9 avril.

Comme j'étais là, attendant avec le plus de patience possible, il

m'arriva une aventure énigmatique dont je n'ai pas encore, dont je

n'aurai peut-être jamais le mot. Un moine sortait de la via Piccolomini,

c'est-à-dire de l'extrémité de la ville, et semblait se diriger vers la

via Falconieri, un de ces petits chemins enfoncés qui circulent entre

les parcs et qui portent le nom de celui auquel ils aboutissent. Cet

homme passa si près de moi, que je pensai qu'il ne me voyait pas et que

je fis un mouvement pour n'en être pas heurté; mais il me voyait, et, en

m'effleurant, il me mit rapidement dans la main un objet qui me parut

être une petite plaque de métal carré; puis aussitôt, sans attendre la

moindre question, il s'enfonça dans le chemin creux et disparut. Ce

n'était pas le capucin oncle de la Daniella; c'était un grand moine noir

et blanc, qui me rappela celui que j'avais rencontré dans les ruines du

théâtre de Tusculum, et qui m'avait semblé vouloir éviter mes regards.

Pourtant celui-ci me parut beaucoup plus mince.

Je m'assurai que l'objet mystérieux était une tablette de fer battu

de la grandeur d'une carte de visite et percée de plusieurs trous

incompréhensibles au toucher. Je me demandai si c'était quelque symbole

de dévotion distribué aux passants, ou un avis quelconque donné par

Daniella. Mais comment et pourquoi ce moine serait-il intervenu dans une

histoire d'amour?

Averti pourtant comme je l'avais été par Brumières et par lord B*** que,

dans ce pays-ci, il faut s'attendre aux choses les plus surprenantes, je

crus devoir ne pas m'obstiner à secouer la cloche de Piccolomini, et je

m'enfonçai, à mon tour, dans la via Falconieri, sans dessein d'y suivre

les traces du moine, mais de manière à dérouter les espions, si espions

il y avait, en me perdant dans l'obscurité.

Quand j'eus atteint un endroit complètement ombragé par les grands

arbres des deux parcs limitrophes, je me hasardai à frotter une

allumette comme pour allumer mon cigare, mais, en effet, pour constater

que j'étais bien seul, et pour regarder le talisman du moine. Ce ne

peut être qu'un talisman, en effet, mais à quelle religion il peut

appartenir, voilà ce qu'il m'est impossible de présumer. Les jours

percés dans le métal n'ont aucune signification que je sois capable

de traduire. Après les avoir bien examinés, je mis, à tout événement,

l'amulette dans ma poche, et, poursuivant mon chemin, je pénétrai

dans l'enclos de Piccolomini par un des talus qui bordent le plant

d'oliviers, au delà de la petite porte qui fait face à la grille de

la villa Falconieri. La nuit était chaude et sombre, et de Frascati

partaient mille bruits joyeux qui étaient une nouveauté pour mon

oreille. Pendant le carême, et pendant la semaine sainte surtout, sauf

la voix des cloches et des horloges, c'est un silence de mort. Quiconque

ferait entendre le son d'un instrument ou d'une chanson indiquant

la pensée de boire ou de danser, risquerait de _cadere in pena_,

c'est-à-dire de subir l'amende ou la prison. Aussi, dès le jour de

Pâques, tout ressuscite, tout chante, tout crie, tout danse dans les

États du pape. Les cabarets sont rouverts, les lumières brillent, tout

hangar devient salle de bal, et on s'étonne de voir ce pauvre peuple

condamné, de par le sbire et le geôlier, à une austérité toujours

abrutissante quand elle n'est pas volontaire, reprendre, avec tant

d'énergie et de naïveté, sa gaieté d'oiseau, ses gambades et ses cris

d'enfant en récréation.

Quand je fus dans le palais, je reconnus que j'aurais eu beau sonner.

Il était complètement désert, et je sentis quelque dépit de voir que ma

résolution désespérée d'arriver là à l'heure dite n'aboutissait qu'à une

déception. J'attendis en vain un quart d'heure; puis, l'impatience et

l'humeur me gagnant, je pris le parti de ressortir pour aller voir la

physionomie de Frascati en fête, et probablement la Daniella en danse,

oubliant le rendez-vous qu'elle m'avait donné; mais je fis en vain le

tour de la ville et du faubourg, jetant un regard furtif sur toutes les

guinguettes; je n'aperçus que la Mariuccia, qui prenait grand plaisir à

voir sauter les jeunes filles, et qui ne fit pas la moindre attention à

moi.

Je rentrai, en proie à une véritable colère, une mauvaise et honteuse

colère, en vérité, et je trouvai la Daniella, dans ma chambre, à genoux

contre un fauteuil et disant sa prière, qu'elle n'interrompit nullement

en me voyant entrer; ce qui me donna le temps de me repentir, de me

calmer, et enfin de m'émerveiller du sang-froid héroïque avec lequel

cette étrange fille, murmurant un reste de patenôtres et se signant

dévotement, alla retirer la clef de ma porte et pousser le verrou.

Alors seulement elle me regarda, et pâlit tout à coup.

--Qu'est-ce que vous avez? me dit-elle. Vous m'examinez d'un air moqueur

et froid!

--Et vous qui ne me regardez pas du tout depuis cinq minutes que je suis

là, vous que j'attends et que je cherche depuis une grande heure...

--Ah! c'est là ce qui vous a fâché? Vous croyez donc que c'est une chose

bien facile pour moi de me trouver ici à l'heure qu'il est, quand mon

frère est à Frascati et quand tout Fracasti est debout? Allons, sachez

comment j'ai pu arranger les choses sans que ma tante se doutât de rien;

car il ne faut pas vous imaginer qu'elle m'approuverait de venir vous

trouver sans avoir exigé de vous une promesse de fidélité. Je suis

censée passer cette nuit à la villa Taverna-Borghèse, à un quart de

lieue d'ici, dans les jardins. Je me suis engagée à y travailler pendant

un mois, et, sous prétexte que la course est longue quand il pleut, j'ai

demandé à la femme de charge Olivia de me loger pour tout ce temps.

C'est une affaire arrangée. Cette femme-là est de mes amies; elle m'a

donné une chambre placée de manière à ce que je puisse sortir et rentrer

sans que les autres gardiens du palais Taverna s'en aperçoivent. Ainsi,

je suis partie, ce soir, avec elle, en présence de mon frère et de ma

tante, et j'ai attendu le moment de pouvoir me glisser de la villa

Taverna dans la villa Falconieri, et de la villa Falconieri jusqu'ici,

tout cela par les petits sentiers que je connais, et me voilà.

Ce dernier mot _me voilà_, fut dit avec un charme inexprimable. Il y

avait, dans la belle voix et dans le beau regard de cette fille, je ne

sais quelle candeur angélique dont j'aurais dû être frappé, mais dont je

subis l'entraînement sans réflexion. Je la pris dans mes bras, et tout

aussitôt je m'arrêtai, étonné et inquiet: mes lèvres avaient senti de

grosses larmes sur ses joues.

--Qu'est-ce donc, _Daniella mia?_ lui dis-je. Est-ce à regret que tu te

livres à mon amour?

--Tais-toi, dit-elle; ne mens pas! Tu n'as pas d'amour pour moi!

Ce reproche m'irrita.

--Eh! mon Dieu! allons-nous recommencer à dire des subtilités et à faire

des conditions?...

--Des conditions!... M'avez-vous promis seulement deux jours

d'attachement? Et pourtant, je suis là!

--Tu es là tout en larmes... C'est comme si tu n'y étais pas; car je te

jure que je ne veux rien devoir à une résolution que tu regrettes. Si je

te déplais, ou si tu te repens de ta confiance, va-t'en donc!

--Non, je suis venue et je reste; car je vous aime, moi! C'est la seule

chose dont je sois sûre. Et, là-dessus, elle cacha sa figure dans ses

mains, et pleura avec tant d'effusion, que mes premiers transports

firent place à de secrètes angoisses.

--Voyons, Daniella, repris-je, si vous êtes une fille sérieuse et

passionnée, quittons-nous; car je suis un homme d'honneur, et je ne peux

ni rester dans votre pays ni vous emmener dans le mien; et, si vous êtes

encore pure, comme vous avez voulu me le faire entendre, sortez, sortez!

Je ne veux pas vous séduire et me créer un devoir au-dessus de mes

forces. Je suis pauvre et ne peux vivre honorablement que dans une

situation indépendante, je vous l'ai dit. Adieu donc. Allons, partez,

pendant que j'ai encore le courage de le vouloir.

--Vous vous feriez donc un grand crime de séduire une fille dont vous

seriez le premier amant!

--Oui, si elle avait, comme vos larmes me le font croire, la conscience

de son sacrifice. Or, je ne veux pas accepter ce sacrifice, n'en pouvant

offrir aucun en échange.

--Vous dites cela bien sérieusement?

--Je vous le dis sur mon honneur.

--Rien en échange! répéta-t-elle en se dirigeant vers la porte. Pas un

jour, pas une heure de fidélité, peut-être!

Elle ouvrit la porte et sortit lentement, comme pour me donner le temps

de la rappeler; mais j'eus la force de n'en rien faire, car je m'étais

senti, et je me sentais encore si étrangement ému, que je me voyais

perdu, dominé à jamais, si j'acceptais le plaisir d'une nuit à titre

d'immolation de toute une vie de chasteté.

Quelques instants de silence me firent croire qu'elle était partie, en

effet. J'avais les nerfs si excités, la tête si malade, que je sentis

des larmes de dépit ou de regret couler aussi sur mon visage. J'en fus

indigné contre moi-même; je me trouvais absurde et stupide. Je pris mon

chapeau et j'allais sortir.

--Où allez-vous? me dit-elle impétueusement en me barrant le passage

dans le grenier qui précède ma chambre.

--Je vas courir les guinguettes de Fracasti, et, comme, tout à l'heure,

j'ai vu là beaucoup de jolies figures très-agaçantes, j'espère

rencontrer facilement une conquête à qui je ne ferai pas verser de

pleurs.

--Ainsi, reprit-elle, voilà tout ce que vous voulez? Une nuit d'amour

sans lendemain?

--Sans lendemain, je n'en sais rien; mais sans conditions et sans

regrets, à coup sûr, voilà tout ce que je veux!

--Allez! dit-elle, je ne vous retiens pas!

Et elle s'assit sur la première marche de l'escalier, lequel est

si étroit dans ce taudis, que, pour le descendre, il me fallait la

repousser de propos délibéré et l'obliger à me faire place. Elle ne

pleurait plus, elle avait la voix sèche et l'attitude dédaigneuse.

--Daniella, lui dis-je en la relevant, à quel jeu puéril et douloureux

perdons-nous des heures qui nous sont comptées et qui ne reviendront

peut-être plus? S'il est vrai que vous m'aimiez, pourquoi ne pas prendre

l'amour que je peux vous donner et qu'il dépend de vous de rendre d'un

poids si léger dans votre vie? Soyez sincère si vous êtes folle, et

soyez forte si vous êtes sage. Partez ou restez; mais ne me faites pas

souffrir et divaguer plus longtemps.

--Tu as raison, me cria-t-elle en me jetant ses bras autour du cou. Il

vaut mieux être sincère. Eh bien, oui, je suis une folle, et mes sens me

gouvernent!

--A la bonne heure! J'en remercie ma bonne destinée. Donc, je ne suis

pas ton premier amour?

--Non, non! je mentais! Ne te reproche rien, et aime-moi comme je suis,

comme tu peux, n'importe comment! Mais silence! Éteins cette bougie,

j'entends la Mariuccia qui rentre. Elle va venir voir si tu es rentré

aussi; fais semblant d'être endormi; ne bouge pas; si elle parle, ne

réponds pas.

Quand le jour parut, je n'étais plus dans les bras de Daniella, j'étais

à ses pieds. Ah! mon ami, je pleurais comme un enfant, et ce n'était

plus de dépit, ce n'était plus de crispation nerveuse, c'étaient des

larmes du fond de mon coeur, des larmes de reconnaissance et de repentir

surtout. Chère et charmante jeune fille! Elle m'avait trompé; elle

avait voulu être à moi à tout prix, méconnue, calomniée, avilie par ma

méfiance, par ma passion égoïste et brutale. Et j'étais châtié comme

j'avais craint de l'être: une fille pure avait assouvi ma soif de

voluptés, et j'avais été le possesseur inepte et indigne d'un trésor

d'amour et de candeur!

--Oh! pardonne-moi, pardonne-moi! lui disais-je. Je t'ai désirée comme

on désire une chose de peu prix; j'ai rougi en moi-même du sentiment qui

me poussait vers toi; je l'ai combattu, je l'ai souillé tant que j'ai pu

dans ma pensée. J'ai fait comme les enfants qui ne voient que l'éclat

des fleurs, et qui les brisent sans se douter de leur parfum. J'ai été

indigne de mon bonheur, de ton dévouement, de ton sacrifice, et me

voilà à tes pieds, rougissant de moi, car tu méritais des hommages, des

prières, de longues aspirations, et j'ai profané l'amour pur que je

te devais avant de te posséder: mais, va, je réparerai mon crime; je

t'aimerai aujourd'hui comme j'aurais dû t'aimer hier, et je serai ton

adorateur, ton cavalier servant, ton esclave aussi longtemps que tu le

voudras, avant de redevenir ton amant. Commande-moi ce que tu veux,

éprouve-moi, punis-moi, venge ta fierté outragée; car je t'aime, oh!

oui, je t'aime, à présent, mille fois plus que tu ne peux et ne dois

m'aimer!

Et puis je tombai dans le silence et dans une enivrante rêverie, en

contemplant cette créature si séduisante et si naïve, si coquette et si

chaste, si impétueuse et si humble, assez fière pour avoir pleuré en

se livrant, assez dévouée et assez passionnée pour s'être livrée quand

même.

--Une vierge sage calomniant sa pureté, éteignant sa lampe comme une

vierge folle, pour rassurer la mauvaise et lâche conscience de celui

qu'elle aime et qui la méconnaît! Mais c'est le monde renversé,

pensai-je; c'est un bonheur invraisemblable qui m'arrive; c'est un rêve

que je fais!

Et je pressais ses genoux contre ma poitrine soulagée et purifiée. Je me

prosternais devant elle; je me donnais corps et âme. J'offrais mon coeur

sans réserve et ma vie pour toujours. J'étais exalté, j'étais fou; et,

à l'heure où je vous écris, je le suis encore. Bien que seul dans des

ruines, depuis cinq ou six heures, j'éprouve toujours la même ivresse

et je ne sais quelle joie intérieure, mêlée de repentir et

d'attendrissement, qui est, certainement, ce que j'ai ressenti de

plus énergique et en même temps de plus doux, depuis que j'existe. O

Daniella, Daniella! devrais-je dire que ceci est une folie? Devrais-je

dire que j'ai existé avant aujourd'hui? Non, certes; car j'aime pour la

première fois, et je sens que, dusse-je payer ce jour-là de ma vie, ou,

ce qui est pire, des souffrances d'une longue vie, je remercierais Dieu

avec enthousiasme de me l'avoir donné! Oh! vivre de toute la puissance

de son être; se sentir inondé de voluptés, esprit et matière; ne plus

compter pour rien ces misérables préoccupations, ces montagnes et ces

abîmes de _si_ et de _mais _qui se dressent et se creusent autour

des plus vulgaires existences, pour les tourmenter bêtement de rêves

sinistres et vains; se sentir fort, à soulever le monde sur son épaule,

calme, à défier la chute des étoiles, ardent, à escalader le ciel,

tendre comme une mère et faible comme une femme, ému comme une eau qui

frissonne au moindre souffle, jaloux comme un tigre, confiant comme un

petit enfant, orgueilleux devant tout ce qui est, humble devant le

seul être qui compte désormais pour quelque chose, agité de transports

inconnus, apaisé par une langueur délicieuse... et tout cela à la fois!

toutes les situations, toutes les sensations, toutes les forces morales

et physiques se révélant avec une intensité, une clarté et une plénitude

suprêmes!

C'est donc là l'amour! Ah! j'avais bien raison d'y aspirer comme au

souverain bien, dans mes premières heures de jeunesse! Mais que j'étais

loin de savoir ce qu'un pareil sentiment, quand il se réveille

tout entier, renferme de joies et de puissance! Il me semble que,

d'aujourd'hui, je suis un homme. Hier, je n'étais qu'un fantôme. Un

voile est tombé de devant mes yeux. Toutes choses m'apparaissaient

troubles et fantasques. J'attribuais à la solitude et à la liberté une

valeur qu'elles n'ont pas. J'avais, de mon repos, de mon indépendance,

de mon avenir, des convenances de ma situation, de mon petit bien-être

intellectuel, de ma raison vaine et vulgaire, un soin ridicule. Je

voyais faux. C'est tout simple: j'étais seul dans la vie! Quiconque est

seul est fou, et cette sagesse qui se préserve et se défend de la vie

complète est un véritable état aliénation.

Mais vivre à deux, sentir qu'il y a sous le ciel un être qui vous

préfère à lui-même et qui vous force à lui rendre tout ce qu'il se

retire pour vous le donner; sortir absolument de ce triste _moi_ pour

vivre dans une autre âme, pour s'isoler avec elle de tout ce qui n'est

pas l'amour, mon Dieu! quelle étrange et mystérieuse félicité!

Et pourquoi est-ce ainsi? Autre mystère! Pourquoi cette femme, et non

pas toute antre plus belle peut-être et meilleure ou plus éprise encore?

La raison, la fausse raison d'hier s'efforcerait vainement de rabaisser

mon choix et de me montrer l'image d'une maîtresse plus désirable. La

raison souveraine d'aujourd'hui, cette extase, cette vision du vrai

absolu, répondrait victorieusement que la seule maîtresse qu'on puisse

désirer est celle qu'on a, et que la seule femme qu'on puisse adorer est

celle qui vous a jeté dans l'état surnaturel où me voici.

Oui, je me sens, en ce moment, au-dessus de la nature humaine;

c'est-à-dire hors de moi, et plus grand, et plus fort, et plus jeune que

moi-même. Je m'estime plus que je ne croyais pouvoir m'estimer jamais;

car mes préjugés et mes méfiances, mon aveuglement et mon ingratitude ne

me semblent plus venir de moi, mais d'un rôle que j'étais forcé de jouer

dans la comédie sociale. J'ai dépouillé ce costume d'emprunt; j'ai

oublié ces paroles de routine et ces raisonnements de commande. Je me

trouve tel que Dieu m'a fait. L'amour primordial, la principale effluve

de la divinité, s'est répandu dans l'air que je respire; ma poitrine

s'en est remplie. C'est comme un fluide nouveau qui me pénètre et me

vivifie. Le temps, l'espace, les besoins, les usages, les dangers, les

ennuis, l'opinion, tous ces liens où je me débattais sans pouvoir faire

un pas, sont maintenant des notions erronées, des songes qui fuient dans

le vide. Je suis éveillé, je ne rêve plus; j'aime et je suis aimé. Je

vis! je vis dans cette région que je prenais pour un idéal nuageux, pour

une création de ma fantaisie, et que je touche, respire et possède comme

une réalité! Je vis par tous mes organes, et surtout par ce sixième sens

qui résume et dépasse tous les autres, ce sens intellectuel qui voit,

entend et comprend un ordre de choses immuable, qui coopère sciemment

à l'oeuvre sans fin et sans limites de la vie supérieure, de la vie en

Dieu!

Ah! le positivisme, le convenu, le prouvé, le prétendu réalisme de la

vie humaine dans la société! Quel entassement de sophismes qui, à notre

réveil dans la vie éternelle, nous paraîtront risibles et bizarres, si

nous daignons alors nous en souvenir! Mais j'espère que cette mémoire

sera confuse, car elle nous pèserait comme un flux de divagations notées

pendant la fièvre. J'espère que les seuls jours, les seules heures de

cette courte et trompeuse existence dont il nous sera possible de

nous souvenir, seront les jours et les heures où nous aurons ressenti

l'extase de l'amour dans tout son rayonnement divin! O mon Dieu! je vous

demande de me laisser, dans l'éternité, le souvenir de l'heure où je

suis!

La Daniella, Vol. I. · 第 41 / 46 题