Et, en moi-même, je pensais: «A d'autres, ma mignonne!»

--Je ne l'ai pas mise à l'épreuve, dit-elle, parce que je n'ai jamais

connu l'amour partagé.

--Voyons, soyons amis; ça ne vous engage à rien, et contez-moi ça.

--La première fois, c'était ici; j'avais quatorze ans. J'ai aimé...

Tartaglia.

--Merci de moi! j'aurais dû m'en douter!

--Non! C'était si bête de ma part, et il était déjà si laid! Mais

j'avais besoin d'aimer. Il était le premier qui me parlait d'amour comme

à une jeune fille, et j'étais lasse d'êre une enfant?

--Fort bien, au moins vous êtes franche. Et... il fut votre amant?

--Il aurait pu l'être s'il eût su mieux me tromper; mais j'avais

une amie qu'il courtisait en même temps que moi et qui m'en fît la

confidence. A nous deux, après avoir bien pleuré ensemble, nous fîmes le

serment de le mépriser, de nous moquer de lui; et, à nous deux, à

force de nous faire remarquer l'une à l'autre, par suite d'un reste de

jalousie, sa laideur et sa sottise, nous en vînmes à nous guérir si bien

de l'aimer, que nous ne pouvions le regarder, ni même parler de lui sans

rire.

--Allons, quant à celui-là, je respire! Et le second?

--Le second vint beaucoup plus tard. À quelque chose malheur est bon.

Le dépit et la confusion d'avoir rêvé à Tartaglia me rendirent plus

méfiante et plus patiente. Beaucoup de garçons me firent la cour; aucun

ne me plaisait. Je méprisais les hommes, et, comme cela me posait en

fille fière et difficile, ma coquetterie et mon orgueil y trouvaient

leur compte. Cela m'ennuyait bien quelquefois, d'être si hautaine; mais

c'était encore heureux pour moi de persister à l'être. N'ayant rien, si

je m'étais mariée toute jeune, je serais aujourd'hui dans la misère,

avec des enfants, peut-être avec un mari brutal, ivrogne ou paresseux

par-dessus le marché.

--Et le second amour?

--Attendez! Ce fut lord B***.

--Aie! moi qui le croyais vertueux!

--Il est vertueux. Il ne m'a jamais fait la cour, et il n'a jamais su

qu'il eût pu me la faire.

--Encore un amour pur?

--Un amour est toujours pur quand il est sincère, et, puisque lady

Harriet ne veut pas entendre parler de son mari, bien qu'elle en soit

jalouse pour le _qu'en dira-t-on_, j'aurais pu être honnêtement sa

rivale en secret et sans troubler le ménage; mais cela ne fut pas, parce

que... un jour, à Paris, je vis milord ivre. Cela ne lui arrive pas

souvent: c'est quand il a un surcroît de chagrin. J'eus à le soigner

pour que sa femme ne s'aperçût de rien. Je le trouvai si laid dans le

vin, si vieux avec sa figure pâle et son front sans perruque, si drôle

enfin dans son malheur, qu'il ne me fut plus possible de le prendre au

sérieux. C'est un homme excellent que j'aimerai toujours, le seul que

je regrette dans la famille; mais, si on me l'offrait pour père ou pour

mari, je le choisirais pour père.

--Allons! et de deux avec qui vous avez eu la bonne chance de vous

désillusionner à temps; mais le troisième?

--Le troisième? C'est vous.

Cette parole aimable méritait encore un baiser.

--Attendez! dit-elle après me l'avoir laissé prendre. Puisque vous êtes

un homme sincère, je dois tout vous dire. Je vous ai aimé à la folie,

mais cela a beaucoup diminué, et, à présent, je pourrais m'en guérir

comme je me suis guérie des autres.

--Dites-moi ce qu'il faudrait faire pour cela, afin que je ne le fasse

pas.

--Il faudrait essayer de me tromper, et, comme vous n'en viendriez pas à

bout..., je me dégoûterais de vous tout de suite.

--Qu'appelez-vous donc tromper?

--Aimer la Medora et vouloir me faire croire le contraire

--Sur l'honneur, je ne l'aime pas! A présent, m'aimez-vous?

--Oui, dit-elle avec résolution, mais en s'échappant de

mes bras. Cependant, écoutez ce que je veux vous dire encore.

--Je le sais, lui dis-je avec humeur; vous voulez que je vous épouse?

--Non! je ne veux pas me marier sans avoir éprouvé la constance de mon

amant et la mienne pendant plusieurs années; et, comme à cet égard vous

ne me promettez rien, comme je ne veux rien vous promettre non plus, je

ne songe pas avec vous au mariage.

--Alors, qui vous fait hésiter?

--C'est que vous ne m'avez pas encore dit que vous m'aimez.

--D'après votre définition de l'amour, qui est d'être l'un à l'autre,

nous ne pouvons pas encore nous aimer l'un l'autre.

--Oh! attendez, _signor mio!_ s'écria-t-elle en m'enveloppant de son

regard limpide, comme d'un flot de volupté, mais en me retirant ses

mains que j'avais prises par-dessus la table. Vous êtes subtil, et je ne

suis pas sotte. Au point où nous en sommes, s'aimer, c'est avoir envie

de s'aimer. Il faut que le désir soit grand de part et d'autre. Celui

d'une femme n'est jamais douteux, puisqu'elle y risque son honneur.

Celui d'un homme peut bien n'être qu'un petit moment de caprice,

puisqu'il n'y risque rien.

--Il paraît pourtant que j'y risque ma vie, si ce que vous m'avez dit de

votre frère et de vos autres parents est vrai?

--C'est malheureusement très-vrai. Mon frère, presque toujours ivre ou

absent, ne me surveille pas; mais, qu'une méchante langue lui monte la

tête, il peut vous assassiner.

--Eh bien, tant mieux, Daniella! Je suis charmé d'avoir ce risque à

courir pour vous prouver...

--Que vous n'êtes pas poltron? Ça ne prouve pas autre chose! Il me faut

une certitude de votre amour en échange de mon honneur.

--Ah! ma chère, m'écriai-je impatienté, voilà deux fois que vous

prononcez ce gros mot; ne le dites pas une troisième, car tout serait

fini entre nous.

Elle me regarda avec surprise; puis, haussant les épaules:

--Je comprends, dit-elle, vous n'y croyez pas? Et pourquoi n'y

croyez-vous pas?

--Ne vous fâchez pas! Si je savais ce que vous entendez par là,

peut-être y croirais-je.

--Il n'y a pas deux manières de l'entendre. Une fille qui aime hors de

la pensée du mariage est déchue. Tous les hommes se croient le droit de

lui demander d'être à eux, et si elle leur résiste, ils la décrient et

l'insultent.

--Vous me parlez, ma chère, comme si vous n'aviez jamais appartenu à

aucun homme. S'il en était ainsi, je vous donne ma parole d'honneur que

je ne chercherais point à être le premier.

--Et pourquoi cela?

--Parce que je suis trop jeune et trop pauvre pour devenir votre

soutien, dans le cas où notre amour prendrait de la durée; et parce que,

s'il n'en devait point avoir, je me reprocherais de nuire à une personne

qui m'a donné des soins et témoigné de l'amitié.

--C'est bien, dit-elle après avoir réfléchi.

Et, quand elle réfléchit ainsi, sa figure, hardie et sensuelle, prend

une singulière expression d'énergie.

Puis elle se leva et se mit en devoir d'enlever le couvert pour rompre

notre entretien. Je voulus le renouer; elle secoua la tête en silence

et descendit légèrement l'escalier du jardin. J'eus fort envie de l'y

suivre pour la forcer à me pardonner, car, de la fenêtre, je vis qu'elle

y était seule. Je la rappelai, elle ne bougea pas. J'hésitai quelques

moments, en proie à une agitation dont la vivacité m'effraya moi-même.

Ce n'était pas seulement, comme avec Medora, une tentation des sens;

c'était un attrait plus vif, et que la réflexion ne venait ni démentir

ni calmer.

Eh! que m'importait que cette Daniella fût menteuse et galante? Elle ne

m'en plaisait pas moins. J'avais été bien sot de vouloir la confesser.

Il y a en nous un fond de pédanterie qui nous gâte toute la spontanéité

de l'existence.

Mais elle avait eu la maladresse de parler de son honneur; c'était faire

appel au mien; la folie d'exiger de l'amour. Honneur et amour! ces deux

mots n'avaient certainement pas la même portée, le même sens pour elle

et pour moi. Ah! s'il était vrai qu'elle eût le droit de les invoquer,

combien peu je me soucierais de ce que l'on en pourrait dire et penser!

combien il me serait facile de purifier, par mon dévouement et ma

sincérité, le charme vulgaire que je subis!... Mais, s'il était vrai,

combien ma manière d'être avec elle aurait été grossière et indigne

d'elle jusqu'à ce moment! Quelles mauvaises pensées et quelle injurieuse

familiarité j'aurais à me faire pardonner, avant d'accepter ce premier

amour si vaillamment et si naïvement offert!

La crainte de faire une erreur stupide en sollicitant grossièrement une

vierge, s'empara de moi au milieu du délire qui me gagnait. Partagé

entre cette terreur et celle, beaucoup moins vive, d'être pris pour

dupe, je résolus d'attendre à mieux connaître cette fille pour reprendre

un entretien si délicat, et je me sauvai dans la campagne. J'y promenai

d'abord une émotion chagrine, une inquiétude pénible. Enfin, la beauté

de ces solitudes, où je suis roi, me calma et je vins à bout d'oublier

une tentation beaucoup trop soudaine pour ne pas créer quelque danger

nouveau à ma raison ou à ma conscience.

Je suis rentré, comme de coutume, à huit heures du soir. J'emporte dans

ces excursions un morceau de pain pour ne pas souffrir de la faim

entre mes deux repas, distants d'environ douze heures. L'_eau pure des

fontaines_ ne me manque pas, et suffit parfaitement à ma sensualité, car

elle est délicieuse.

Quand je pense au peu de besoins de bien-être auquel peut se réduire un

homme qui vit beaucoup par l'esprit, la soif des richesses et le désir

du luxe me jettent toujours dans un grand étonnement. Me voici dans un

pays où l'insouciance d'une part, et la pauvreté de l'autre, rendent

inconnues les mille recherches de nos climats et de notre civilisation.

Le premier aspect de ce dénûment étonne, parce qu'il fait un contraste

violent et comique avec le goût de l'ornementation; mais on s'y habitue

bien vite, et même on est tenté de chercher à simplifier encore cette

vie d'Arabe sous la tente.

Quand je me rappelle ce que, dans la limite du plus humble nécessaire,

il faut penser à se procurer chez nous pour arranger son existence, soit

dans une grande ville, soit à la campagne, je reconnais que la vie de

campement est, pour les pauvres, la seule rationnelle, libre et vraie.

Peut-être les riches font-ils le même rêve. Je m'imagine que les devoirs

se multiplient en raison des ressources, et que le riche libéral a

tout autant de sollicitude, de soucis, par conséquent, pour dépenser

noblement ses richesses, que l'avare en a pour les conserver et les

cacher. Si la propreté, qui est la grande volupté de la vie animale, et

dont les bêtes elles-mêmes nous donnent l'exemple, était compatible

avec la sobriété d'habitudes de ces peuples méridionaux, il faudrait

reconnaître que c'est nous qui sommes insensés d'avoir compliqué les

embarras de ce court voyage sur la terre, où nous nous installons comme

si nous étions sûrs d'y voir lever le soleil qui se couche.

Mais la malpropreté et le dénûment vont ensemble presque partout, et

l'homme semble fait de manière à ne pas trouver de milieu entre le

nécessaire et le superflu. Au fait, n'en est-il pas ainsi dans toutes

les manifestations de sa vie intellectuelle, morale et sociale?

Je n'ai pas revu la Daniella ce soir. Toujours partagé entre la crainte

de me livrer à elle plus ou moins qu'elle ne le mérite, j'ai eu sur moi

assez d'empire pour ne pas m'informer d'elle. Mariuccia n'est pas venue,

comme les autres jours, au devant de mon expansion, et je suis rentré

chez moi sans apercevoir d'autre visage que le sien et sans échanger une

parole avec elle. Pourtant, voilà sur ma table deux vases de fleurs qui

n'y étaient pas ce matin. Ce sont de grands iris d'un blanc de lait,

bien plus beaux que des lis, et d'un parfum plus fin. Je me suis

hasardé, tout à l'heure, à demander à la Mariuccia, au moment où elle

m'apportait ma petite lampe, si ces fleurs venaient du jardin de

Piccolomini. Je savais bien que non; mais j'espérais qu'elle me dirait

d'où elles venaient. Elle a fait d'abord semblant de ne pas m'entendre;

puis elle m'a dit d'un air terriblement narquois:

--C'est mon frère le capucin qui vous envoie cela.

Je n'ai pas osé faire semblant d'en douter; seulement, quand; elle est

sortie, je lui ai crié en riant:

--Vous l'embrasserez pour moi.

--Qui? a-t-elle répondu.

Et, voyant que je lui montrais les fleurs:

--_Cristo!_ s'est-elle écriée avec sa mimique expressive: embrasser pour

vous le capucin?

Faut-il conclure vis-à-vis de moi-même? Faut-il prononcer, avant de

m'endormir, ce mot joyeux ou terrible: «Je suis amoureux?» Non, pas

encore. C'est peut-être une folle brise qui passe et dont je ferai aussi

bien de ne pas m'enivrer. Si c'est un vent d'orage.... Que le ciel

m'en préserve, moi qui, pour la première fois depuis les années du

presbytère, me trouve dans des conditions où le calme de l'esprit et

l'oubli de ma personnalité me seraient si salutaires et si doux!

La Daniella, Vol. I. · 第 29 / 46 题