup, des langueurs qui énervent. Quand elle eut dansé dix minutes, elle

céda généreusement la place.

--Aux autres! s'écria-t-elle en prenant le _tamburello_, qu'elle se mit

à faire résonner avec une vigueur étrange.

Il n'y a rien de joli au monde comme le toucher rapide de ces petits

doigts sur la peau rebondissante de l'instrument rustique. Elle ne le

tient pas élevé au-dessus de sa tête et ne le frappe pas du dos de la

main, comme on le fait ailleurs. Ici, les femmes tiennent le tambourin

ferme, et le touchent comme si c'était un clavier. Le bruit qu'elles

en tirent, en ayant l'air de l'effleurer, est formidable et marque un

rhythme si accusé et si accentué, que rien n'y résiste, et que la plus

médiocre danseuse prend de l'élan et comme de la fureur.

Pourtant, la danse n'était pas enlevée au gré de Daniella, et, pour lui

imprimer plus de feu, elle se mit à chanter l'air à pleine voix, avec

un accent de colère, des paroles de reproche et d'excitation à ses

compagnes endormies, et cette facilité d'improvisation à laquelle se

prête la langue italienne, dont toutes les classes de la population

manient le mètre et la rime presque aussi aisément que la prose. Toute

parole chantée de cette façon a le privilège de produire une grande

animation ou une grande gaieté sur les auditeurs. On cessa de danser

pour écouter Daniella, qui, au milieu des rires de ses compagnes et des

siens propres, débitait une kyrielle de couplets mordants et plaisants.

On lui criait, dès qu'elle voulait s'arrêter:

--Encore, encore!

L'air qu'elle chantait est sauvage et original. Elle a une voix

admirable, la plus puissante et, en même temps, la plus douce et la plus

suave que j'aie jamais entendue, quelque chose qui va au coeur et aux

sens, même en jetant follement des badinages enfantins et en affectant

un accent courroucé.

--Mon Dieu! pensais-je, qu'elle est belle et complète, cette

organisation méridionale qui se joue de toutes les choses enseignées,

et qui trouve en elle-même le sens vivant du beau dans toutes ses

manifestations!

J'étais comme honteux, comme effrayé de posséder cette femme que la

foule couronnerait et acclamerait, si elle était en ce moment sur un

théâtre avec cet abandon et cette inspiration qui n'ont vraiment ici que

moi pour public.

Elle était si enivrée de sa danse, de son chant et de son tambour de

basque, qu'elle semblait ne pas m'avoir aperçu encore. J'en fus piqué,

et, m'approchant d'elle, je lui dis un mot à l'oreille. Elle jeta en

l'air le _tamburello_, et, abaissant sur moi ses beaux yeux humides de

plaisir, elle étendit les bras comme si elle allait m'embrasser devant

tout le monde. Je m'échappai pour l'empêcher de se trahir, et courus

pour l'attendre à Piccolomini, où je la trouvai dans ma chambre. Elle

était arrivée avant moi, et la Muriuccia ne l'avait pas vue entrer.

Je suis tenté de croire qu'elle a des ailes, ou qu'elle parvient à se

rendre invisible quand il lui plaît.

La Daniella, Vol. I. · 第 42 / 46 题