Comme j'étais là, attendant avec le plus de patience possible, il
m'arriva une aventure énigmatique dont je n'ai pas encore, dont je
n'aurai peut-être jamais le mot. Un moine sortait de la via Piccolomini,
c'est-à-dire de l'extrémité de la ville, et semblait se diriger vers la
via Falconieri, un de ces petits chemins enfoncés qui circulent entre
les parcs et qui portent le nom de celui auquel ils aboutissent. Cet
homme passa si près de moi, que je pensai qu'il ne me voyait pas et que
je fis un mouvement pour n'en être pas heurté; mais il me voyait, et, en
m'effleurant, il me mit rapidement dans la main un objet qui me parut
être une petite plaque de métal carré; puis aussitôt, sans attendre la
moindre question, il s'enfonça dans le chemin creux et disparut. Ce
n'était pas le capucin oncle de la Daniella; c'était un grand moine noir
et blanc, qui me rappela celui que j'avais rencontré dans les ruines du
théâtre de Tusculum, et qui m'avait semblé vouloir éviter mes regards.
Pourtant celui-ci me parut beaucoup plus mince.
Je m'assurai que l'objet mystérieux était une tablette de fer battu
de la grandeur d'une carte de visite et percée de plusieurs trous
incompréhensibles au toucher. Je me demandai si c'était quelque symbole
de dévotion distribué aux passants, ou un avis quelconque donné par
Daniella. Mais comment et pourquoi ce moine serait-il intervenu dans une
histoire d'amour?
Averti pourtant comme je l'avais été par Brumières et par lord B*** que,
dans ce pays-ci, il faut s'attendre aux choses les plus surprenantes, je
crus devoir ne pas m'obstiner à secouer la cloche de Piccolomini, et je
m'enfonçai, à mon tour, dans la via Falconieri, sans dessein d'y suivre
les traces du moine, mais de manière à dérouter les espions, si espions
il y avait, en me perdant dans l'obscurité.
Quand j'eus atteint un endroit complètement ombragé par les grands
arbres des deux parcs limitrophes, je me hasardai à frotter une
allumette comme pour allumer mon cigare, mais, en effet, pour constater
que j'étais bien seul, et pour regarder le talisman du moine. Ce ne
peut être qu'un talisman, en effet, mais à quelle religion il peut
appartenir, voilà ce qu'il m'est impossible de présumer. Les jours
percés dans le métal n'ont aucune signification que je sois capable
de traduire. Après les avoir bien examinés, je mis, à tout événement,
l'amulette dans ma poche, et, poursuivant mon chemin, je pénétrai
dans l'enclos de Piccolomini par un des talus qui bordent le plant
d'oliviers, au delà de la petite porte qui fait face à la grille de
la villa Falconieri. La nuit était chaude et sombre, et de Frascati
partaient mille bruits joyeux qui étaient une nouveauté pour mon
oreille. Pendant le carême, et pendant la semaine sainte surtout, sauf
la voix des cloches et des horloges, c'est un silence de mort. Quiconque
ferait entendre le son d'un instrument ou d'une chanson indiquant
la pensée de boire ou de danser, risquerait de _cadere in pena_,
c'est-à-dire de subir l'amende ou la prison. Aussi, dès le jour de
Pâques, tout ressuscite, tout chante, tout crie, tout danse dans les
États du pape. Les cabarets sont rouverts, les lumières brillent, tout
hangar devient salle de bal, et on s'étonne de voir ce pauvre peuple
condamné, de par le sbire et le geôlier, à une austérité toujours
abrutissante quand elle n'est pas volontaire, reprendre, avec tant
d'énergie et de naïveté, sa gaieté d'oiseau, ses gambades et ses cris
d'enfant en récréation.
Quand je fus dans le palais, je reconnus que j'aurais eu beau sonner.
Il était complètement désert, et je sentis quelque dépit de voir que ma
résolution désespérée d'arriver là à l'heure dite n'aboutissait qu'à une
déception. J'attendis en vain un quart d'heure; puis, l'impatience et
l'humeur me gagnant, je pris le parti de ressortir pour aller voir la
physionomie de Frascati en fête, et probablement la Daniella en danse,
oubliant le rendez-vous qu'elle m'avait donné; mais je fis en vain le
tour de la ville et du faubourg, jetant un regard furtif sur toutes les
guinguettes; je n'aperçus que la Mariuccia, qui prenait grand plaisir à
voir sauter les jeunes filles, et qui ne fit pas la moindre attention à
moi.
Je rentrai, en proie à une véritable colère, une mauvaise et honteuse
colère, en vérité, et je trouvai la Daniella, dans ma chambre, à genoux
contre un fauteuil et disant sa prière, qu'elle n'interrompit nullement
en me voyant entrer; ce qui me donna le temps de me repentir, de me
calmer, et enfin de m'émerveiller du sang-froid héroïque avec lequel
cette étrange fille, murmurant un reste de patenôtres et se signant
dévotement, alla retirer la clef de ma porte et pousser le verrou.
Alors seulement elle me regarda, et pâlit tout à coup.
--Qu'est-ce que vous avez? me dit-elle. Vous m'examinez d'un air moqueur
et froid!
--Et vous qui ne me regardez pas du tout depuis cinq minutes que je suis
là, vous que j'attends et que je cherche depuis une grande heure...
--Ah! c'est là ce qui vous a fâché? Vous croyez donc que c'est une chose
bien facile pour moi de me trouver ici à l'heure qu'il est, quand mon
frère est à Frascati et quand tout Fracasti est debout? Allons, sachez
comment j'ai pu arranger les choses sans que ma tante se doutât de rien;
car il ne faut pas vous imaginer qu'elle m'approuverait de venir vous
trouver sans avoir exigé de vous une promesse de fidélité. Je suis
censée passer cette nuit à la villa Taverna-Borghèse, à un quart de
lieue d'ici, dans les jardins. Je me suis engagée à y travailler pendant
un mois, et, sous prétexte que la course est longue quand il pleut, j'ai
demandé à la femme de charge Olivia de me loger pour tout ce temps.
C'est une affaire arrangée. Cette femme-là est de mes amies; elle m'a
donné une chambre placée de manière à ce que je puisse sortir et rentrer
sans que les autres gardiens du palais Taverna s'en aperçoivent. Ainsi,
je suis partie, ce soir, avec elle, en présence de mon frère et de ma
tante, et j'ai attendu le moment de pouvoir me glisser de la villa
Taverna dans la villa Falconieri, et de la villa Falconieri jusqu'ici,
tout cela par les petits sentiers que je connais, et me voilà.
Ce dernier mot _me voilà_, fut dit avec un charme inexprimable. Il y
avait, dans la belle voix et dans le beau regard de cette fille, je ne
sais quelle candeur angélique dont j'aurais dû être frappé, mais dont je
subis l'entraînement sans réflexion. Je la pris dans mes bras, et tout
aussitôt je m'arrêtai, étonné et inquiet: mes lèvres avaient senti de
grosses larmes sur ses joues.
--Qu'est-ce donc, _Daniella mia?_ lui dis-je. Est-ce à regret que tu te
livres à mon amour?
--Tais-toi, dit-elle; ne mens pas! Tu n'as pas d'amour pour moi!
Ce reproche m'irrita.
--Eh! mon Dieu! allons-nous recommencer à dire des subtilités et à faire
des conditions?...
--Des conditions!... M'avez-vous promis seulement deux jours
d'attachement? Et pourtant, je suis là!
--Tu es là tout en larmes... C'est comme si tu n'y étais pas; car je te
jure que je ne veux rien devoir à une résolution que tu regrettes. Si je
te déplais, ou si tu te repens de ta confiance, va-t'en donc!
--Non, je suis venue et je reste; car je vous aime, moi! C'est la seule
chose dont je sois sûre. Et, là-dessus, elle cacha sa figure dans ses
mains, et pleura avec tant d'effusion, que mes premiers transports
firent place à de secrètes angoisses.
--Voyons, Daniella, repris-je, si vous êtes une fille sérieuse et
passionnée, quittons-nous; car je suis un homme d'honneur, et je ne peux
ni rester dans votre pays ni vous emmener dans le mien; et, si vous êtes
encore pure, comme vous avez voulu me le faire entendre, sortez, sortez!
Je ne veux pas vous séduire et me créer un devoir au-dessus de mes
forces. Je suis pauvre et ne peux vivre honorablement que dans une
situation indépendante, je vous l'ai dit. Adieu donc. Allons, partez,
pendant que j'ai encore le courage de le vouloir.
--Vous vous feriez donc un grand crime de séduire une fille dont vous
seriez le premier amant!
--Oui, si elle avait, comme vos larmes me le font croire, la conscience
de son sacrifice. Or, je ne veux pas accepter ce sacrifice, n'en pouvant
offrir aucun en échange.
--Vous dites cela bien sérieusement?
--Je vous le dis sur mon honneur.
--Rien en échange! répéta-t-elle en se dirigeant vers la porte. Pas un
jour, pas une heure de fidélité, peut-être!
Elle ouvrit la porte et sortit lentement, comme pour me donner le temps
de la rappeler; mais j'eus la force de n'en rien faire, car je m'étais
senti, et je me sentais encore si étrangement ému, que je me voyais
perdu, dominé à jamais, si j'acceptais le plaisir d'une nuit à titre
d'immolation de toute une vie de chasteté.
Quelques instants de silence me firent croire qu'elle était partie, en
effet. J'avais les nerfs si excités, la tête si malade, que je sentis
des larmes de dépit ou de regret couler aussi sur mon visage. J'en fus
indigné contre moi-même; je me trouvais absurde et stupide. Je pris mon
chapeau et j'allais sortir.
--Où allez-vous? me dit-elle impétueusement en me barrant le passage
dans le grenier qui précède ma chambre.
--Je vas courir les guinguettes de Fracasti, et, comme, tout à l'heure,
j'ai vu là beaucoup de jolies figures très-agaçantes, j'espère
rencontrer facilement une conquête à qui je ne ferai pas verser de
pleurs.
--Ainsi, reprit-elle, voilà tout ce que vous voulez? Une nuit d'amour
sans lendemain?
--Sans lendemain, je n'en sais rien; mais sans conditions et sans
regrets, à coup sûr, voilà tout ce que je veux!
--Allez! dit-elle, je ne vous retiens pas!
Et elle s'assit sur la première marche de l'escalier, lequel est
si étroit dans ce taudis, que, pour le descendre, il me fallait la
repousser de propos délibéré et l'obliger à me faire place. Elle ne
pleurait plus, elle avait la voix sèche et l'attitude dédaigneuse.
--Daniella, lui dis-je en la relevant, à quel jeu puéril et douloureux
perdons-nous des heures qui nous sont comptées et qui ne reviendront
peut-être plus? S'il est vrai que vous m'aimiez, pourquoi ne pas prendre
l'amour que je peux vous donner et qu'il dépend de vous de rendre d'un
poids si léger dans votre vie? Soyez sincère si vous êtes folle, et
soyez forte si vous êtes sage. Partez ou restez; mais ne me faites pas
souffrir et divaguer plus longtemps.
--Tu as raison, me cria-t-elle en me jetant ses bras autour du cou. Il
vaut mieux être sincère. Eh bien, oui, je suis une folle, et mes sens me
gouvernent!
--A la bonne heure! J'en remercie ma bonne destinée. Donc, je ne suis
pas ton premier amour?
--Non, non! je mentais! Ne te reproche rien, et aime-moi comme je suis,
comme tu peux, n'importe comment! Mais silence! Éteins cette bougie,
j'entends la Mariuccia qui rentre. Elle va venir voir si tu es rentré
aussi; fais semblant d'être endormi; ne bouge pas; si elle parle, ne
réponds pas.
Quand le jour parut, je n'étais plus dans les bras de Daniella, j'étais
à ses pieds. Ah! mon ami, je pleurais comme un enfant, et ce n'était
plus de dépit, ce n'était plus de crispation nerveuse, c'étaient des
larmes du fond de mon coeur, des larmes de reconnaissance et de repentir
surtout. Chère et charmante jeune fille! Elle m'avait trompé; elle
avait voulu être à moi à tout prix, méconnue, calomniée, avilie par ma
méfiance, par ma passion égoïste et brutale. Et j'étais châtié comme
j'avais craint de l'être: une fille pure avait assouvi ma soif de
voluptés, et j'avais été le possesseur inepte et indigne d'un trésor
d'amour et de candeur!
--Oh! pardonne-moi, pardonne-moi! lui disais-je. Je t'ai désirée comme
on désire une chose de peu prix; j'ai rougi en moi-même du sentiment qui
me poussait vers toi; je l'ai combattu, je l'ai souillé tant que j'ai pu
dans ma pensée. J'ai fait comme les enfants qui ne voient que l'éclat
des fleurs, et qui les brisent sans se douter de leur parfum. J'ai été
indigne de mon bonheur, de ton dévouement, de ton sacrifice, et me
voilà à tes pieds, rougissant de moi, car tu méritais des hommages, des
prières, de longues aspirations, et j'ai profané l'amour pur que je
te devais avant de te posséder: mais, va, je réparerai mon crime; je
t'aimerai aujourd'hui comme j'aurais dû t'aimer hier, et je serai ton
adorateur, ton cavalier servant, ton esclave aussi longtemps que tu le
voudras, avant de redevenir ton amant. Commande-moi ce que tu veux,
éprouve-moi, punis-moi, venge ta fierté outragée; car je t'aime, oh!
oui, je t'aime, à présent, mille fois plus que tu ne peux et ne dois
m'aimer!
Et puis je tombai dans le silence et dans une enivrante rêverie, en
contemplant cette créature si séduisante et si naïve, si coquette et si
chaste, si impétueuse et si humble, assez fière pour avoir pleuré en
se livrant, assez dévouée et assez passionnée pour s'être livrée quand
même.
--Une vierge sage calomniant sa pureté, éteignant sa lampe comme une
vierge folle, pour rassurer la mauvaise et lâche conscience de celui
qu'elle aime et qui la méconnaît! Mais c'est le monde renversé,
pensai-je; c'est un bonheur invraisemblable qui m'arrive; c'est un rêve
que je fais!
Et je pressais ses genoux contre ma poitrine soulagée et purifiée. Je me
prosternais devant elle; je me donnais corps et âme. J'offrais mon coeur
sans réserve et ma vie pour toujours. J'étais exalté, j'étais fou; et,
à l'heure où je vous écris, je le suis encore. Bien que seul dans des
ruines, depuis cinq ou six heures, j'éprouve toujours la même ivresse
et je ne sais quelle joie intérieure, mêlée de repentir et
d'attendrissement, qui est, certainement, ce que j'ai ressenti de
plus énergique et en même temps de plus doux, depuis que j'existe. O
Daniella, Daniella! devrais-je dire que ceci est une folie? Devrais-je
dire que j'ai existé avant aujourd'hui? Non, certes; car j'aime pour la
première fois, et je sens que, dusse-je payer ce jour-là de ma vie, ou,
ce qui est pire, des souffrances d'une longue vie, je remercierais Dieu
avec enthousiasme de me l'avoir donné! Oh! vivre de toute la puissance
de son être; se sentir inondé de voluptés, esprit et matière; ne plus
compter pour rien ces misérables préoccupations, ces montagnes et ces
abîmes de _si_ et de _mais _qui se dressent et se creusent autour
des plus vulgaires existences, pour les tourmenter bêtement de rêves
sinistres et vains; se sentir fort, à soulever le monde sur son épaule,
calme, à défier la chute des étoiles, ardent, à escalader le ciel,
tendre comme une mère et faible comme une femme, ému comme une eau qui
frissonne au moindre souffle, jaloux comme un tigre, confiant comme un
petit enfant, orgueilleux devant tout ce qui est, humble devant le
seul être qui compte désormais pour quelque chose, agité de transports
inconnus, apaisé par une langueur délicieuse... et tout cela à la fois!
toutes les situations, toutes les sensations, toutes les forces morales
et physiques se révélant avec une intensité, une clarté et une plénitude
suprêmes!
C'est donc là l'amour! Ah! j'avais bien raison d'y aspirer comme au
souverain bien, dans mes premières heures de jeunesse! Mais que j'étais
loin de savoir ce qu'un pareil sentiment, quand il se réveille
tout entier, renferme de joies et de puissance! Il me semble que,
d'aujourd'hui, je suis un homme. Hier, je n'étais qu'un fantôme. Un
voile est tombé de devant mes yeux. Toutes choses m'apparaissaient
troubles et fantasques. J'attribuais à la solitude et à la liberté une
valeur qu'elles n'ont pas. J'avais, de mon repos, de mon indépendance,
de mon avenir, des convenances de ma situation, de mon petit bien-être
intellectuel, de ma raison vaine et vulgaire, un soin ridicule. Je
voyais faux. C'est tout simple: j'étais seul dans la vie! Quiconque est
seul est fou, et cette sagesse qui se préserve et se défend de la vie
complète est un véritable état aliénation.
Mais vivre à deux, sentir qu'il y a sous le ciel un être qui vous
préfère à lui-même et qui vous force à lui rendre tout ce qu'il se
retire pour vous le donner; sortir absolument de ce triste _moi_ pour
vivre dans une autre âme, pour s'isoler avec elle de tout ce qui n'est
pas l'amour, mon Dieu! quelle étrange et mystérieuse félicité!
Et pourquoi est-ce ainsi? Autre mystère! Pourquoi cette femme, et non
pas toute antre plus belle peut-être et meilleure ou plus éprise encore?
La raison, la fausse raison d'hier s'efforcerait vainement de rabaisser
mon choix et de me montrer l'image d'une maîtresse plus désirable. La
raison souveraine d'aujourd'hui, cette extase, cette vision du vrai
absolu, répondrait victorieusement que la seule maîtresse qu'on puisse
désirer est celle qu'on a, et que la seule femme qu'on puisse adorer est
celle qui vous a jeté dans l'état surnaturel où me voici.
Oui, je me sens, en ce moment, au-dessus de la nature humaine;
c'est-à-dire hors de moi, et plus grand, et plus fort, et plus jeune que
moi-même. Je m'estime plus que je ne croyais pouvoir m'estimer jamais;
car mes préjugés et mes méfiances, mon aveuglement et mon ingratitude ne
me semblent plus venir de moi, mais d'un rôle que j'étais forcé de jouer
dans la comédie sociale. J'ai dépouillé ce costume d'emprunt; j'ai
oublié ces paroles de routine et ces raisonnements de commande. Je me
trouve tel que Dieu m'a fait. L'amour primordial, la principale effluve
de la divinité, s'est répandu dans l'air que je respire; ma poitrine
s'en est remplie. C'est comme un fluide nouveau qui me pénètre et me
vivifie. Le temps, l'espace, les besoins, les usages, les dangers, les
ennuis, l'opinion, tous ces liens où je me débattais sans pouvoir faire
un pas, sont maintenant des notions erronées, des songes qui fuient dans
le vide. Je suis éveillé, je ne rêve plus; j'aime et je suis aimé. Je
vis! je vis dans cette région que je prenais pour un idéal nuageux, pour
une création de ma fantaisie, et que je touche, respire et possède comme
une réalité! Je vis par tous mes organes, et surtout par ce sixième sens
qui résume et dépasse tous les autres, ce sens intellectuel qui voit,
entend et comprend un ordre de choses immuable, qui coopère sciemment
à l'oeuvre sans fin et sans limites de la vie supérieure, de la vie en
Dieu!
Ah! le positivisme, le convenu, le prouvé, le prétendu réalisme de la
vie humaine dans la société! Quel entassement de sophismes qui, à notre
réveil dans la vie éternelle, nous paraîtront risibles et bizarres, si
nous daignons alors nous en souvenir! Mais j'espère que cette mémoire
sera confuse, car elle nous pèserait comme un flux de divagations notées
pendant la fièvre. J'espère que les seuls jours, les seules heures de
cette courte et trompeuse existence dont il nous sera possible de
nous souvenir, seront les jours et les heures où nous aurons ressenti
l'extase de l'amour dans tout son rayonnement divin! O mon Dieu! je vous
demande de me laisser, dans l'éternité, le souvenir de l'heure où je
suis!